J’attends le vaccin contre la schizophrénie

Tout petit, j'ai été vacciné contre la diphtérie, la variole, le tétanos et la poliomyélite. Je n'ai pas pris d'autres vaccins depuis. La course pour en trouver un contre le SARS-CoV-2 me rend perplexe.

Moi je suis content d’avoir été vacciné contre la diphtérie, la variole, le tétanos et la poliomyélite. D’autant plus que l’on ne m’a pas demandé mon avis, puisque j’étais bébé lorsque ça m’est arrivé. Cela dit, en y regardant de plus près, il y a maladie et maladie, et il y a vaccin et vaccin. 

    En parcourant Wikipédia, j’apprends que la diphtérie, par exemple, a été décrite dès l’antiquité, puis elle apparaît sporadiquement aux siècles suivants, comme plein d’autres maladies infectieuses, et avec l’intensification des voyages à partir du 18ème siècle, elle provoque déjà de sérieuses pandémies. Vers la fin du 19ème siècle, on découvre que c’est un bacille (bactérie en forme de bâtonnet) qui en est responsable, et les premiers vaccins efficaces sont mis au point en 1923, puis très vite, ils sont appliqués à grande échelle (surtout et d’abord dans les pays occidentaux et industrialisés). La diphtérie avait ainsi été à peu près éradiquée lorsque la chute de l’Union Soviétique et les troubles qu’elle causa la fit réapparaitre à la fin du 2ème millénaire – comme quoi, un malheur arrive rarement seul.

    L’histoire de la variole chez les humains est encore plus ancienne : c’est vrai que cette maladie se manifeste par de méchantes pustules qui ne passent pas inaperçu. Elle serait déjà apparue dans des villages du néolithique et s’est répandue dans les premières grandes villes en Égypte et au Moyen-Orient ; ensuite, elle a voyagé avec tous les peuples conquérants. Les livres ayurvédiques proposaient déjà de la combattre par l’inoculation de tissus de patients infectés l’année précédente, donc affaiblis, ce qui peut être considéré comme l’ancêtre de la vaccination. Cette pratique s’est développée ensuite en Chine (dès le 11ème siècle peut-être, au plus tard au 16ème) et arrive en Occident seulement au 18ème. C’est ici qu’en 1776, Edward Jenner (s’inspirant d’autres tentatives avant lui) prit de la vaccine sur le pis d’une vache infectée de la variole des vaches, et l’inocula à un enfant, qui se retrouva immunisé, et au vu de ce succès, la vaccination (merci les vaches !) se généralisa très vite, jusqu’aux campagnes mondiales - avec des vaccins modernes - des années 1950. Aujourd’hui, le virus de la variole n’existe plus que dans des laboratoires habilités par l’OMS où il est conservé à des fins de recherche.

    La poliomyélite, qui handicape parfois à vie les rescapés, ne semble pas avoir provoqué de grandes épidémies jusqu’au 20ème siècle, et ce uniquement dans les pays industrialisés pour commencer. C’est pourquoi on a eu du mal à en reconnaître le caractère contagieux. Le virus qui la provoque n’a été découvert que dans les années 1910 et les premiers vaccins efficaces sont utilisés à partir des années 1950. Comme pour la diphtérie, il s’agit d’une maladie infantile ; si déjà, alors il vaut mieux être vacciné dès le plus jeune âge.

    Le tétanos n’est pas contagieux mais est connu, lui aussi, depuis l’antiquité : avec ses effets spectaculaires et originaux, il n’était pas difficile à identifier comme maladie à part. Cependant, il a bien sûr fallu attendre le microscope et le 19ème siècle pour comprendre qu’il est dû à une bactérie qui s’introduit dans l’organisme par une plaie et qui agit donc comme un poison. On trouva rapidement des sérums à l’antitoxine récupérée sur des chevaux immunisés (aurait-on échappé de justesse à l'équination ?), puis les vaccins devinrent vraiment efficaces après la deuxième-guerre mondiale. Au moins, avec le tétanos, on n‘a pas besoin d’avoir peur des autres, on doit faire attention soi-même.

Je n’ai pas pris d’autres vaccins depuis (à part les rappels nécessaires des premiers), mais si je naissais aujourd’hui dans mon pays, dès mes premiers mois on me vaccinerait, en plus des quatre susmentionnés, contre l’hépatite et la coqueluche, et un peu plus tard contre la rougeole, les oreillons, la rubéole et la varicelle. Tout un arsenal… j’imagine qu’il doit rapporter aux laboratoires pharmaceutiques ce que les armes de guerre rapportent à leurs fabricants. Cela dit, j’ai eu, enfant, la rougeole, les oreillons et la varicelle, et j’ai trouvé normal d’en passer par là.     

    Lorsqu’en 1996, ma femme et moi décidâmes de nous rendre en Inde, un médecin nous conseilla de nous faire vacciner au moins contre l’hépatite et la fièvre typhoïde, mais c’était trop tard, notre départ étant pour le lendemain. Dépité, il nous ordonna de la chloroquine contre le paludisme, mais finalement nous n’en prîmes pas : à New Delhi, nous offrîmes la boîte à un dispensaire qui l’accueillit avec gratitude (j’ai une pensée pour Didier Raoult en écrivant ceci…).

Si je repense à l’histoire de mes vaccinations personnelles, c’est bien sûr dans le contexte de la course au vaccin contre le coronavirus qui sévit actuellement. Il me semble que les laboratoires le recherchent comme les alchimistes d’antan cherchaient la pierre philosophale, et que les citoyens l’attendent comme d’autres attendraient le Messie, les premiers pour transformer leur sérum en or et les deuxièmes dans l’espoir d’une délivrance (pour en finir avec les restrictions sanitaires et la peur, j’imagine). Quant aux politiques, il faut bien qu’ils montrent qu’ils ne restent pas les bras croisés, même s’ils sont totalement dépassés par les événements et ne savent pas à quels saints, pardon, à quels experts se vouer : il doivent d’une part éviter la panique et la dépression parmi la population et donc toujours promettre un avenir meilleur (sinon, pourquoi les réélirait-on ?) et d’autre part, il doivent préserver le système économique qui les a portés au pouvoir (donc faire semblant de tout changer pour que rien ne change, comme l’a si bien dit Lampedusa), ce qui les oblige à des mesures parfois schizophréniques (par exemple laisser les supermarchés bondés ouverts mais fermer des lieux de culture où pourtant une distance entre les spectateurs peut être garantie). Il est toutefois troublant de constater qu’un virus, fut-il nouvellement apparu dans la vie des humains, provoque une agitation telle que le fonctionnement global du système économique en place semble suspendu à lui – de là à en déduire que toute cette machinerie repose sur des bases bien fragiles…

Pourtant, pris avec un minimum de détachement, les chiffres du coronavirus n’impressionnent guère : depuis qu’il est apparu, en une année donc, on a recensé dans le monde (en chiffres arrondis) 65.000.000 de cas, dont beaucoup sont (ou étaient) asymptomatiques, et dont 45.000.000 sont déjà guéris et 1.500.000 décédés – parmi ces derniers, les personnes âgées (souvent parquées dans des mouroirs), présentant des comorbidités, des troubles respiratoires (dus à la pollution ?) ou étant diabétiques et obèses (en raison d’une malbouffe industrielle ?) sont largement majoritaires. L’hépatite, elle, touche près de 400.000.000 de personnes dans le monde, mais 95% d’entre elles sont asymptomatiques. En revanche, quelque 220.000.000 de personnes sont malades (vraiment malades !) du paludisme chaque année, dont quelque 430.000 meurent, majoritairement des enfants de moins de cinq ans et des femmes enceintes (donc pas des personnes en fin de vie comme c’est le cas très souvent avec le SARS-CoV-2). Mais, l’écrasante majorité de ces victimes se trouve en Afrique, et le monde occidental se soucie des Africains comme d’une guigne (ce qui l’a toujours intéressé, sur ce continent, ce sont ses richesses naturelles : avant l’ère industrielle, les êtres humains pour en faire des esclaves, et plus tard, les matières premières pour nourrir l’industrie…). Et faut-il rappeler que 18.000.000 personnes meurent chaque année de maladies cardio-vasculaires, 8.000.000 de cancers, 4.000.000 de problèmes respiratoires, 9.000.000 de faim et de malnutrition, et quand-même 1.350.000 dans des accidents de voiture (dont beaucoup de jeunes en bonne santé) ?

Cependant, le vaccin contre le nouveau virus arrive juste à temps pour Noël (le messianisme a du bon, pourrait-on croire…). Il serait efficace jusqu’à 95%, d’après les communiqués de presse des laboratoires qui le fabriquent et que les grands médias reprennent en chœur, comme dans une belle symphonie. Et ce dans un contexte de compétition mondiale assurant aux premiers arrivés une manne extraordinaire. Pourtant, il me semble important de relever que trouver un vaccin contre une maladie connue depuis longtemps et en trouver un contre un virus fraîchement débarqué sur la scène n’est pas tout à fait la même chose. D’abord, lorsqu’on a affaire à des bactéries (diphtérie, tétanos, tuberculose, choléra, etc.) ou à des virus présents chez l’homme depuis des siècles et plutôt stables (variole, poliomyélite, rougeole, varicelle, etc.), on peut accorder une confiance raisonnable aux vaccins : les complications sont dès lors rares et les effets secondaires généralement mineurs. Or le SARS-CoV-2, issu d’une zoonose récente, ne cesse de muter – il paraît qu’il en est déjà à sa cinquième ou sixième mutation – et il est probable que la vague de contaminations qui touche l’Europe cet automne ne soit pas due à la même souche que celle qui a provoqué la première vague au printemps dernier. Je me demande donc sur quoi sont fondés les résultats des tests de laboratoire et contre quoi les vaccins si vite trouvés et si vite promus vont immuniser exactement. D’autant plus que les nouveaux vaccins ont essentiellement été testés sur des personnes jeunes (moins de 60 ans) et sans comorbidités, alors qu’ils sont prioritairement destinés aux personnes fragiles et au personnel soignant. Vu l’enjeu, nul besoin d’être complotiste pour soupçonner que dans cette course effrénée, quelques entorses à la déontologie puissent passer par pertes et profits. Et pour les effets secondaires plus ou moins graves qui pourraient apparaître, j’ai l’impression que l’attitude qui prévaut est la même que celle du temps des Guerres du Golfe en 1991 et 2003 : il n’y a qu’à les considérer comme d’inévitables dégâts collatéraux. Du coup, je ne serais pas étonné que l’on aura bientôt droit à des explications schizophrènes pour assumer les contradictions prévisibles – et qu’il n’y aura, bien sûr, aucun responsable, ni politique ni autre, pour assumer les dégâts humains causés.

Enfin, je me demande pourquoi ce vaccin doit venir si vite. De nombreux gouvernements l’avaient promis avant la fin de l’année et Poutine l’avait même déjà annoncé en été, déclarant que sa fille l’avait testé : on se croirait revenu au temps de la conquête de la lune. Afin de désengorger les hôpitaux ? Piètre excuse, lorsque l’on constate qu’on n’a fait que les démanteler depuis des décennies et que rien n’indique que cela ira dans un autre sens dans les années à venir… Ou est-ce afin que nous puissions retrouver au plus vite le mode de vie normal d’avant la pandémie ?

    Mais là, c’est moi qui risque de devenir schizophrène. Je sais que depuis ma naissance, la population mondiale est passée de trois à huit milliards de gens, et la population urbaine de moins d’un milliard à plus de quatre : aujourd’hui, les humains qui habitent dans les zones urbaines ou périurbaines sont plus nombreux que ceux vivant dans les régions rurales. Or, depuis l’antiquité, on a compris que les épidémies sont un phénomène urbain - tandis que les pandémies sont liées à la mondialisation (même les enfants devraient l’avoir saisi, à ce stade). Par ailleurs, et pour ne prendre que cette donnée parlante : le nombre de passagers annuels du transport aérien est passé de 1 milliard en 1990 à plus de 4,3 milliards en 2018, et avant la Covid-19, les projections tablaient encore sur un doublement du trafic d’ici 2050. Pas besoin d’être grand clerc pour en déduire que la pandémie actuelle est une conséquence presque inévitable (un dommage collatéral ?) d’un monde urbanisé en circulation permanente. D’autant plus que ce monde résulte d’une croissance démographique continue et de la prédation sans gêne des ressources naturelles, menant à une destruction massive de la biodiversité : or, les virus ne cherchent qu’à se reproduire, et s’ils se mettent à nicher chez les humains, c’est parce que nous sommes parmi les rares animaux à ne pas être en voie de disparition - en dehors des espèces bovines, porcines et aviaires élevées industriellement (mais dont la pauvreté génétique pèse comme une épée de Damoclès sur leurs têtes - les élevages industriels des visons danois, pourtant si mignons, en ont donné un avant-goût exécrable…). Donc, en revenant à la vie normale d’avant la Covid-19, nous risquons fort de nous retrouver bientôt face à une prochaine pandémie. Aurons-nous appris quelque chose de celle qui sévit actuellement ou bien le cycle des confinements et déconfinements recommencera-t-il ?

Rêver d’un retour à la vie d’avant cette pandémie est irresponsable. Mais croire qu’elle changera le cours des choses est niais. En réalité, il est fort probable que les problèmes qui existaient continueront sous une forme exacerbée : les villes seront encore plus denses, le fossé entre les riches et les pauvres deviendra encore plus profond, et la nature sera encore plus dévastée. Comme l’a si bien exprimé Michel Houellebecq, le monde qui vient sera comme celui d’avant, juste un peu pire.

Or, cela n’est dit ni par les politiques, ni par les médias dominants à la solde des dominants (qui, tôt ou tard, n’échapperont plus aux désastres causés). Simplement parce que dans un monde où règne la communication, c’est-à-dire une propagande voilant les mécanismes à l’œuvre dans la société, la seule stratégie consiste à fuir en avant, à aller de plus en plus vite et à sens unique, ce qui ne laisse aucune chance à la réflexion. Cette dernière a besoin de temps pour s’accomplir, et l’état d’urgence permanent qui s’installe – en raison d’une réelle perte de contrôle sur le devenir des communautés humaines – ne le permet pas (bien que la Covid-19 nous ait obligés, du moins temporairement, à tout ralentir). Les propagandes politiques et médiatiques, comme celles des laboratoires pharmaceutiques, oublient ou font semblant d’ignorer que chaque médaille a son revers et qu’à force de slogans et de mensonges, l’écart se creuse entre la réalité et sa perception. Et lorsque la distorsion entre le communiqué et le vécu devient trop grande, on devient schizophrène.

Il nous faudrait vite trouver un vaccin contre cela, et il va nous en falloir de sacrées doses...  

Enrico Lunghi

 

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