La pandémie est une cacophonie bruyante, la vérité un murmure polyphonique

Jamais je n’ai été confronté à un flot d’informations aussi massif. La pandémie qui sévit actuellement pulvérise tous les records en matière de communication, d’études, de rapports et de commentaires, et pourtant, il est impossible d’y voir clair.

Jamais je n’ai été confronté à un flot d’informations aussi massif, assourdissant et contradictoire que depuis le début de la Covid-19. On avait certes déjà eu affaire à un prodigieux déversement médiatique pendant les guerres du Golfe, en 1991 et en 2003, même si elles ne concernaient qu’un territoire géographique circonscrit. Or, l’Internet n’existait pas encore lors de la première, et les réseaux sociaux étaient à peine nés lors de la deuxième. Pourtant, à l’époque déjà, on restait estomaqué face à l’abondance d’informations dont on ne savait trop quoi penser. Et qui se souvient des ahurissants mensonges proférés à cette occasion, surtout de la part des gouvernements des États-Unis et de la Grande-Bretagne, et ce jusque dans la salle du conseil de sécurité de l’ONU ?

La pandémie qui sévit actuellement pulvérise tous les records en matière de communication, d’études, de rapports et de commentaires, et pourtant, il est impossible d’y voir clair. Pour commencer, il y a ce détail (relatif au monde francophone uniquement) : au début, on écrivait le Covid-19, maintenant c’est la… On peut certes trouver une certaine logique à cette seconde convention, puisque pandémie et maladie sont des noms féminins, mais Covid-19 étant un acronyme nouveau, forgé sur une base anglaise, pourquoi diable n’a-t-on pas gardé le masculin spontané, qui en plus (à mon avis, mais ça se discute) sonne mieux à l’oreille ? Voudrait-on volontairement ajouter de la confusion et une guerre des genres à celles qui existent déjà, on ne s’y prendrait pas mieux. C’est d’ailleurs précisément le rôle du diable, du point de vue étymologique…

Plus grave, on a eu droit (dans le désordre) aux chaotiques messages sur l’origine du virus et sur sa dangerosité réelle ou supposée, sur la nécessité du port du masque, sur les quarantaines passées de vingt à quinze et puis à sept ou huit jours, sur l’obligation des restrictions et des confinements ainsi que sur celle de s’infliger une distanciation sociale (encore un terrible mot qui est non seulement trompeur, mais idéologiquement sournois – pourquoi ne pas parler simplement de distance physique ?), sur l’efficacité éventuelle de l’immunité grégaire, sur la prétendue inefficacité de la chloroquine (déclarée dangereuse par plusieurs autorités, mais c’est vrai qu’elle est disponible à 4 € la tablette) et sur l’improuvée utilité du remdésivir (curieusement promu par à peu près les mêmes autorités, mais il est vrai que la dose est à quelque 2.500 €…), sur la validité des tests, sur l’arrivée d’une deuxième et même déjà d’une troisième vague… (la liste n’est pas exhaustive). Et puis, dès le printemps, il y eut des annonces tonitruantes sur la sortie d’un vaccin, certains gouvernements ayant même fait savoir qu’ils envisageaient de le rendre obligatoire et ce, avant même de l’avoir trouvé !

Dans la cacophonie ambiante, le discours officiel, fluctuant dès le début, s’impose à force de décrets et de lois d’urgence. On est sommé de lui obéir, alors qu’il est loin de détenir des preuves irréfutables de sa pertinence. D’ailleurs, quels que seront les dénouements de cette pandémie, absolument rien ne prouvera la réelle validité des mesures ordonnées, telles les fermetures des petits commerces, des restaurants et des lieux de culture, ni celle des vaccins plus ou moins improvisés. On ne peut qu’y croire, ou l’accepter par soumission à l’autorité, car quoiqu’on en appelle sans cesse à l’avis des experts, on oublie ou feint d’oublier que la médecine n’est pas une science, mais un art. En même temps, les prises de paroles sceptiques ou critiques sont vite reléguées du côté des irresponsables, des égoïstes ou des complotistes, comme si toute contestation de la version officielle était intolérable et qu’il fallait la rendre inaudible de force. Cela ne cesse d’alimenter les soupçons et de créer davantage de confusions étourdissantes. Et si c’était ce bruit même qu’il serait nécessaire de questionner dans toute sa portée ?

En tant qu’enfant, j’ai appris que c’était avec les durs d’oreille qu’il fallait élever la voix pour se faire entendre. Lorsqu’on le faisait avec des personnes qui ne l’étaient pas, c’était soit parce qu’on était en colère, soit parce qu’on voulait s’imposer coûte que coûte – c’est-à-dire réduire l’autre au silence. Du coup, je me demande si le tapage infernal autour de la pandémie est si fort parce qu’il s’adresse à des presque sourds (il faut peut-être aussi entendre ici abrutis), ou bien si des voix cherchent à s’imposer à tout prix en étouffant toutes celles qui s’y opposent. À moins qu’il n’aboutisse de lui-même à rendre sourd (ou abruti) et ainsi à réduire toute résistance.

Il est évident que le bruit empêche de penser. Or, notre monde est de plus en plus bruyant. La pollution sonore est constante dans les villes, c’est un fait, et même dans les moments d’apparente tranquillité, celle-ci n’est que relative en raison de l’omniprésence des voitures et des machines ; lors d’une promenade dans les bois, il y a presque toujours une scie qui vrombit quelque part ; dans les campagnes les plus reculées aussi il est difficile d’échapper au bourdonnement d’un tracteur ; et on n’est presque nulle part à l’abri d’un survol d’avion. On a tellement l’habitude du bruit des machines que son absence peut inquiéter – cela en dit long sur notre conditionnement et sur notre dépendance à leur égard, mais peut-être aussi, par ricochet, sur la peur de se sentir seul et de penser par soi-même. Par ailleurs, on sait que les supermarchés font tourner sans arrêt un fond sonore (fabriqué à la chaîne, je peine à appeler cela musique) pour insidieusement occuper les cerveaux des consommateurs afin de les rendre moins attentifs à ce qu’ils achètent et plus disposés à succomber aux injonctions publicitaires ; à la radio et à la télévision, les réclames passent toujours avec un niveau sonore plus élevé que le reste du programme pour perturber la réflexion, tandis que sur l’Internet, les publicités ont des stratégies de plus en plus agressives et insistantes ; et en période de Noël (d’ailleurs pas seulement), les rues commerçantes sont inondées de chants traditionnels (revus à la sauce commerciale) pour la même raison. Cela est fait sciemment et se fonde sur des études approfondies de la psychologie et du fonctionnement cérébral des humains. Or, si ça marche devant les écrans et dans les supermarchés, ça doit également marcher dans d’autres situations.

Je me souviens d’un temps où j’allais acheter mon journal le matin et me réjouissais d’y trouver quelques nouvelles édifiantes. Je ne le lisais jamais en entier (sauf le Canard enchaîné, ses huit pages hebdomadaires étant maîtrisables), car nombre d’articles n’avaient aucun intérêt pour moi. Je me suis alors surtout tourné vers des publications mensuelles (comme Le monde diplomatique ou La décroissance) qui me paraissent plus raisonnables, car comment peut-on même penser qu’on ait quotidiennement quelque chose de vraiment important à dire ? Et pourtant, entretemps apparurent des chaînes (radio et télé) d’information en continu, puis l’Internet et les réseaux sociaux n’ont fait qu’amplifier le phénomène. J’imagine que certains pensent être bien informés en suivant l’actualité débitée à longueur de journée et croient ainsi pouvoir agir intelligemment le cas échéant, et que d’autres cherchent simplement à rester branchés et se réjouissent d’avoir un sujet à aborder lorsqu’ils sont en compagnie. En tout cas, pour moi, c’est le contraire : plus je me soustrais à la marée de nouvelles que je n’ai pas sollicitées, mieux je me porte, et plus j’ai le sentiment de pouvoir décider par moi-même du cours de ma vie. Le plus probant, c’est lorsque je me reconnecte brièvement à l’actualité après avoir passé deux ou trois semaines loin de tout pour cause de vacances : je me rends immédiatement compte que je n’ai rien raté. J’en déduis qu’une part écrasante des informations (sans parler des publicités…) qui circulent, ne me concerne nullement. Bien sûr, on m’objectera qu’il doit y en avoir pour tout le monde, et que mon voisin pourrait être touché par quelque chose qui moi ne m’intéresse pas. Oui, mais c’est comme si on remplissait les océans avec des bouteilles contenant des messages en argumentant qu’elles finiront bien par arriver à bon port - en attendant, les étendues marines seront juste devenues d’immenses poubelles. 

Je pense que l’effet nuisible du bruit est à l’ouïe ce que celui de la laideur est à l’œil. Au 19ème siècle déjà, William Morris disait que la laideur n’est pas neutre et avait comparé son action néfaste à celle des maladies infectieuses. Il pensait qu’en détériorant la sensibilité des hommes, elle leur fait perdre leur acuité – de là à dire qu’ils n’en deviennent que plus facilement manipulables, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement. Annie le Brun a brillamment actualisé ces réflexions dans Ce qui n’a pas de prix (Ed. Stock, 2018). Et en effet, si partout la laideur s’étend et le bruit augmente, la réflexion ne peut que diminuer.

Le bruit et la cacophonie ont un effet tétanisant comparable à celui de la peur et de l’angoisse. Ils rendent insensibles aux murmures polyphoniques de la réflexion et de la sagesse. Les voix qui proposent des voies alternatives n’ont guère de chances de se faire entendre (souvenons-nous de l’arrogance d’une Margaret Tatcher avec son « there is no alternative » que les médias dominants ont martelé sur tous les tons à l’époque). Dans la situation actuelle, il serait utile de propager qu’en dehors de l’âge avancé, ce sont surtout l’obésité et d’autres dysfonctionnements corporels dus à la malbouffe, à la pollution et au stress qui provoquent la majorité des formes graves de la maladie du SARS-CoV-2. Et que le système immunitaire de bien des gens résisterait mieux aux attaques virales si leur sang présentait un taux équilibré de zinc, de vitamines C et D et d’oligoéléments de base (voir à ce propos l’excellent reportage Mal Traités de Alexandre Chavouet), ce qui n’est pas le cas dans de larges pans de la population, surtout parmi les pauvres. Cela rassurerait déjà beaucoup de monde, apaiserait les esprits et contribuerait à lutter efficacement contre la pandémie.

Mais, dans les pays les plus riches et les plus industrialisés, le bruit autour de la Covid-19 couvre presque tout sur son passage, et les répercussions de cette dernière nous atteignent dans nos chairs en bouleversant nos habitudes - couvre-feu, interdiction de se réunir, voire de dire adieu à un mourant. En Europe, on n’avait pas connu cela depuis la deuxième guerre mondiale, et il n’est pas exclu que certains se souviendront de la Covid-19 comme d’une participation héroïque - ne serait-ce que par procuration – à un événement historique. Cependant, les échos d’autres souffrances et d’autres malheurs ne résonnent plus que faiblement et finissent même par paraître abstraits : guerres et migrations dues à la misère et aux catastrophes climatiques pourraient tout aussi bien être des simulations virtuelles, tant elles ne semblent ajouter qu’un lointain grondement à ce qui nous arrive et à ce qui nous attend – augmentation du chômage, faillites en cascade de petits commerces, hausse prévisible des violences policières en raison du fossé grandissant entre les riches et les pauvres…

Le monde industriel a conquis la planète au bruit des usines, des moteurs et des canons. Pour faire du profit en permanence, il lui a fallu ravager la Terre jusque dans ses régions les plus reculées. Lorsqu’elle a commencé à être saturée de produits de consommation et à devenir une déchetterie insensée, le capitalisme a inventé la financiarisation, qui continue à faire du profit avec de l’argent, un concept symbolique que l’humanité a adopté comme unique mesure de valeur (parce que les vraies grandeurs humaines – la solidarité, le partage, la beauté, la poésie… - se sont laissées corrompre ou parce qu’elles ne faisaient pas le poids face au rouleau compresseur du capital ?). Maintenant, il ne reste plus que les corps humains à envahir, l’unique territoire encore en expansion (depuis l’apparition du nouveau virus, en moins d’un an, la population mondiale s’est accrue d’environ 80 millions de personnes, soit autant qu’un pays comme l’Allemagne).

Les sommes en jeu sont immenses. Le vaccin rapportera des milliards à l’industrie pharmaceutique, et il y aura aussi beaucoup d’argent à se faire avec les divers remèdes destinés à tous ceux que les conséquences des mesures prises contre la Covid-19 auront rendu malades et dépressifs. Quant aux géants de l’agro-alimentaire, ils se sont déjà lancés dans la course à l’alimentation cellulaire – après avoir largement phagocyté l’agriculture biologique.

À la laideur reconnue par William Morris comme facteur de désensibilisation des humains, il y a lieu d’ajouter le bruit et la confusion, et peut-être bientôt l’indifférence au goût. Je ne serais pas étonné qu’à ce rythme, l’humanité sera bientôt docile et inerte comme une machine et - mieux encore ! - silencieuse aussi.

Enrico Lunghi  

       

 

 

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