L’arbre, la scie et la branche pourrie…

Personne ne s’aventure à scier la branche sur laquelle il est assis. Celui ou celle à qui cela arrive malgré tout est, dans le meilleur des cas, qualifié de distrait, dans le pire d’imbécile. Et, en imaginant la scène, on peut en rire. Mais il est une situation au moins où le problème se pose de manière différente...

Personne ne s’aventure à scier la branche sur laquelle il est assis. Celui ou celle à qui cela arrive malgré tout est, dans le meilleur des cas, qualifié de distrait, dans le pire d’imbécile. Et, en imaginant la scène, on peut en rire.

     Mais il est une situation au moins où le problème se pose de manière différente : si la branche sur laquelle je suis assis est pourrie, je vais finir par tomber, même si je ne bouge pas. À moins de changer de branche à temps. Mais pour ce faire, je me dois de reconnaître le danger avant qu’il ne soit trop tard.

     La situation se corse si l’arbre entier est pourri et si c’est moi-même qui l’ai choisi, voire planté. D’une part, il me faut en trouver un de substitution et de l’autre, je dois avouer m’être trompé ou me reprocher d’avoir attendu trop longtemps avant de réagir. Face aux affres de cette dissonance cognitive, la tentation du déni est grande : et si je me tenais coi, dans l’espoir que le bois tienne suffisamment longtemps pour que je n’assiste pas à sa cassure (en d’autres termes, que je sois mort avant) ?

C’est, me semble-t-il, le problème que nous avons avec notre monde industrialisé. Nous en faisons tous partie et nos vies en dépendent, c’est un fait. Cependant, on conviendra aisément qu’il montre, depuis quelque temps, de graves symptômes de décomposition, et qu’au rythme actuel d’exploitation des ressources naturelles et de dégâts causés à l’environnement, il ne tiendra plus très longtemps, ce qui exacerbera les tensions déjà présentes dans nos sociétés. Mais, au lieu de nous mettre sérieusement en quête d’un autre support, nous nous obstinons à rafistoler une branche de-ci de-là, en l’étayant avec d’autres branches déjà malades et en bouchant les trous avec des rameaux du même arbre. De plus, alors que nous débitons et brûlons une partie de son bois pour nous chauffer, nous éclairer, et nous permettre de passer d’une branche à l’autre (c’est juste une image pour parler des véhicules à moteur, vous aviez compris, n’est-ce pas ?), nous en utilisons aussi pour fabriquer des éoliennes qui, agitées par le vent, nous fournissent de l’électricité pour… nous éclairer. Tout observateur extérieur, en nous voyant affairés à cet édifice curieux et bancal perché sur un tronc de plus en plus creux, secouerait la tête en souriant à l’évocation hilarante de sa chute inévitable.

      Seulement, dans un monde régi par un système capitaliste prédateur qui s’est imposé partout, il n’y a pas d’observateur extérieur pour nous faire rougir de notre bêtise. Ou plus précisément, cet observateur a déjà été éliminé - comme les Indiens d’Amérique, ainsi que d’autres peuples jadis réticents à l’occidentalisation - ou bien sa voix n’est pas entendue - comme celle des rares tribus encore fondées sur des valeurs ancrées dans leur environnement naturel ou celle de ceux qui, au sein de notre système, le remettent radicalement en question (je ne parle pas des idiots utiles qui ne proposent que des adaptations cosmétiques, aussi futiles qu’inutiles). Eh bien non ! Si déjà on s’accorde sur le constat, alors c’est à nous-mêmes que nous devons avouer que notre monde industrialisé nous a conduit dans une impasse.

Sommes-nous capables d’un tel aveu ? Individuellement ou en petits groupes, peut-être bien. Collectivement, je ne le pense pas. Il y de nombreuses raisons à cela. L’une d’entre elles est la dissonance cognitive déjà évoquée : nous avons été éduqués à croire en l’idée du progrès, et en arriver à penser qu’elle risque de nous anéantir revient à persuader un croyant chrétien que Jésus n’était pas plus fils de dieu que Jules César, un musulman fondamentaliste qu’il n’y a pas de paradis où des vierges l’attendent patiemment, ou encore un hindou traditionnaliste que la réincarnation n’existe pas. Or il suffirait de se rappeler que l’idée de progrès est née au 18ème siècle, à la même époque donc que la machine à vapeur, pour soupçonner qu’elle a dû être bien pratique pour convaincre des ruraux de quitter les champs – dans lesquels ils trimaient pour donner aux seigneurs une grande partie des récoltes - pour aller trimer (il faut bien que les uns triment pour que d’autres puissent se prélasser ou jouer à la guerre…) dans des mines ou des usines, pourtant plus crasseuses et bruyantes que les calmes et presque immuables campagnes qu’ils laissaient derrière eux : les industries naissantes auxquelles ils se vendaient leur promettaient tout de même un avenir meilleur. En d’autres mots, on peut dire qu’un avenir meilleur est au mythe du progrès ce que le paradis est aux religions : une carotte pour les ânes.

     Cependant, il est vrai que, grâce au pillage systématique des ressources (naturelles et humaines) d’une planète opulente pour nourrir la machine industrielle, cela a marché un certain temps. C’est là certainement une autre raison pour laquelle nous avons du mal à chercher une réelle solution aux problèmes que nous avons créés : l’histoire du monde industrialisé est une aventure fantastique et son succès même s’oppose à toute remise en question ! En effet, les petits-fils et arrière-petits fils des premiers prolétaires ont fini par connaître les congés payés ; plus tard, leurs enfants ont pu s’acheter un lave-vaisselle et une voiture : et enfin, la génération suivante a même pu entreprendre des études universitaires et partir en vacances à l’autre bout du monde, tout en se connectant à l’Internet et aux réseaux sociaux. La vie est assurément devenue plus confortable pour un grand nombre de personnes, et renoncer volontairement à ces acquis est au-dessus des forces de quasiment tous ceux qui en jouissent.

     Ces cadeaux ne sont toutefois pas tombés du ciel : ils ont été arrachés à coups d’âpres batailles et de grèves souvent noyées dans le sang, dont la mémoire s’est, curieusement, assez vite estompée. Et à chaque bataille gagnée par les petites gens chez nous (les prolétaires du monde industrialisé, pour faire simple), un peuple au loin était assujetti afin qu’il trime à leur place (c’est le principe des colonies, encore pour faire simple). Toutefois, lorsque même les peuples lointains se sont faits rares, on a commencé à racler les fonds de tiroirs. À la fin des années 1950, peu après la signature du Traité de Rome instituant l’Europe des Six, mes parents, par exemple, sont partis de leurs campagnes respectives en Italie pour rejoindre le Luxembourg qui était à l’époque un grand producteur d’acier, aujourd’hui converti en centre financier (c’est tout un poème). Et puis l’Europe s’est encore élargie afin de s’assurer un supplément de main-d’œuvre peu onéreuse au Portugal, puis en Roumanie et en Bulgarie. Très bien, mais après ? Oui, la Chine s’est un temps occupée de reprendre nos industries – ce qui a produit nos chômeurs à longue durée et facilité le démantèlement des acquis sociaux – avant d’être rattrapée par les mêmes soucis, et il reste peut-être encore le continent africain, qui en raison de son immensité géographique et de sa démographie galopante (il vient seulement d’entamer sa croissance exponentielle), laisse encore quelques marges à la prédation capitaliste. Mais ce sera sans doute de courte durée. Il finira bien par être, lui aussi, saturé de biens de consommation (nos déchets industriels y sont déjà…) et par se retrouver sans plan pour la suite.

     En réalité, le monde industriel (tout comme son avatar financier mis en place depuis quelques décennies) fonctionne entièrement sur le principe des pyramides de Ponzi : on éloigne de plus en plus les problèmes qu’on crée afin d’entretenir son fonctionnement, et on reporte toujours à plus tard le règlement de la facture. Car si ses réussites sont indéniables et spectaculaires, leur prix est immense, hors de portée de quelque bourse que ce soit (pardonnez-moi le jeu de mots). Il suffit de regarder autour de soi pour s’en convaincre. Les dégâts causés par la pollution et la production de déchets, longtemps sciemment occultés par les industriels et leurs marionnettes politiques, sont désormais d’une ampleur telle que leurs effets (sur le climat et la santé des gens) sont palpables : les nier encore devient ridicule, voire criminel. Du point de vue économique, le succès du système est également un leurre : il suffit de se demander qui réglera les dettes faramineuses des Etats (les ménages privés vivant à crédit sont légion également…) pour se rendre compte que ce sont les responsables économiques de la planète entière qui mériteraient le sort judiciaire d’un Bernard Madoff. D’autant plus que les produits industriels ne sont pas rentables : ils permettent seulement aux entreprises de s’octroyer des bénéfices parce qu’elles ne payent jamais la totalité de leurs coûts réels (beaucoup échappent même à l’impôt…). En effet, une grande partie des infrastructures nécessaires à leur production et à leur écoulement sont à charge des collectivités, tout comme les dégâts environnementaux et sanitaires qu’ils provoquent. Et enfin, le fonctionnement du système repose sur le faible prix de l’énergie fossile, ainsi maintenu à coups de guerres et d’hégémonies militaires (c’est tout l’intérêt de la géopolitique, toujours pour faire simple).

Avec un peu d’observation, d’esprit critique et de lucidité, tout cela se conçoit sans difficulté majeure. Et pourtant, même si nous sentons que nous sommes assis sur les branches pourries d’un arbre instable et bientôt desséché, nous n’allons pas opter pour un système radicalement différent, auquel pourraient se raccrocher les générations futures. C’est que, malgré les désastres qui s’annoncent de toutes parts, le système est terriblement efficace : il a rendu nos vies et nos pensées totalement (j’allais écrire totalitairement) dépendantes de lui.

     Peu de gens sur Terre seraient aujourd’hui capables de survivre plus de quelques jours sans aucun des apports de la technologie moderne, et pourtant, elle est, elle aussi, fondée sur un mensonge : elle prétend maîtriser la nature, alors qu’elle ne fait que la piller. Le jour où les terres seront entièrement appauvries et les réserves d’énergies fossiles vides, cette technologie cessera de fonctionner, tout simplement. Son assise matérielle est en train de s’épuiser (trente ou soixante ans, ce n’est rien à l’échelle d’une société) et elle n’a pas de solution de rechange, quoiqu’elle prétende – les énergies renouvelables ne sont qu’une illusion de plus du mythe du progrès, puisque leur mise en place repose entièrement sur la filière industrielle fondée sur l’exploitation des énergies fossiles, et l’effondrement des écosystèmes (dont la vitalité a permis aux humains d’en arriver là, faut-il le souligner ?) aura bientôt des conséquences économiques et sociales dont les coûts seront exorbitants (la Covid-19 en donne un premier avant-goût à l’échelle mondiale…).

     Mais ce ne sont pas seulement les bases matérielles de nos vies qui dépendent du système que nous contribuons tous, parfois malgré nous, à entretenir et même à étendre : son effet totalisant a aussi rendu toute pensée inopérante. Les critiques que l’on peut lui adresser sont vaines – ce texte-ci en est, comme des milliers d’autres, une parfaite illustration.

Il me semble d’ailleurs que ces critiques émanent, pour l’essentiel, des descendants plus ou moins directs de ceux qui, au cours des 19ème et 20ème siècles, ont profité d’une ascension sociale et qui apprécient encore ces acquis à leur juste valeur, subodorant bien que leurs enfants n’en jouiront pas autant. Mais parmi les heureux élus, nombreux sont ceux qui n’aspirent qu’à davantage de confort et de richesses, ne voyant pas pourquoi ils s’arrêteraient en si bon chemin. Et puis, il y a ceux qui ne sont jamais sortis de leur condition prolétaire (je sais, on ne le dit plus comme ça, parce qu’on travaille beaucoup en tenue de ville un téléphone portable à la main ou devant un écran, est pourtant, c’est tellement plus simple et direct…) et qui ne désirent que goûter à la douceur promise du confort matériel – et ils sont très nombreux, ceux-là, partout dans le monde ! En revanche, ceux qui, minoritaires, détiennent réellement le pouvoir et les richesses, n’acceptent aucune raison pour changer de système (même pas sûr qu’ils puissent vraiment comprendre qu’on le critique, vu le succès qu’il leur a conféré – ce serait leur demander de se confronter à une dissonance cognitive…), et ils se sont dotés des moyens pour s’imposer encore un bon moment.

     Parmi ces derniers, il y a la colossale machinerie publicitaire et médiatique qui, en plus d’occuper les cerveaux afin de les manipuler plus facilement, ne cesse d’entretenir le rêve progressiste et consumériste et de formater les esprits de manière à ce que tout autre rêve paraisse fade en comparaison. Il y a aussi l’éducation, qui dans l’ensemble sert à reproduire les schémas dominants, tout comme la justice et les règles du commerce international, qui sont essentiellement conçues par les puissants pour permettre aux mêmes de poursuivre leurs affaires sans coup férir (les quelques exceptions à la règle ne font qu’entretenir la mascarade d’une égalité entre les citoyens). Sans oublier les forces de l’ordre qui défendent les mêmes intérêts, en usant parfois les armes contre les peuples qu’ils sont censés protéger.

      L’efficacité du système réside également dans sa faculté à concentrer les pouvoirs et à réduire les alternatives par des moyens de plus en plus sophistiqués et performants. La production d’énergie et le développement de l’informatique, entre autres, l’illustrent parfaitement. Tant qu’on se chauffait essentiellement au bois (avec lequel on faisait aussi la cuisine et construisait sa maison), la concentration de pouvoir était longue et difficile, les arbres étant présents presque partout. Pour se procurer du charbon en revanche, il est nécessaire de passer par des filières spécialisées, et pour le pétrole et le gaz naturel, quelques grands groupes suffisent à contrôler les circuits sur toute la planète (sans parler du nucléaire, parangon de la concentration du pouvoir : d’ailleurs, les Etats qui ont les centrales nucléaires sont ceux aussi qui ont la bombe atomique…). Entretemps, on a généralisé l’usage de l’électricité, qui oblige tout consommateur à être relié au réseau, donc à être littéralement attaché à un câble conducteur – de fait, les machines électriques (pas uniquement les électriques, mais avec elles l’image est plus tentante ;-) sont aux humains ce que la laisse est aux chiens. D’ailleurs, le téléphone portable (sans fil dit-on, mais c’est là aussi un leurre), l’Internet et les réseaux sociaux n’ont fait que sublimer cette dépendance. Ces instruments de contrôle et de manipulation (je ne dis pas qu’ils ont été inventés pour cela, mais c’est l’usage dont fait le pouvoir, d’autant plus qu’il est concentré – la Chine en fournit un bon exemple) sont tellement efficaces qu’ils arrivent à créer chez les utilisateurs l’illusion d’une liberté individuelle, leur faisant même croire qu’ils pourraient s’en servir pour faire la révolution (à laquelle très peu de gens aspirent, au demeurant).

      Toutes ces raisons, et bien d’autres encore, montrent qu’un changement de cap entrepris par les humains pour abandonner les branches putrescentes de l’arbre agonisant sur lequel ils se trouvent est peu probable. Le monde industrialisé croira jusqu’au bout pouvoir maîtriser le cours des choses grâce au progrès technique et à ses grandioses réalisations. De fait, il nous a fourni des instruments pour observer le microcosme et les confins de l’univers, pour déplacer des collines et voler dans les airs, mais il est incapable de maîtriser sa progression : il ne lui reste que la fuite en avant. Rien ne l’arrêtera, sinon les limites matérielles sur lesquelles il se fonde. Et dans la mesure où nos vies lui sont soumises et qu’il dirige nos pensées, une écrasante majorité d’entre nous y restera accrochée comme les fanatiques religieux à leur foi. Mais si les branches cassent toutes seules un jour, personne n’aura plus le choix. Et alors il faudra agir dans la panique de l’urgence, ce qui n’augure rien de bon.

Enrico Lunghi

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