Folie des chiffres et paranoïa

Cela fait neuf mois que la Covid-19 éclipse tous les autres sujets : même la présidentielle américaine me semble déjà n’avoir été qu’un épisode anecdotique de l’année 2020. Pourtant, plus je vois les chiffres, plus je suis perplexe : le virus a touché moins de 0,7 % de la population mondiale, mais il a eu plus d’impact que tout autre chose qui s’est passée sur la planète.

Cela fait neuf mois maintenant que la Covid-19 éclipse pratiquement tous les autres sujets sur notre planète : même la présidentielle américaine me semble déjà n’avoir été qu’un épisode anecdotique de l’année 2020. Pourtant, je lis en ce 16 novembre, que Donald Trump a perdu les élections alors qu’il a obtenu 73.198.009 votes (47,3% des votants) contre 79.873.719 pour Joe Biden (51%). Or, au même moment, les Etats-Unis recensent 11.198.000 de cas positifs au coronavirus (sept fois moins que d’électeurs pour chacun des candidats…) dont 246.000 sont décédés, et ce sur une population totale de 331.000.000 de personnes. Par ailleurs, il est dit que 170.000.000 de tests ont été effectués dans ce pays à ce jour (ce qui veut dire que plus de 158.800.000 tests ont donné un résultat négatif…) et on sait que l’écrasante majorité des positifs sont ou bien asymptomatiques ou bien ne développent pas des formes vraiment graves de la maladie. Cela me rend perplexe. Ainsi, plus de 150.000.000 d’Américains sont allés voter dans l’espoir d’influencer, un tant soit peu, la politique de leur pays, et le jeu démocratique veut qu’il faille une majorité, fut-elle minime, qui décide d’un vainqueur : une petite moitié des votants doit donc accepter, pendant quatre ans, de vivre selon les orientations politiques décidées par une moitié à peine plus grande. En revanche, l’écrasante majorité des habitants du pays (près de 320.000.000 de personnes) qui jusqu’à preuve du contraire n’est pas positive au coronavirus, doit vivre au rythme de la pandémie, subir quotidiennement le bombardement médiatique qui l’accompagne et se soumettre aux restrictions imposées par les autorités. Il est vrai que, médités à tête reposée, ces chiffres tendent à relativiser l’ampleur du danger du virus, mais dès que l’on s’aventure sur cette voie, on est renvoyé du côté des irresponsables, de rassuristes, voire des complotistes. Nous v’là bien.

Dans le monde, on a recensé jusqu’à présent (en pratiquement une année donc) 56.000.000 de cas positifs, dont 1.333.000 sont morts, sur une population totale qui approche les huit milliards (7.826.023.000 à l’instant où j’écris ces lignes sur le site http://worldometers.info/). Bizarrement, le nombre des 38.500.000 de guéris sur la même période n’est guère mis en avant dans les médias (il y a donc en ce moment moins de 18.000.000 de cas actifs, tous pays confondus). J’en déduis qu’un sujet qui a touché définitivement (paix à leur âme) 0,02% et passagèrement moins de 0,7 % de la population mondiale (y compris les médecins et les soignants) a eu plus d’impact sur l’année 2020 que tout autre chose qui s’est passée sur la planète. Sachant que presque un milliard de tests ont été effectués à ce jour pour une maladie qui n’est très grave que pour une minorité de cas, on mesure l’intérêt économique que cela représente pour les circuits concernés. Et ce sera pareil avec le vaccin… Pendant ce temps, dans l’indifférence quasi générale, des centaines de millions de personnes souffrent des guerres ou de la misère, des dizaines de millions de personnes tentent désespérément de réclamer un peu de justice sociale pour continuer à vivre, et il y a actuellement sur Terre au moins autant de réfugiés qui fuient l’oppression que de cas positifs au test du coronavirus. Nous v’là encore bien.

À cela s’ajoute que dans la très grande majorité des cas (je sais qu’il y a des exceptions, mais justement, ce sont des exceptions – aussi triste que ce soit, c’est la vie…) les personnes gravement malades du Covid-19 sont très âgées ou présentent des comorbidités : elles sont donc, très souvent, en fin de vie et meurent davantage avec ce virus qu’à cause de lui. Cela pose, entre autres, la question intéressante de l’inéluctable vieillissement de nos populations et de la manière dont beaucoup de personnes âgées vivent leurs dernières années dans nos sociétés consuméristes et atomisées. On pourrait s’interroger sur les mécanismes sociétaux qui ont mené à l’effroyable solitude dans laquelle elles dépérissent, souvent parquées dans des maisons de retraite qui sont, au fond, des mouroirs que l’on peine à assumer. Et puis, il y a aussi le fait qu’il y a une forte proportion d’obèses et de gens en surpoids parmi les victimes du virus,[1] ce qui pose, entre autres, la question de la malbouffe, de l’éducation incomplète, du mal être et des injustices sociales, problèmes que les mesures prises pour lutter contre la pandémie ne font qu’exacerber. Bizarrement, ces discussions passionnantes ne font pas vraiment la une des grands médias.

Moi, par exemple, au lieu du nombre quotidien des morts, je serais intéressé de savoir quelle était l’espérance de vie des personnes décédées. Cela ne réduit pas la peine de leurs proches, mais puisque la mort est inévitable pour chaque être vivant, il me paraît normal d’arriver à l’accepter lorsqu’elle arrive à quelqu’un qui pouvait s’y attendre dans un futur peu lointain, Covid-19 ou pas. Et puis, je me demande si à force de mettre en avant les chiffres, on n’a pas déjà réduit la vie à des statistiques et oublié de s’occuper d’éthique, par exemple et faisant en sorte que l’on puisse toujours accompagner les mourants en toute dignité jusqu’à leur dernière heure et laisser les proches faire leur deuil sereinement.

Mais ces sujets délicats doivent pouvoir se discuter paisiblement. Or, les médias ne fonctionnent qu’à coups de gros titres spectaculaires, les réseaux sociaux à coups de likes, et les politiques ne font plus que gérer les urgences d’un monde qui leur échappe, à eux aussi. Pas étonnant d’en arriver à penser, sans être ni irresponsable, ni complotiste, que nous vivons une époque paranoïaque et que la Covid-19 n’est qu’un arbre qui cache la forêt.

Et pourtant, je me situe simplement parmi ceux qui préfèrent la joie de vivre à la peur de mourir.

Enrico Lunghi

 

[1] https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/obr.13128

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