Notre monde va mal, il est hors contrôle, mais ce n'est pas la fin du monde

La planète sur laquelle nous sommes apparus est indifférente à nos agissements. C'est uniquement de l’état de notre monde qu’il faut s’inquiéter, càd des sociétés confrontées à la fin inévitable de l’industrialisation en raison de l’épuisement inéluctable des énergies fossiles. C'est parce que ce monde touche à sa fin que nous vivons des temps d’angoisses, de tensions et de crises en cascade.

Notre monde va mal, il est hors contrôle, mais ce n’est pas la fin du monde…

Notre monde va mal. Je dis bien notre monde, pas notre planète, et encore moins le monde. Ils me font bien sourire ceux qui manifestent ou font des pétitions pour sauver la planète, ou la nature, surtout lorsqu’ils le font via les réseaux sociaux, ce qui est d’autant plus drôle que ceux-ci participent au désastre que leurs utilisateurs veulent dénoncer. Quelle vanité, quelle prétention même ! Le monde (ou l’univers qui nous contient) et la planète sur laquelle nous sommes apparus sont totalement indifférents à nos agissements. Nous avons baptisé cette planète Terre alors que - seule exception dans notre système solaire - sa surface est majoritairement recouverte d’eau, ce qui montre combien nous avons du mal à la concevoir autrement que comme un monde fait à notre mesure. Elle a notamment connu des collisions de format apocalyptique avec d’autres corps célestes (dont l’une lui a arraché un morceau pour former la lune, ça a dû faire un boucan d’enfer…), des éruptions volcaniques à faire pâlir d’envie nos va-t-en-guerre armés de leurs bombinettes nucléaires, des bouleversements climatiques et des extinctions d’espèces animales, auxquels nous n’aurions probablement pas mieux survécu que d’autres animaux et végétaux. Et voilà que certains d’entre nous s’imaginent venir à sa rescousse en s’inquiétant du grand dommage que nous lui causons depuis un peu plus de deux siècles d’industrialisation fondée sur l’exploitation des énergies fossiles (qui ont mis des dizaines de millions d’années à se concrétiser) et d’expansion démographique entraînant une réduction massive de la biodiversité.

En réalité, c’est uniquement de l’état de notre monde qu’il faut s’inquiéter, c’est-à-dire des sociétés confrontées à la fin inévitable de l’industrialisation en raison de l’épuisement inéluctable des énergies fossiles. Et du fait que n’ayant bientôt plus que quelques espèces d’animaux d’élevage pour nous tenir compagnie (en gros, des bœufs, des porcs et des poulets), nous serons probablement de plus en plus souvent visités par des virus et autres micro-organismes cherchant un hôte pour leurs ébats.

Beaucoup prétendent que nous trouverons d’autres sources d’énergie pour continuer indéfiniment (ou presque). Foutaise ! Une fois les énergies fossiles à la base de notre système productiviste épuisées (dans trente ou soixante-dix ans, peu importe, mais d’ici là, leur prix ne va cesser d’augmenter), il n’y aura rien pour les remplacer. Disons-le sans ambages : la production de l’énergie soi-disant verte (éolienne et solaire) est une imposture ! Elle est largement tributaire du charbon, du pétrole et du gaz naturel - donc des énergies fossiles - et un peu du bois et des bio-carburants – qui, eux, sont certes renouvelables, mais pas à cette échelle de consommation. Le mensonge sur son efficacité consiste simplement à ne pas prendre en compte le coût énergétique réel depuis l’extraction des minerais jusqu’à la production (industrielle) et à l’installation des panneaux photovoltaïques (ou thermiques) et des éoliennes. Dites-moi : y a-t-il une seule des usines et des machines nécessaires à fabriquer ces panneaux ou ces éoliennes qui soit alimentée par l’énergie du soleil ou du vent ? Il suffit de réfléchir un moment au processus de fabrication – de la planification à la mise en marche – d’une éolienne pour se rendre compte de la quantité d’énergie fossile utilisée, et de constater que celle qu’elle produira au cours de sa durée de vie ne suffira pas à la remplacer. Il en va de même pour l’énergie nucléaire. Imaginez un peu : combien d’énergie faut-il pour produire le béton, l’acier et les machines indispensables à la construction d’une centrale nucléaire ? À titre de comparaison, les pyramides, elles, ont été bâties avec les muscles des bœufs et des esclaves, donc de la vraie énergie biodégradable et renouvelable – à condition d’avoir du temps à disposition, ainsi qu’un empire en expansion… Et combien d’énergie faut-il pour transporter tout ce qui est nécessaire à la construction d’une centrale (en comptant aussi l’aménagement des routes, par exemple) ? Et pour son fonctionnement normal (je ne parle même pas des pannes…), de l’extraction de l’uranium à l’évacuation des déchets (sans parler des ravages environnementaux) ? Au final, toute l’énergie produite par une centrale nucléaire au cours de sa vie n’équivaut pas à celle qu’elle a dépensé pour exister et fonctionner – pour ne rien dire de son démantèlement. Je suis prêt à parier une bonne bouteille avec quelqu’un qui ferait un calcul honnête. Mais s’il faut rassembler des ressources et de l’énergie dispersées sur toute la planète pour construire et faire fonctionner une centrale nucléaire, si elle consomme plus d’énergie qu’elle n’en produit, elle a l’immense avantage – comme toutes les autres centrales - de la concentrer en un seul point. Or, concentrer, c’est contrôler. Et contrôler, c’est exercer du pouvoir (pour fabriquer la bombe atomique aussi).

À vrai dire, les seules énergies rentables sont celles que la nature a déjà emmagasinées et qu’elle met gratuitement à notre disposition, donc les énergies fossiles et le bois. Tout autre moyen de production d’énergie pour lequel la nature n’a pas fait le travail à notre place – le soleil, le vent et l’eau - en coûte plus qu’il n’en rapporte. C’est une règle élémentaire de la physique. Il a fallu sacrément corrompre nos esprits à force de propagande et de divertissements pour que cette évidence ne nous saute plus aux yeux. Je pense que les peuples qui avaient un autre rapport à la nature, un rapport d’équilibre, la percevaient très bien. Mais nous avons fondé notre civilisation industrielle sur un mensonge : nous prétendons maîtriser la nature alors que nous la pillons, tout bêtement. Et le mythe du progrès qui l’accompagne rive nos yeux sur une promesse d’avenir alors qu’on reste aveugle aux dévastations passées et présentes. Le même mensonge fonde la prétendue rentabilité des produits industriels – il suffirait d’inclure dans leur prix (calculé au pro rata, ce serait faisable) le coût de leur transport (carburants, routes et aéroports, camions, avions, navires, etc.), celui de leur mise au rebut (ou de leur recyclage) ainsi que celui des conflits armés nécessaires à tenir bas les prix des énergies fossiles (c’est tout l’intérêt de la géopolitique), pour se convaincre que leur rentabilité n’est qu’une illusion bien entretenue. Ici, le truc est de faire payer à la collectivité les coûts externes (y compris ceux relatifs à la pollution générée et aux maladies dues aux mauvaises conditions de travail) pour que le privé puisse engranger les bénéfices à court et moyen terme.

Cela a bien marché jusqu’ici, parce que la vie sur Terre était opulente, l’air encore pur (l’eau aussi) et les réserves d’énergies fossiles pleines. Mais à force de pomper dans les réserves, le compte se vide - n’importe quel banquier vous le confirmera.

Certes, notre monde a du bon, et même du fantastique. Cependant, il faut reconnaître qu’une bonne partie de ce qu’il a de meilleur est dû à sa démographie exponentielle et à l’exploitation sans gêne de tout ce qui nous entoure, vivant ou pas. Si nous avons pu démontrer que la Terre n’avait pas été créée en quelques jours par un dieu désœuvré, mais qu’elle existe depuis des milliards d’années, c’est aussi parce que grâce aux pierres extraites du sous-sol de Paris, qui a servi de carrière pour construire les immeubles au 18ème siècle, Buffon (entre autres) a pu rassembler une collection de fossiles qui lui a permis d’établir que l’âge de la planète devait être plus impressionnant que ce que l’on pensait jusqu’alors. Si nous avons fait de l’histoire et de l’anthropologie des sciences humaines et sociales, c’est aussi parce que nous avons été confrontés à la disparition de plus en plus rapide d’anciens modes de vie dans nos contrées et de peuplades entières dans les régions conquises pour nourrir la machine industrielle. Et pour qui Beethoven, Brahms et Wagner auraient-ils composé leurs symphonies nécessitant de grands orchestres menés à la baguette si ce n’est pour un public constitué d’une bourgeoisie - enrichie grâce aux colonies et au prolétariat - qui venait s’autocélébrer dans les salles au décor d’un kitsch somptueux imitant le luxe de l’aristocratie déchue ? Elles sont effectivement innombrables les découvertes scientifiques, les avancées techniques et les connaissances en tout genre qui font que nous en sommes là aujourd’hui et, tout bien considéré, c’est admirable : nous parvenons à saisir des images d’amas de galaxies aux confins de l’univers, ainsi que du minuscule code génétique qui nous constitue, ce qu’aucun autre être vivant n’a su faire à ce jour (du moins, pas dans notre système solaire, mais nous ne saurons jamais rien d’une éventuelle vie ailleurs, quoiqu’en promettent les illuminés qui rêvent de soucoupes volantes et les astronomes intéressés aux subsides pour poursuivre leurs recherches qui devraient être désintéressées). Mais, à quelques exceptions près, nous n’avons jamais considéré le prix à payer.

Nous tentons de nous rassurer en nous inquiétant de la santé de la planète, à voter écologiste et à manger du bio, en faisant semblant de recycler une partie de l’effroyable masse de déchets que nous produisons chaque jour. Mais nous avons perdu de vue que l’ère industrielle - dont le néolibéralisme et la financiarisation ne sont que des développements caricaturaux et stupides, mais logiques – a été imposée à marche forcée, sans compter les dégâts collatéraux. Nous en avons largement bénéficié, en termes de confort et de consommation matérielle, mais il faudra bien payer la facture un jour, et elle sera salée. Je suppute qu’elle sera présentée à la prochaine génération, qui nous remerciera du fond du cœur, à n’en pas douter…

Aujourd’hui, il faut être totalement aveugle ou parfaitement crétin pour ne pas voir que c’est parce que ce monde touche à sa fin que nous vivons des temps d’angoisses, de tensions et de crises en cascade. Bien sûr, certains le savent, mais ils le nient cyniquement, parce qu’ils ont intérêt à continuer de la sorte autant que faire se peut, comptant mourir avant de subir dans leur chair les conséquences désastreuses qui s’annoncent. Jamais l’expression après moi le déluge n’aura été aussi appropriée. Et puis, il y a ceux qui le nient en toute bonne foi, parce qu’ils n’arrivent pas à imaginer qu’ils se trompent, parce qu’ils ont été éduqués à considérer que la planète est un bien exploitable sans limites, parce qu’on ne remet pas en question un modèle dans lequel on a réussi. Le déni de réalité est leur fonds de commerce. Quant à ceux qui rêvent encore de faire leur chemin dans un monde de compétition et d’ascension sociale, ce sont de parfaits imbéciles. Ils poursuivent une chimère avec un train de retard. On peut parier que leur coupe sera amère. À ceux-là, je préfère les vrais losers : ils ne sont pas dupes, ils ont cessé de servir de laquais aux quelques puissants. Lesquels n’échapperont pas, eux non plus, à la fin de leur monde – ce sera juste un peu plus tard que pour la grande masse des gens.

Pour autant, je ne crois pas un instant que cette fin arrivera subitement et qu’elle ouvrira sur une ère d’humanité purifiée, repartant sur des bases saines et justes. Ce délire collapsionniste est infantile. Il est beaucoup plus vraisemblable que notre monde, qui a déjà cessé de bien fonctionner, aura des ratés de plus en plus nombreux et que les coûts de son maintien deviendront de plus en plus exorbitants. Surtout que les catastrophes naturelles (remarquez : elles ne le sont que pour notre monde, alors que du point de vue de la plupart des animaux et des plantes, la catastrophe, c’est nous) se succèderont à une vitesse qui va s’accélérer, et que les tensions sociales ne cesseront de s’accroître en raison de tous ces facteurs combinés.

D’ailleurs, cela fait un moment que personne ne contrôle plus notre monde. Sa dynamique propre échappe à la sagesse (très limitée) et aux capacités de gestion réelles des humains (d’où l’idée crétine de confier nos vies à l’intelligence artificielle, autre grande imposture de notre époque). Car, à vrai dire, la mondialisation (sur une planète finie) est le chant du cygne pour un système capitaliste fondé sur l’expansion et la prédation permanentes. Au lieu de la célébrer (en maintenant l’illusion de sa pérennité avec des idioties du type croissance verte ou économie circulaire), on serait bien inspiré de lui composer une marche funèbre. C’est donc l’illusion de la maîtrise d’un monde artificiel et sans issue, savamment entretenue jusqu’à présent, qui est en train de s’effondrer. Les simagrées des politiciens lors de la Covid-19 en sont une preuve : nos dirigeants (élus ou pas, cela n’a aucune importance en l’occurrence) ne savent pas quoi faire face à une pandémie qui n’est pourtant pas une véritable surprise. Il était certain qu’elle finirait par arriver, et il est normal qu’elle cause de gros dégâts dans nos sociétés urbanisées – en déplacement permanent dans un monde biologiquement appauvri. Les voilà, nos politiques, tiraillés entre les intérêts des grands groupes industriels et pharmaceutiques dont ils sont les marionnettes et leur panique face aux mouvements imprévisibles et irrationnels des populations. De surcroit, il n’y a plus guère de gouvernements dont le pouvoir est légitimé par une grande assise populaire – ils l’ont presque tous usurpé dans les farces démocratiques auxquelles nous assistons depuis quelques décennies (voyez les prochaines élections américaines : franchement, avoir le choix entre un vieil idiot imbu de sa personne, pur produit de notre monde, et un fadasse tout aussi creux et plus âgé encore, c’est ça donner de l’espoir en l’avenir ?). Et que font les pouvoirs lorsqu’ils n’ont plus d’assise populaire ? Ils utilisent la force pour s’imposer - aux râleurs et aux sceptiques qui manifestent, on oppose des bataillons de flics armés jusqu’aux dents. Depuis le 11 septembre 2001, l’état d‘urgence est devenu presque systématique (j’allais écrire systémique…) – un peu partout, on légifère davantage à coups de décrets que de lois. Avec la pandémie, on n’a même plus besoin de terroristes pour décréter l’alerte maximale. L’ennemi est partout désormais, notre prochain nous fait peur (surtout s’il ne porte pas de masque, c’est un comble !), et au lieu de réfléchir ensemble, nous nous dressons les uns contre les autres. Le Coronavirus est venu à point nommé pour servir d’excuse aux maux de notre monde pour lesquels il n’y a pas de solution, de toute façon (sauf à changer radicalement de modèle, par exemple en misant sur une décroissance bien comprise, mais combien y sont prêts ?), et les politiques n’avoueront jamais qu’ils naviguent à vue.

Reste la fuite en avant, dans tous les domaines. Ceux qui ont vécu de la prédation des ressources naturelles et humaines, vont continuer jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à exploiter, ils ne savent rien faire d’autre. Ceux qui sont au pouvoir vont tout mettre en œuvre pour y rester le plus longtemps possible. C’est l’intérêt d’entretenir l’état d’alerte (et l’angoisse qui l’accompagne) de la Covid-19, et d’en profiter pour mettre en place la technologie 5G, dernier fantasme en date de l’idéologie du progrès et dont l’utilité première (et probablement la seule) est de permettre un meilleur contrôle des individus afin de les soumettre totalement par une connexion accrue. Seulement, cette technologie arrive peut-être trop tard : il n’est pas sûr qu’elle se généralise véritablement au vu de son coût énergétique (qui se heurtera de plus en plus violemment à l’épuisement des énergies fossiles) et de la déliquescence prévisible des sociétés, qui la rendra de moins en moins opérante. Pour autant, ceux au pouvoir actuellement pourront certainement encore en profiter pour s’assurer une retraite paisible (cela explique aussi l’urgence en la matière).

Après, tous n’auront qu’à se débrouiller et survivre sur les ruines de leurs illusions.

Enrico Lunghi

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.