Ouroboros – ou comment mourir bêtement d’une idiotie gloutonne

Le serpent qui se mord la queue est une image claire et saisissante, quoique équivoque. Elle peut être interprétée positivement et symboliser, de manière circulaire, l’éternel retour, tout comme elle peut être vue, de manière linéaire et à occurrence unique, comme le signe de l’autodestruction. Elle colle bien à ce qui arrive à l'humanité et aux sociétés que celle-ci a créées.

Le serpent qui se mord la queue est une image claire et saisissante, quoique équivoque. Elle peut être interprétée positivement et symboliser, de manière circulaire, l’éternel retour, la renaissance et le rajeunissement perpétuel. Mais elle peut aussi être vue, de manière linéaire et à occurrence unique, comme le signe de l’autodestruction, fut-elle involontaire, ou de l’anéantissement, fut-il inévitable. Ces deux sens lui ont été donnés dès l’Antiquité et se sont déployés dans le mythique Ouroboros, mot composé du grec ancien oura (queue) et boros (vorace, glouton). À mon sens, la première conception implique une composante magique : je ne m’explique pas sinon comment, en consommant une extrémité de son corps, l’animal continuerait d’être entier. Je dois donc admettre qu’il se régénère (quelque part au milieu ?) au fur et à mesure qu’il s’alimente de lui-même. La deuxième, en revanche, me paraît plus réaliste, pour peu que je suppose une défaillance quelque part. Je conçois aisément, en effet, qu’un système ou un organisme compromette son existence à partir du jour où les conditions ou bien les proportions qui garantissaient son fonctionnement ne sont plus respectées. Plus ce système ou cet organisme est complexe, plus il arrive à compenser des dysfonctionnements partiels par des mécanismes régulateurs qui, à leur tour, le transforment insensiblement, mais lorsque la tête s’éloigne tellement de l’extrémité du corps qu’elle finit par ne plus le reconnaître et y être insensible, elle risque de se nourrir de lui à ses dépens. Et le jour où elle comprend ce qu’elle fait, il est probablement trop tard.

C’est un peu ce qui arrive à l’humanité et aux sociétés qu’elle a créées.

L’humanité est ce qu’elle est parce qu’elle a un cerveau disproportionné, sans commune mesure dans le monde animal. Je crois qu’elle s’en est rendue compte très vite. Les humains qui, il y a plus de 40.000 ans[1], faisaient de la musique avec des flûtes en os et qui ont recouvert de peintures les parois de la grotte Chauvet en Ardèche ou celles des cavités sur l’île Sulawesi en Indonésie devaient sentir qu’ils s’éloignaient des animaux. Cela faisait longtemps déjà qu’ils se servaient d’outils et d’armes, qu’ils se revêtaient de peaux de bêtes, qu’ils maîtrisaient le feu et qu’ils aménageaient leurs foyers. Peut-être qu’au début, ils ne faisaient pas la différence entre leurs gestes et ceux d’un animal qui simplement suit son instinct. Mais à partir du moment où ils dessinent la faune qui les entoure, sculptent des vulves de femme et impriment la forme de leur main en soufflant dessus la bouche pleine de pigments - le tout (je l’imagine) en s’accompagnant de mélodies pentatoniques - ils ont la capacité symbolique de s’extraire de l’ordre naturel.

Cela a dû leur faire peur aussi. D’un coup, ils n’étaient plus dans un monde dont ils faisaient entièrement partie, qui leur fournissait tout ce dont ils avaient besoin et qui était à leur mesure puisque ce qu’ils en percevaient était le fondement de leur existence, mais face à un monde qui les dépassait. J’imagine l’effroi à l’instant de la prise de conscience de cette condition : en tout cas moi, je me serais senti tout petit. Pourtant, grâce à leur pensée symbolique, les humains arrivaient, tant bien que mal, à se regrouper suffisamment pour contrebalancer leurs faiblesses et affronter des situations qui, a priori, leur étaient défavorables – lors d’une chasse au mammouth, par exemple. Ainsi leurs outils, leurs langages et leurs coutumes ont constamment évolué et leur ont permis d’aller de plus en plus loin, jusqu’à parvenir à se sédentariser, à cultiver des plantes et à domestiquer des animaux. Au plus tard à cette époque, la séparation entre l’homme et l’animal était entérinée et l’équilibre naturel – en constante évolution, certes, mais auquel étaient jusque-là soumis tous les êtres vivants - définitivement rompu. Cela a généré, pour les humains, des problèmes inédits qui se sont soldés par des constructions symboliques de plus en plus sophistiquées, comme les hiérarchies sociales, les ethnies et les religions qui, à leur tour, ont favorisé d’autres développements. Et, bien sûr, dès le début, se posait la question de la concentration du pouvoir et du sentiment d’injustice (les religions ont toujours fourni à la première une justification et un motif de consolation pour le deuxième). Je crois que très tôt on a dû comprendre que le seuil franchi était irréversible, que le ver était dans le fruit et que le malheur serait constant dans les sociétés humaines : le plus ancien mythe qui nous soit parvenu, l’épopée de Gilgamesh, résonne déjà d’un sentiment de perte - duquel la quête de l’immortalité n’est qu’une expression infantile (bonjour messieurs les transhumanistes, Musk et Co !) – et la bible décrit l’expulsion du paradis dans les termes d’un propriétaire foncier avare, méchant et jaloux - quel triste sire !

Depuis, ces sociétés n’ont fait que s’étendre et se complexifier jusqu’à parvenir à la mondialisation qui relie désormais toutes les communautés humaines entre elles – et qui, par là-même, en vertu de la séparation initiale, réduit l’entièreté du monde naturel à une ferme alimentaire et à un décor pour les loisirs. En somme, l’immense aventure mentale qui s’ouvre avec les peintures sur les parois des grottes aboutit à ce qu’une bonne partie de nos congénères passe ses jours devant un écran d’ordinateur en se faisant livrer un repas à domicile.

La pandémie actuelle ne cesse de révéler l’incompatibilité des réalisations concrètes et des constructions symboliques humaines avec l’ordre naturel : elle en est même un symptôme éloquent. La situation est d’autant plus inextricable qu’elle est à la fois irrévocable et sans issue.

D’une part, les peurs primitives n’ont pas disparu, bien au contraire : elles n’ont fait que glisser d’un démon à l’autre. À la frayeur momentanée occasionnée par les tréfonds de la jungle et les vastes étendues inexplorées s’est substituée celle, lancinante, de ne pas pouvoir jouir de toutes les offres alléchantes vantées par les publicités : la société productiviste a beau promettre une consommation permanente, la vie humaine, elle, a une limite assurée. Depuis des décennies, les sociétés occidentales se gargarisent de la hausse continue des moyennes d’âge et de l’espérance de vie, rendant concomitamment insupportable l’idée même de mourir qui correspond, au fond, à l’idée devenue odieuse de devoir renoncer à consommer, fut-ce en végétant dans les mouroirs qui concentrent les personnes âgées comme les élevages industriels les poulets ou les vaches. Il est, à proprement parler, inhumain de quitter définitivement un monde confortablement domestiqué et qui offre une possibilité de consommation illimitée alors que l’humanité a aligné succès après succès pour en arriver là. Autrement dit, la peur face à l’inconnu après avoir été chassé du jardin d’Eden divin a fait place à l’angoisse de quitter sans possibilité de retour[2] l’hypermarché et le parc d’attraction patiemment construits par l’homme.     

D’autre part, l’incroyable inventivité prédatrice qui a permis aux humains d’exploiter leur environnement, considéré comme étant entièrement à leur disposition[3], a pu s’étendre, linéairement, tant qu’elle s’opposait à des territoires inconnus habités de communautés humaines sauvages qu’elle pouvait soumettre à sa guise. Mais cette aventure s’est brusquement arrêtée, comme le dit très joliment Peter Sloterdijk[4], le jour où l’équipage de Magellan est rentré à son port de départ, après avoir fait le tour de la planète, le 6 septembre 1522. À partir de ce moment, la domestication globale (du point de vue spatial) n’était plus qu’une question de temps, et la mondialisation néolibérale l’a achevée (du point de vue mental) en colonisant tous les esprits disponibles. L’alternative, au plus tard à l’époque des dernières conquêtes, aurait consisté à abandonner les habitudes pillardes pour se comporter en véritables paysans cultivant soucieusement la Terre dont ils disposent, mais il était au-delà de la nature humaine de réaliser un village global amoureusement entretenu, d’autant plus que depuis longtemps les hommes s’étaient taillés un costume d’arrogance en s’autoproclamant le centre de la création : de fait, l’Humanisme de la Renaissance a consacré et approfondi de manière abyssale – en la dotant du redoutable outil de la raison scientifique – la séparation de l’homme et de la nature.

Si les effets de cette séparation sont longtemps restés modestes au regard des dimensions de la planète, l’industrialisation a induit un changement d’échelle majeur : les activités humaines se sont depuis affranchies des contingences saisonnières (on peut aujourd’hui, en y mettant le prix, obtenir des fraises fraîches toute l’année, tandis que de nombreux services sont disponibles sept jours sur sept, voire vingt-quatre heures sur vingt-quatre). Cela contribue au sentiment de permanence et de pérennité, conférant aux sociétés industrialisés le statut d’une machine si puissante que rien ne saurait l’arrêter, à condition d’occulter sciemment sa voracité et les dévastations causées pour assurer ses besoins énergétiques. Nous voilà à la vision positive de l’Ouroboros, vision qui permet, par exemple, d’entretenir l’illusion de la perpétuation de nos sociétés actuelles grâce aux énergies renouvelables ou à l’économie circulaire, mais qui me semble tributaire d’une pensée magique contredisant radicalement son apparente rationalité.

Conjointement, les temps modernes ont promu – et ce de façon de plus en plus extrême - la spécialisation dans tous les domaines, corollaire indispensable à l’efficacité d’un système productiviste. Dans les disciplines techniques et scientifiques, les résultats obtenus sont faramineux - du microscope électronique au lancement de satellites dans l’espace, en passant par la bombe atomique et l’informatique, pour ne citer que ceux-là. Dans d’autres domaines, comme la chimie, la biologie et la médecine, les aboutissements peuvent être tout aussi spectaculaires et tout aussi ambivalents : on greffe des cœurs et on soigne du sida d’une part, on asperge de glyphosate les champs cultivés et on produit de la nourriture industrielle dans des élevages cauchemardesques de l’autre. Mais dans tous ces domaines – j’aurais tendance à dire : sans exception - on a perdu de vue la situation d’ensemble et on n’assume jamais l’entière responsabilité des conséquences de ses actes. C’est plutôt idiot.

Et voilà l’autre aspect du serpent qui se mord l’extrémité. La mondialisation relie entre-elles toutes les activités humaines et rend chaque individu dépendant de ce qui se passe à l’autre bout du monde. Ce phénomène est, lui aussi, irréversible et sans issue : il exige toujours plus d’efficacité, qui elle entraîne la nécessité d’une spécialisation accrue, qui elle à son tour réduit encore l’angle de vision au point de fragmenter l’horizon comme le font les meurtrières des citadelles fortifiées.

La concentration des pouvoirs et des richesses participe de ce phénomène et l’accentue, elle aussi, en donnant à toujours moins de personnes la possibilité d’influer sur la vie du plus grand nombre. Ainsi, spécialisation et concentration coupent chacun des réalités de l’autre et chaque partie s’hypertrophie au point de se nourrir de celles dans lesquelles elle peut puiser et dont elle est cependant dépendante. En réalité, personne n’est capable aujourd’hui de mesurer les conséquences d’une décision importante parce que cette dernière, en faveur d’une partie, contredira forcément les besoins d’une autre. Or, dans l’ensemble, les sociétés répondent à cette situation de la manière la plus humaine qui soit : la fuite en avant, étriquant davantage encore l’entrelacs de nos existences entremêlées.

Pas étonnant de voir, dans cet organisme d‘une opacité vorace, la tête mordre la queue jusqu’à son anéantissement.

Enrico Lunghi

 

 

[1] Il me semble logique que, vu la maturité des réalisations de cette époque, elles aient déjà été l’aboutissement d’un très long processus d’élaboration antérieur qui nous échappe totalement. 

[2] Les voyages d’affaires ou de vacances sont toujours proposés avec de billets aller-retour et tout jeu vidéo permet un start again : la vie, elle, est un aller simple qui se termine sans exception avec une mort définitive.

[3] Au point qu’on s’offusque lorsqu’il perturbe les activités quotidiennes, comme lorsqu’il neige en hiver ou qu’il tempête au printemps

[4] Le Palais de Cristal. À l'intérieur du capitalisme planétaire, éditions Maren Sell, 2006

 

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