Catherine Grangeard
psychanalyste, auteure "Comprendre l'obésité" Ed Albin Michel 2012
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Billet de blog 8 mars 2017

Lâchez les normes!

La fabrication de normes conditionne une certaine idée de soi que se font les femmes. Le savoir est le préalable pour renverser des carcans dommageables à soi, aux relations interpersonnelles, à tous finalement. L'image de soi enferme les fillettes dès le plus jeune âge, voyons Barbie... La fabrication de l'excès de poids passe par les jeux, la publicité.

Catherine Grangeard
psychanalyste, auteure "Comprendre l'obésité" Ed Albin Michel 2012
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Imaginez, dans la salle d’attente, une jeune femme d’environ 25 ans, ronde, de grands yeux bleus, des pommettes saillantes, de longs cheveux blonds… « Barbie, c’était mon surnom. Même les maîtresses m’appelaient comme ça à l’école. Mes parents disaient que c’était vrai, que j’étais jolie mais que j’étais plus que ça, qu’il était inutile de tout ramener à mon physique. Ça les horrifiait quand on me prédisait un avenir de Miss France.

J’aimais trop ce regard sur moi partout où j’allais. Je m’appuyais dessus pour grandir.

Toutes mes copines m’enviaient. Dès l’école primaire les garçons m’envoyaient des petits mots pour devenir mes amoureux. J’étais la reine de la récré. J’étais Barbie qui fait ses courses, Barbie à la plage, Barbie avec son copain Ken, Barbie dans sa chambre, plein de trucs.

Au collège, j’ai vu les seins de mes copines pousser. Moi, rien… La puberté m’a snobée longtemps. Alors, une Barbie toute plate, ça a commencé par faire rigoler. Je suis devenue jalouse des autres filles qui maintenant attiraient les regards.

Mes parents étaient ravis que je ne grandisse pas trop vite. Ils avaient eu peur que je ne devienne une poupée, ils avaient été « traumatisés » par les commentaires durant mon enfance. Sans doute craignaient-ils que je m’y égare. Ce qui aurait pu arriver, certainement. Je les détestais.

Au collège tout a basculé. Je me suis repliée sur moi. J’ai reçu la monnaie de ma pièce, d’anciens camarades ne se sont pas privés. Retour de manivelle, jalousies…

J’ai eu honte de mon corps. J’étais trahie par lui. Certes, je restais jolie mais je n’étais plus « la poupée Barbie »… Le médecin de famille m’expliquait gentiment que la puberté viendrait, bien assez tôt, en haussant les épaules. Il devait penser comme mes parents que finalement c’était une chance pour moi de ne pas devenir une Lolita.

L’été entre le collège et le lycée mes règles sont arrivées.

Je n’ai pas été si heureuse que prévu, ça venait trop tard.

Et ce qui s’est passé m’a complètement achevée. Mon corps s’est modifié en quelques mois. Presqu’à vue d’œil mes hanches se sont élargies, mes cuisses sont devenues épaisses, mes fesses ont pris du volume.

Ce fut le début de la fin, le début de la faim. En fondant comme neige au soleil, mes espoirs, mes illusions déchues m’ont ouvert un appétit illimité. En un seul été, j’ai pris 15 kilos. C’est le regard au sol que Barbie a fait sa rentrée au lycée. Je ne voulais pas croiser les regards de celles et ceux qui me reconnaissaient à peine. Certains ont même pouffé de rire le jour de la rentrée. D’autres me regardaient bouche bée, en silence.

Barbie, c’était devenu le surnom de l’insulte.

J’ai alors empiffré Barbie. Défiguré Barbie.

Un soir, j’ai massacré les longs cheveux blonds. Mes parents ont bien compris que je souffrais le martyre. Ils ont essayé de m’accompagner chez une psychologue, une diététicienne… Les recommandations avisées, les régimes, le mal-être de la star déchue, j’ai tout fait. J’ai pensé BARBIE tue,  BARBI…TURIQUES. Des années-lycée cauchemardesques…»

Le regard de la jeune femme ne m’a pas quittée pendant qu’elle s’est ainsi présentée.

« Le complexe Barbie » moins grave que celui des « Sosies-Barbie » concerne de nombreuses jeunes femmes depuis que les fillettes ne jouent plus avec des poupées asexuées, plates comme elles. S’identifier à une poupée permet de grandir. Les enfants savent que ce n’est pas pour de vrai. Heureusement, car la silhouette Barbie ne permettrait pas de tenir debout.

L’idéal s’inscrit dans la psyché.

Parfois on bascule même vers une identification qui entraîne un désir de ressembler « pour de vrai » à cette poupée.

Dès l’âge de 4 ans, s’offre la substitution d’une poupée mannequin, « sex-symbol », à une « poupée-enfant », avec Barbie. Dans les années soixante, les fillettes (car cela n’a pas bougé : les filles reçoivent toujours quasi exclusivement des Barbie) avaient dans les dix ans. En 1997, Mattel a vendu sa milliardième poupée Barbie. En 2009, et malgré une forte baisse des ventes due à la concurrence, la poupée, qui est née en 1959, a généré plus d'un milliard d’euros de chiffre d'affaires. Puis, les produits dérivés ont envahi le marché et l’imaginaire et les occupations des fillettes.

Concrètement une sexualisation est très tôt introduite. D’aucuns diraient hyper-sexualisation et trop tôt… Or lorsque prématurément quelque chose se passe, c’est au détriment d’autre chose.

Même en dehors des cas extrêmes, l’identification à la poupée a un impact d’autant plus profond qu’il est actif dès la toute petite enfance. Pour preuve, les volumes des pédagogues sur l’apprentissage ! S’y mettre tôt a un effet décuplé. Et jouer aux Barbie dès la maternelle a des conséquences en termes de définition de l’idéal féminin... Les petites filles vont très vite intégrer, assimiler, introjecter, vous voyez ce sur quoi j’insiste ? La silhouette idéale, c’est celle de cette poupée avec laquelle elles se sont amusées.

C’est cette même silhouette qui est la norme des photos retouchées.

La projection imaginaire de soi entraîne une désaffection de celle qui ne se trouve pas à la hauteur de cet idéal tant admiré.

Trahison du corps

La jeune femme que j’ai face à moi a voulu devenir Barbie et la jolie adolescente qu’elle a été lui a déplu à un tel point qu’elle l’a violentée en la faisant grossir puisqu’elle la décevait, qu’elle ne méritait que ça, dira-t-elle. Punition

L’intensité des compliments a même eu pour conséquence la gravité de la réaction. Ses mensurations auraient dû être celles de la poupée mannequin, ce culte dément de l’apparence, d’un idéal inaccessible l’avait rendue imparfaite, obligatoirement…

« Moi, j’ai eu de la chance, si on peut dire. Mes parents auraient pu vénérer la beauté physique et m’inscrire aux Mini-miss… Ils ont toujours freiné pour que je m’intéresse à autre chose qu’à mon image. Ils m’ont accompagnée dans la transformation physique et la souffrance qui en a découlée. Ils soutenaient qu’en maltraitant l’image des femmes, il ne fallait pas s’étonner que les femmes soient maltraitées. Ils m’ont aidée à sortir de cette violence que je me suis infligée. »

Troubles du comportement alimentaires et normes introjectées

Les TCA si nombreux chez les adolescentes trouvent ici une origine que le corps médical ignore. Si ce n’est pas la cause unique, cette cause existe aussi. Il est reconnu par la communauté scientifique que des raisons multifactorielles sont en amont des comportements alimentaires inappropriés. Lorsque vous en parlez dans un congrès, une attention distraite s’empare de l’assistance.

Alors, ce sont les faits eux-mêmes qui seront refoulés. Et on cherche ailleurs sans regarder ni écouter ce qui est pourtant exposé par des millions de patients.

Seules les questions de santé, stricto sensu, biologiques, sont abordées dans les consultations et entretiens médicaux.

Pour limiter un certain nombre de problèmes actuels, les TCA, par exemple, occupons-nous de ce à quoi ils viennent remédier. Pourquoi justement notre époque voit fleurir tous ces troubles d’alimentation ? Pourquoi l’image du corps est tellement concernée dans les pathologies du moment ?

Ce qui exige que les stéréotypes, le bain culturel au sens large, soient interrogés. Et c’est là où un problème idéologique empêche la pensée. Les stéréotypes sont tels que les interroger parait engagé idéologiquement.

Un incroyable biais fausse alors toute prise en charge, de soi-même avec soi-même et avec un médecin.

Jouer à la poupée n’est pas innocent. Les photos de mode, non plus, et tout ce qui est diffusé dans les médias, les publicités, …

Nous le savons mais lorsque sont traitées les questions du poids, en excès ou son envers, c’est comme si tout était oublié…

Catherine GRANGEARD, contribution pour le 8 mars 2017

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