Catherine Grangeard
psychanalyste, auteure "Comprendre l'obésité" Ed Albin Michel 2012
Abonné·e de Mediapart

19 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 août 2015

Catherine Grangeard
psychanalyste, auteure "Comprendre l'obésité" Ed Albin Michel 2012
Abonné·e de Mediapart

OBJECTION DE CONSCIENCE, la mode du healthy

Catherine Grangeard
psychanalyste, auteure "Comprendre l'obésité" Ed Albin Michel 2012
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Vendredi 14  aout, dans le cadre de l’émission Europe Midi, nous traiterons la question suivante  Pour ou contre la mode du healthy ? Ce débat est présenté par François Clauss sur l’antenne Europe1, 13h30/14h. Il y aura les questions des auditeurs, les interventions du journaliste et probablement un autre invité (comme il est de coutume).

Pourquoi ne pas préparer ici, ensemble, cette émission ?

La question, une fois que l’on se penche dessus est tout à fait essentielle,  pas si saugrenue ou estivale qu’il puisse paraître…

D’abord, qu’est- ce que ça veut dire, ce « healthy » ? C’est la nourriture saine, ce qui fait que l’on est en bonne santé. On ne pourrait donc qu’être à fond « pour »…

Sauf que… on nous parle de « mode ».

 Et ça… Ça nous pose problème !

Créer un mouvement de mode, cela suppose uniformisation, normalisation, … ça devient moins fun. Pourquoi aussi utiliser un terme anglo-saxon ? ça fait plus branché, sans doute, moins terroir que la notion de santé. On doit cibler un certain public, jeune. Déjà, ça flaire le marketing, un peu la manipulation aussi.

Sur quoi cela va reposer ?

L’idéal du sain, opposé au malsain, l’idéal de la pureté, le propre, le pur, … l’ordre et la discipline… Hum…

Cette séparation du bien et du mal, du bon et du mauvais, cette dichotomie sans nuance est moins sympathique…

Décidemment, je n’aime pas ces peurs qu’une mode exagère. Le healthy joue sur les peurs. Cette peur de s’empoisonner est vielle comme le monde. Pour tout enfant, cela existe et cela reste inscrit en chaque personne.

L’extrême se construit de la sorte, en insistant sur les risques.

Beaucoup de maladies du tropen découlent, pour ne considérer que l’aspect individuel.

Voyons l’orthorexie. Ortho, c’est le droit, le correct, le juste, comme en orthographe. Et, rexie, l’appétit. Vous connaissez tous l’anorexie, les anorexigènes… Ainsi, l’orthorexie est cette maladie individuelle qui résulte d’une obsession collective du bon, du bien manger. C’est encore cet excès d’un souci bien normal que de ne pas s’empoisonner, certaines personnes n’arrivent plus à manger si ce n’est pas bio, cela prend des proportions jusqu’à des TOC (Troubles obsessionnels convulsifs).

Les nutritionnistes sont entendus au pied de la lettre, si on veut, sans le moindre recul. Il y a ainsi une exagération personnelle d’un réel problème pourtant… Vous voyez, on ne part pas de rien mais on amplifie.

Et pourquoi ces inquiétudes, pourquoi cette réaction ? La recherche du sain repose sur le constat de pratiques mettant en péril la santé. Mais, plutôt que s’attaquer à en résoudre les causes, la mode arrête le cheminement et fait dans la vitrine… ça devient une opposition entre ceux qui « font attention » et les benêts qui se comportent mal.

Cette tyrannie de la bien-pensance isole ceux qui sont les plus en difficultés.

« Fais pas ci, fais pas ça … » Qui a envie de se soumettre à des impératifs ?

Croyez-vous vraiment que les gens ne savent pas ?

Les documentaires sur les mauvaises habitudes alimentaires sont utiles et permettent de savoir comment sont fabriqués ces sodas mondialement célèbres, ces nourritures qu’on trouve partout. Mais…

Ainsi cette mode repose sur un souci bien naturel de se porter au mieux mais elle amplifie, elle caricature même le propos. Et de ce fait, le dénature.

Un puritanisme, une police de la pensée se profile derrière les préceptes nutritionnels de ce type.

C’est exaspérant de constater qu’il y a toujours une tendance à s’emparer des meilleurs messages pour les pervertir et les rendre dictatoriaux.

Exacerber les peurs bien naturelles, puisqu’on apprend de plus en plus que la qualité de la nourriture est malmenée par des industriels sans scrupules, c’est anéantir les efforts pour améliorer la production puisque les messages alarmistes deviennent alors mot d’ordre ou slogan d’une mode !

Il est effarant de gâcher ce qu’une prise de conscience permettrait de modifier si on ne « futilisait » la question.

Une récupération de quelques privilégiés, plus quelques personnes en vulnérabilité psychique (l’un ne s’oppose pas toujours à l’autre d’ailleurs), effondre les espoirs d’une majorité de personnes souhaitant modifier la qualité nutritionnelle globale. L’exploitation marketing des soucis de l’époque a toujours été réalisée et si elle est invisible, elle est efficace. Ici, nous pouvons nous y opposer. 

Je serais POUR en passer par une mode healthy si elle visait à tirer vers le haut la qualité des produits vendus en grande surface…

Je serais POUR si les producteurs, les agriculteurs actuellement en combat pour une reconnaissance de leur travail étaient consultés pour que les consommateurs aient accès à des produits de qualité…

Je serais POUR une décision politique des communes de geler des terrains pour les AMAP qui ne peuvent plus répondre à la demande en raison du prix du foncier à proximité des grandes villes…

POUR que ces communes offrent des terrains pour en faire des jardins partagés, des jardins ouvriers, des jardins où les enfants y auraient des activités de jardinage dans le cadre des activités de l’école…

POUR les communes qui permettent à des producteurs locaux de vendre leurs produits à la place d’installer de nouveaux hypermarchés,

POUR qu’en perspective de la COP 21 cette question de se bien nourrir soit pensée globalement, à la fois à l’échelle de l’individu et à celle de la planète, puisque tout est lié…

POUR s’il était question d’ouverture et non d’un repli sur soi d’une minorité soit favorisée financièrement soit perturbée par l’angoisse du malsain…

POUR qu’une mode actuellement de repli se transforme en quelque chose de dynamique, qu’une indignation contre la mauvaise qualité de produits largement consommés fasse lien entre ceux qui les consomment et quelques initiés qui ne penseraient pas uniquement en termes personnels…

Au fond, être CONTRE la mode du healthy c’est le bon sens !

Ce n’est pas s’opposer à une nourriture de qualité, c’est au contraire la chercher pour tous.

CONTRE les pressions et les injonctions de certains médecins qui font peur aux gens avec les données scientifiques plutôt qu’expliquer ce qu’il en est et comment y remédier, avec bon sens j’insiste,

CONTRE la réaction superficielle et les modes qui se succèdent sans s’attaquer aux origines du problème,

CONTRE regarder le doigt qui montre la lune.

Ce qui m’intéresse c’est de réhabiliter ce bon sens plutôt qu’opposer des mouvements momentanés, c’est la liberté opposée au dogmatisme, ce qui est en dessous des conséquences, en amont.

Réfléchir, c’est déjà désobéir !

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
« Ce slogan, c’est un projet politique »
Alors que des milliers de personnes bravent la répression et manifestent en Iran depuis une semaine, le régime des mollahs est-il menacé ? Nous analysons ce soulèvement exceptionnel impulsé par des femmes et qui transcende les classes sociales avec nos invité·es. 
par À l’air libre
Journal — Social
Mobilisation pour les salaires : pas de déferlante mais « un premier avertissement »
À l’appel de trois organisations syndicales, plusieurs manifestations ont été organisées jeudi, dans tout le pays, pour réclamer une hausse des salaires, des pensions de retraite et des minima sociaux, avec des airs de tour de chauffe avant une possible mobilisation contre la réforme des retraites.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal — Santé
La hausse du budget de la Sécu laisse un arrière-goût d’austérité aux hôpitaux et Ehpad publics
Pour 2023, le gouvernement propose un budget en très forte augmentation pour l’assurance-maladie. Mais les hôpitaux publics et les Ehpad ont fait leurs comptes. Et ils ont de quoi s’inquiéter, vu la hausse du point d’indice, la revalorisation des carrières et l’inflation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Défense
Défense française : le débat confisqué
Le ministre des armées répète que les questions militaires sont l’affaire de tous. En France, en 2022, tout le monde n’est pourtant pas invité à en débattre.
par Justine Brabant

La sélection du Club

Billet de blog
Il n’y a pas que la justice qui dit le juste
Dans les débats sur les violences sexistes et sexuelles, il y a un malentendu. Il n’y a pas que l’institution judiciaire qui dit le juste. La société civile peut se donner des règles qui peuvent être plus exigeantes que la loi. Ce sont alors d’autres instances que l’institution judiciaire qui disent le juste et sanctionnent son non respect, et ce n’est pas moins légitime.
par stephane@lavignotte.org
Billet de blog
Cher Jean-Luc
Tu as dit samedi soir sur France 2 qu’on pouvait ne pas être d’accord entre féministes. Je prends ça comme une invitation à une discussion politique. Je l'ouvre donc ici.
par carolinedehaas
Billet de blog
La diffamation comme garde-fou démocratique ?
À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux sociaux ? À la « fama », à la réputation, à la légende dorée. Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire. Ce nerf sensible peut faire crier à la diffamation, mais n’est-ce pas sain, en démocratie, de ne jamais s’en laisser conter ?
par Bertrand ROUZIES
Billet de blog
Ceci n'est pas mon féminisme
Mardi 20 septembre, un article publié sur Mediapart intitulé « Face à l’immobilisme, les féministes se radicalisent » a attiré mon attention. Depuis quelque temps, je me questionne sur cette branche radicale du féminisme qu’on entend de plus en plus, surtout dans les médias.
par Agnès Druel