La santé du marché minceur, coaching de la manipulation

  Une mode se dessine. Avez-vous lu l’étude(1) marketing stipulant que l’horizon 2016 du Marché de la minceur se situait de ce côté ? Cela semble donc une manne commerciale pour certains. Certains médecins abandonnent leur titre de « docteur » pour celui de « expert en nutrition ». Ce glissement sémantique nous arrête ? En principe, les médecins tiennent à leur titre de Docteur… qu’ils le troquent pour une nomination banale, non contrôlée, d’ « expert en nutrition », que quiconque peut revendiquer, quel sens cela peut avoir ? Que penserions-nous d’un avocat qui abandonnerait son droit à se nommer « Maître » pour le titre de « conseiller juridique »… ? Pour l’heure, laissons la remarque en l’état, l’indice en suspens.

 

Ainsi le coaching en ligne est très tendance.

Les régimes ont été déboutés avec le rapport de l’ANSES(2) de novembre 2010 concluant à leur inutilité, voire à leur nocivité. Rappelons qu’à 5 ans, 95% des régimes se soldent par un échec sur le seul terrain des kilos repris. Le coaching est-il venu remplacer un mot par un autre ?

Selon le principe : le régime est mort, vive le coaching…

Quelles sont les réelles différences ? Les sites vendant leurs formules affirment que ce ne sont pas des régimes ce que vous allez acheter. Pourtant, le but est que vous dégustiez un carré de chocolat (en pleine conscience !) pour en savourer le goût ne vise qu’à ne pas manger la tablette entière. Se limiter à un seul carré étant particulièrement difficile à celles et ceux qui perdent toute volonté face à ce produit demandera d’ailleurs de tels efforts que, dans la durée, on demande des preuves… Et là, vous devrez vous contenter d’affirmations de prétendues clientes.

La fiabilité des affirmations est soulevée par tous ceux qui se sont penchés sur la question (ex. un hors-série de 60 millions de consommateurs, le site Duketik) (3). Il n’existe pas de réelles études, autres que celles présentées par les dits-sites eux-mêmes. On pourrait faire confiance à des études où juges et parties sont les mêmes ? Quelque chose de particulièrement choquant est cautionné par l’ARS, est distribué gratuitement dans les salles d’attente médicales, se consulte sur le net, cela se nomme « Comment ça va ? » (4). On y lit une « expertise » où le médecin (cette fois il se présente comme Docteur) omet de signifier qu’il est aussi impliqué dans un site (où il se présente comme expert en nutrition)… Le conflit d’intérêts est alors à interroger dans cette logique de marché, que semble être devenue la santé (4, voir analyse du discours). Cet aspect suffirait amplement pour inviter à passer son chemin.

« Cash investigation » sur France 2, lundi 14/09/2015 diagnostique sévèrement que la loi du marché s’impose désormais. Et encore, le magazine n’a pas abordé au cours des 125 minutes de l’excellent reportage ce qui est en train de se mettre sur pied avec la médecine connectée ! (5)

 

Développons néanmoins encore quelques autres éléments.

 

Quel est l’intérêt des patients de quitter le monde de la consultation pour celui de des sites en ligne ?

Ce serait plus simple (pour qui ?). Si on met sur le même tableau la santé et toute consommation, pourquoi pas… Mais, justement, ce n’est pas d’une consommation comme une autre qu’il s’agit.

La psychanalyste que je suis invite la personne à s’arrêter un instant. Est-ce important dans une consultation de se voir, s’entendre, se rencontrer (dans tous les sens du terme) ? Le thérapeute a- t-il les mêmes informations quand une personne remplit un formulaire ? Cette dernière est-elle certaine que la personne derrière l’ordinateur, cette « chargée de clientèle » (cf Duketik) est formée pour dépasser le protocole à suivre, mis en place par les initiateurs du site ? A t- elle envie d’être traitée sur une plateforme de la même façon que son téléphone ?

Et au-delà, qu’importe que la consultation soit plus simple, qu’en est-il des changements indispensables à adopter, définitivement et de ce que cela implique pour cette personne dans sa globalité… parce que tout de même on ne peut pas la réduire à un IMC.

 

Bien évidemment que chaque personne en difficulté a envie de croire à la solution proposée, surtout si elle est vendue comme simple, efficace et pas chère !

Bien évidemment que dans une société où il est en permanence répété que la peur de grossir est une peur essentielle de notre époque, une grande partie de la population souhaite être mince. Ça pourrait ressembler à une manipulation ?

Il n’est alors même plus question de besoin de perdre du poids, voyez-vous. On agite des peurs, comme dans d’autres domaines. C’est assez malhonnête, évidemment.

Remettre en question les normes, par exemple en se mobilisant contre les IMC des mannequins en dessous de 18 sur les podiums… (6) S’insurger sur l’assignation à la maigreur et montrer que rien au niveau de la santé ne justifie de se contraindre pour descendre en dessous d’un poids de forme est une autre solution. Que je préfère !

Là encore, on pourrait s’attendre à ce que des médecins dignes de leur serment d’Hippocrate rappellent au public, lorsqu’ils ont accès aux médias, qu’un surpoids n’a aucune incidence négative. En consultation, ces mêmes soignants devraient s’intéresser aux raisons qui font qu’une personne soit obsédée par un poids ne la satisfaisant pas. Cela existe évidemment pour un bon nombre de thérapeutes qui ont une éthique.

Cette fabrication de l’obésité repose sur des normes qui n’ont aucune raison d’être. Les médecins ont-ils à participer à les rendre encore plus permanentes ? A en étendre la portée, à en profiter en plus !

 

Les sites fonctionnent sur du déclaratif, et cela n’est jamais autrement, c’est-à-dire qu’une personne déclare peser tant, mesurer tant, vivre comme ceci ou cela… cette personne n’est pas reçue, vue dans sa globalité y compris dans ses impasses.

Plus la personne est en vulnérabilité avec elle-même et plus elle recherche une solution pour remédier à son mal-être, qu’elle peut définir comme ayant pour cause son poids, par ex.

Le thérapeute qui ne cherche pas plus loin que la demande exprimée me pose problème…

 

 

Apprendre à pêcher plutôt que donner du poisson 

 

Le coaching, c’est aussi aggraver le manque de confiance en soi de la personne y ayant recours. Il vaut mieux renforcer la personne dans ses capacités à se débrouiller de ses problèmes, voir large et non se centrer sur un carré de chocolat !

Bien évidemment, quand on se sent dépassé par les évènements, on a tendance à chercher des compensations, des substituts… C’est humain. L’excès de ces recherches conduit à la dépendance et aux conséquences inhérentes aux types de produits ou comportements choisis.

Le contrôle qu’instaure le coaching me semble aller dans le sens du problème, il va l’aggraver en ne prenant pas de hauteur. Momentanément, non bien sûr puisqu’il y a transfert sur une autre addiction. Très vite, il en est autrement. Soit c’est un abandon, et ceci les sites le vérifient avec leurs comptabilités ! (C’est la stricte raison des réductions pour les abonnements… Vous l’avez tous vérifié avec d’autres pratiques, par ex. les salles de sport.) Soit la personne entre dans une surenchère, et alors ce sont les besoins de téléphone, de réunions, un peu plus de la même chose, parce que la personne n’y arrive pas.

S’autonomiser est-il difficile ? Probablement. Réponse … Les principes des sites de coaching sont très simples. Ce sont les mêmes que ceux qui sont diffusés partout, par ex. dans la presse féminine. L’hygiène de vie, c’est manger sainement, de tout, en quantité raisonnable. Se méfier des pulsions alimentaires et chercher à les dominer, par ex en faisant autre chose, en s’accordant un petit plaisir mais sans exagérer tout en profitant pleinement,… Bouger plus, manger moins, quoi !

 

Pourquoi toutes ces personnes veulent-elles perdre du poids ? C’est le BA- A BA de toute consultation ! Les consultations peuvent certes avoir des défauts, il y a des progrès à faire, mais les plateformes où des chargé-es de clientèle officient, est-ce un vrai service à la personne en difficulté ?

On croirait que les médecins –experts en nutrition sont convaincus qu’elles doivent toutes peser un poids idéal… Au nom de quelle idéologie ? Quelles sont les raisons ? Je me demande si ces initiateurs de sites croient à la nécessité de faire maigrir tout le monde ou si l’intérêt financier les aveugle, les guide.

Comment est-ce que l’on devient obèse ? Toutes les personnes vous le diront, régimes après régimes, le poids grimpe. Bientôt, ils appelleront ce même résultat : le yoyo du coaching.

Ainsi ces sites-minceur sont dangereux car n’importe qui, pour n’importe quel motif, se croyant encadré, entame une action pour modifier son poids et ses apports alimentaires. Méfions-nous lorsque le Docteur renonce de lui-même à son titre et s’appelle « expert en nutrition »…

Il est à souhaiter que le Ministère de la Santé encadre au plus vite ces sites, que les Mutuelles ne remboursent pas en fonction d’accord commerciaux avec certains sites mais au regard des recommandations fixées par la HAS ou le PNNS, enfin par une autorité qui publiera au nom de quels critères on peut avoir confiance en tel site. Au plus vite, car l’horizon 2016 est visible à 3 mois !

 

 

1/ institut économique Xerfi (2014)

 

 2/ ANSES, « Evaluation des risques liés aux pratiques alimentaires d’amaigrissement », rapport dirigé par le Dr Jean-Michel Lecerf (nov 2010)

3/ HS 60 millions de consommateurs, avril 2015 et http://duketik.blogspot.fr

4/Comment ça va ? revue + site http://www.offremedia.com/voir-article/ids-sante-lance-comment-ca-va-nouveau-semestriel-gratuit-dedie-a-la-sante-connectee-disponible-dans-les-cabinets-medicaux/newsletter_id=203467/ 

Analyse du discours sur

http://ecoledessoignants.blogspot.ca/2015/09/qui-peur-de-lobesite-3e-episode-poids.html

 

5/ Pour voir et revoir : Santé : la loi du marché. Magazine présenté par Elise Lucet. Enquête de Sylvain Louvet.  http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/cash-investigation/cash-investigation-du-lundi-14-septembre-2015_1074089.html

6/ en janvier 2014, le rapport Herceberg propose deux mesures (sur 10 mesures) relevant de cet environnement social : ne plus tolérer sur les podiums des mannequins en IMC inférieur à 18 et interdire les photos retouchées dans les magazines,  son application est curieusement freinée par le Sénat qui renonce à instaurer un délit d’incitation à la maigreur excessive (Le Monde, 24/07/2015, La loi santé détricotée en commission au Sénat).

http://catherinegrangeard.blogspot.fr/   

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