Les stéréotypes de genre, l’un des impensés de l’excès de poids et de l’obésité.

Les stéréotypes de genre, l’un des impensés de l’excès de poids et de l’obésité.

Les femmes « se mettent au régime » pour quelques kilogrammes qu’elles estiment superflus alors que les hommes consultent pour des raisons de santé lorsque l’excès pondéral est notable. Les filles se trouvent trop grosses dès la préadolescence. Le rapport de l’ANSES (sur la dangerosité de tous les régimes de novembre 2010), précise que 47% des jeunes filles de 11 à 14 ans souhaitent peser moins alors que « seulement » 30 % se trouvent trop grosses. En 2006, l’Institut de veille sanitaire (InVES) montrait que 18% des enfants entre 3 et 17 ans sont en surpoids ou obésité. La disproportion entre ces pourcentages, 18% réellement concernées par une question d’excès de poids, 30 % se trouvant « trop grosses » et 47% de filles voulant maigrir, laisse perplexe. Pourquoi tant de filles ont le sentiment de devoir perdre du poids ?

L’effet de genre agit dès l’enfance et flambe à l’adolescence.

Pour traiter cette question de genre, curieusement… fort peu de travaux, à ce jour.

Ce pan de l’environnement des idéaux physiques et de leurs représentations, auxquels se réfèrent pourtant les individus, est totalement laissé en friche. Ces  références, véhiculées par les médias, les mannequins, les publicités, produisent ensuite inévitablement des troubles alimentaires lorsque les conséquences en terme de « design physique » ne colle pas aux idéaux. La souffrance psychique est déniée par une société qui refuse d’être troublée par cette image qui lui est renvoyée. Le paradoxe dérange, il est gommé.

La pathologie contemporaine de l’excès de poids résulte de cette fabrication sociale, passée sous silence.

Une question de société devient une pathologie individuelle lorsque le formatage social s’immisce dans l’intrapsychique jusqu’à en constituer une sorte d’empreinte. De là, des tentatives de maîtriser sa silhouette et un effet a contrario de prises inéluctables de poids. La privation crée de la frustration qui mène à la transgression. Le fameux effet yoyo !

Nous alertons sur les effets pervers qu’un courant médico psychologique actuel, considérant  les femmes comme des êtres émotionnels, en mal de maitrise, est en train de fabriquer. Implicitement une nouvelle dévalorisation chez les femmes s’en suit en parlant de ces fameux « kilos émotionnels ». Mais ce n’est pas le sujet central du présent billet.

Le galbe du mollet des femmes…

N, 30 ans, est une femme forte, en apparence. « Aurions-nous trop joué aux Barbie ? Bizarrement, ça me faisait déjà peur quand j’étais petite de voir mes copines se rêver en future poupée, blonde, sexy. Aurions-nous eu tort de jouer aux Barbie ? Plus tard, quand j’ai commencé à ressentir sur moi des regards un peu trop appuyés, des sourires en biais, j’ai eu un flash… Barbie ! J’ai eu envie de fuir, de hurler. Au lieu de cela, j’ai baissé les yeux. Quelle horreur ! Ma réaction a été de regarder le pavé. Je m’en suis voulu, vous ne pouvez pas imaginer. Ces regards sales et c’est moi qui ai honte.  Quelle violence terrible, ce fut alors. A la fois, que ces mecs, anonymes, se permettent de mater, dans les deux sens du terme, ainsi n’importe quelle jeune fille qui passe et que j’en sois réduite à courber l’échine…

Pour m’éviter ça, bye bye Barbie… j’ai décidé de ne pas leur offrir mon corps en sacrifice. Je me refuse à être leur objet de fantasme. Je me suis protégée par des kilos, clairement. Je n’ai pas été violée, pas agressée au sens de la loi, mais j’ai saisi le risque que je prenais si j’étais dans les normes de désir affichées sur les panneaux des abri- bus. Les mannequins sont des objets qui incarnent une idée du désir masculin, c’est clairement explicité aux enfants, il y a Barbie et il y a les mannequins et les chanteuses. Garçons et filles sont formatés. J’ai choisi de résister. Evidemment, ce n’est devenu conscient que dans l’après-coup, en psychanalyse. Jeune adulte, j’ai essayé de perdre du poids, comme tout le monde. C’est bête mais j’ai eu envie de ne plus avoir les cuisses qui frottent l’été… C’est inconfortable, quand il fait chaud. J’ai fait tous les régimes de la terre, dépensé plein de sous mais je ne tenais pas très longtemps face aux frustrations. J’ai eu envie de me libérer de l’enveloppe de protection. Je m’étais un peu trouvée, sexuellement, et j’ai commencé à comprendre que le poids, ce n’était franchement pas une solution…

Récemment, j’ai entendu à la radio, sur France Culture (tout de même !), un vieux médecin, connu dans l’univers de l’obésité, dire quelque chose sur le galbe des mollets des femmes, à son interlocuteur, médecin également, avec un ton de connivence. J’ai été scotchée. J’ai revu les regards torves des jeunes mecs, leurs « T’es bonne, toi… ». C’est la même chose ! Le langage dépend du milieu social, de l’éducation mais ils se permettent pareillement, tout naturellement, des considérations sur les femmes comme objets de leur désir. C’est incroyable !

J’ai énormément réfléchi depuis ce galbe du mollet. Les femmes ont- elles vraiment saisi toute l’ampleur des dégâts ? On peut en douter à regarder le premier kiosque à journaux venu. Les magazines dits féminins sont surtout un outil d’introjection d’un modèle les installant en position d’objets. Elles s’y refilent les trucs pour correspondre à ce qui est perçu comme désirable pour attirer les hommes. Se chercher un mari, c’est donc toujours le principal projet, comme autrefois ? On aura beau obtenir la parité si on n’a pas l’égalité, beaucoup de jeunes filles feront comme moi, pour sauver leur peau en tant que sujet, il vaut mieux être grosses !»

En me penchant sur ce que dit N, (1), je me suis demandé comment beaucoup de femmes ressentent ce bain culturel dans lequel nous évoluons. Si comme N elles le ressentent avec cette vulnérable violence, si c’est le cas, et c’est le cas effectivement lorsque l’on prête une oreille attentive, pourquoi est-ce si peu relevé, en dehors des milieux féministes ?

Le conformisme des Sachants existe tout autant que celui du reste de la population. Ils sont tout autant imprégnés des normes d’une époque. Et à leur insu, ils peuvent prononcer des énormités, tel le galbe du mollet. Heureusement, finalement, ainsi ce lapsus (pourrait-on dire) permet d’entendre ce qui motive finalement leur désir de faire maigrir. Ainsi ces médecins ont une idée de ce que doit être une femme, de ce qu’elle doit être pour éveiller le désir. Alors, les méthodes suivent… bien sûr que la plupart sont civilisés, polis, respectueux même, mais cette vision de LA femme précède la rencontre avec telle patiente. Il va de soi (pour eux) qu’elle a comme projet de devenir ce type de femme, entrant dans leur désir.

Ce non-dit mène à la catastrophe.

L’idéologie sous-jacente ne s’exprime pas ouvertement la plupart du temps… Quoique ces derniers temps, certains se lâchent. En France, la société s’est focalisée sur le Mariage pour tous. Les positions se sont durcies et se sont alors exprimées ouvertement.

Si je me suis intéressée de près aux sites-minceur dirigés par des médecins, ce sont mes patient-es qui en sont à l’origine. J’ai découvert la mode qu’ils constituent. Pour être plus explicite, le phénomène de mode est construit à partir d’une logique simpliste : la grande masse des patient-es pourra accéder aux « bonnes » consultations de ces médecins qui se sont construits grâce aux médias. Les moyens modernes qu’internet rend possible, rend accessible le meilleur au plus grand nombre… Cette auto-affirmation n’engage que celui qui y croit finalement, comme toute promesse… Qui a dit que ce sont les meilleurs médecins ? Qui a dit que se rendre sur un site avait le même intérêt qu’une consultation en face à face ? Jacques a dit, vous connaissez la chanson !

Ainsi, on a dit qu’il fallait être mince et que tous les moyens sont bons… Mais faut-il vraiment être mince ? Peut-on interroger ce point de départ ? Sinon, sans savoir pourquoi, on y va...

On ne peut que se révolter du marché de la Santé puisse être considéré comme n’importe quel autre marché. Et franchement se fâcher quand ce sont des médecins eux-mêmes qui se fourvoient dans cette direction. L’idéologie derrière le marché le renforce. Sont entremêlés divers ordres dans lesquels les individus sont pris dans les mailles du filet, en raison de la complexité des intrications.

Autre exemple, pour réfléchir avant de se quitter.

Le Conseil Général des Bouches du Rhône a récemment gaspillé 33 000 euros (des contribuables) avec une couverture de carnets de santé. On voyait la photo d’un garçonnet souriant, regardant en face l’objectif et faisant un geste au- dessus de sa tête comme si une toise montrait qu’il allait grandir et en retrait une fillette, le regard baissé sur sa taille, se serrant la ceinture avec un mètre de couturière, signifiant ainsi qu’elle doit faire bien attention à ne pas grossir…

Bonjour les stéréotypes pour se construire se sentir bien dans sa peau ! Ces carnets de santé sont donnés à la maternité à la naissance de tout enfant. Des associations féministes ont exigé le retrait. Ce qui fut fait mais on a entendu dire qu’elles faisaient gaspillé de l’argent. N’est- ce pas plutôt les personnes ayant eu cette idée qui en sont coupables ? Quels fonctionnaires peuvent impunément diffuser de tels messages et ne pas se voir renvoyer de leurs fonctions ?

Qui a entendu parler de cela ? Le sens caché, profond a- t- il été analysé ?

Nous n’avons pas traité ensemble les effets de genre sur les hommes et sur les femmes. Volontairement. Prendre le temps de considérer la situation est un préalable aux conclusions. Ces effets ne sont pas moindres au masculin, ils sont différents et nous y reviendrons.

Plus que jamais déconstruire les éléments permet de trouver un peu de liberté, lorsque l’ignorance du genre génère de l’excès de poids…

 

PS : Le lien vers le « feuilleton » mis en ligne cet été sur le site de Martin Wincler,   , permet de lire les différents épisodes sur le propos de l’excès de poids. Les références y sont particulièrement plus développées qu’ici, la taille des épisodes autorisant une approche plus complète…

http://ecoledessoignants.blogspot.ca/

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