Opération Renaissance et Opération reconnaissance

Pourquoi ça coince ? Sous l'angle du traitement de la question de la chirurgie bariatrique, ça coince. Un docu avec des équipes hospitalières, avec les personnes en obésité et les professionnels qui n’ont pas attendu Mme Le Marchand pour créer des outils, avec les associations pour soutenir les patients, avec des ouvrages de référence et non les produits dérivés de l'animatrice télé...

Je n'ai rien contre Madame Le Marchand. Je ne la connais pas. 

 En tant que professionnelle je suis effondrée devant ce que je constate. Elle aurait juste pu mener autrement son projet. Cette série du lundi, émission-spectacle a le grand intérêt d’être un faire-valoir pour KLM qui s’est découvert un intérêt majeur pour la chirurgie de l’obésité, démarche concernant désormais un demi-million de personnes dans la population française. Chaque année, 60 000 personnes de plus se font opérer en espérant une « renaissance ». Pourquoi employer ce terme ? Que signifie-t-il dans la bouche des personnes concernées, va-t-on les ramener à la réalité ? Car un certain nombre de désappointements pourraient être évités. Ce que nous faisons tous les jours dans nos cabinets. On opère une personne, pas un estomac !

Je propose d’opposer à la psychologie de comptoir un peu de savoir.  On ne nait pas psy, Madame Le Marchand. Que tout le monde tienne un discours pseudo-psy dans cette série d’émissions, faut-il s’en réjouir ? certes on y assiste à la reconnaissance de la nécessité d’un accompagnement (actuellement tout à fait insuffisant) à ce niveau. Bien !

Opération Renaissance a soulevé un tollé sans pour autant attirer les foules de téléspectateurs

C’est un fiasco ou un flop, selon les commentateurs d’audiences qui vont (qui plus est) en diminuant au fil des semaines. Mais tout de même 1 million 800 000 personnes étaient devant leurs écrans ! Ce sujet intéresse. On aurait pu leur parler autrement de la chirurgie de l’obésité.

Bien sûr, comme chaque printemps la saison body for beach va démarrer alors nous nous alarmons de l’effet Vu à la télé et de l’influence que cette émission risque d’avoir. Tout ce qui montre l’obésité comme le pire mal qui puisse arriver à quelqu’un fabrique de l’obésité ! Une série Renaissance, ça fait peur ! On commence mal l’année 2021…

Une contre-offensive

Si une polémique naît c'est uniquement la résultante d’un show-biz indécent. Ce spectacle d’une animatrice allant en salle d’hop' est vraiment choquant. Cette exhibition avec une mannequin, qu’est-ce à dire ? C’est à la fois déplacé, grotesque et grossier. La grossophobie est visible derrière les dénégations de circonstance.

« Ma Chérie », non sérieux ? Quelle hypocrisie. « On arrête quand de propager de tels clichés qui sont responsables de ce que l’on prétend combattre ? » entend-on dans les couloirs des services ces dernières semaines….

Et la musique ! Là, c’est le summum, on nage en pleine fiction !

Une vraie fiction serait préférable ou (au choix) une vraie réalité mais la docu-fiction bling-bling trompe son monde et introduit une confusion désagréable.

Ce choix de méthode révèle sans doute que la réalité, filmer des équipes au travail, des patients en cours de processus, des réunions collectives, ça aurait été moins séduisant ? Il s’agit de faire de la télé. Voilà, tout est dit.

Si une polémique enfle, pétition à l'appui[1], c'est que l'on refuse de laisser berner des gens déjà fragilisés par une question socialement complexe.

Les polémiques en disent déjà long. Si le public visé est averti, évidemment il est à même de faire la part des choses. Nous, psy, savons que lorsque l’on tape sur ses points faibles, toute personne, bien armée par ailleurs intellectuellement, perd de ses capacités. L’inquiétude n’est pas de trop. A chaque soirée de diffusion les messages sur twitter explosent les compteurs !

Autre problème : Karine Le Marchand fait désormais dans le télé-achat. On peut s’en inquiéter puisque déjà une série de produits dérivés sont en vente à côté du programme télé. Il a déjà été rappelé que le marché-minceur se compte en milliards. Ça ouvre certains appétits marchands (j’ai écrit de nombreuses rubriques sur le sujet, voir mon blog de 2012 à 2017 ).

Madame Le Marchand a trouvé un nouveau faire-valoir. Son image en est sublimée à chaque seconde. Nous aurions apprécié que les patients et les professionnels tiennent le haut du pavé, qu’ils ne servent pas seulement de cautions. Nous insistons sur le choix réalisé dans le traitement du sujet. Est-ce une émission KLM ou bien une émission sur la chirurgie de l’obésité, ses espoirs et ses réalités ?

Alors, anticipons car les gens déjà perdus pourraient l’être encore plus et là ce serait peu déontologique de notre part de nous abstenir ! Et revenons dans l’analyse, tout au long des émissions programmées.

Le long terme est toujours, oui toujours, dans ces problématiques de poids le point qui achoppe. Le long terme et l’argent, car les 10 personnes qui figurent dans cette émission bénéficient de moyens mis à leur disposition par la prod’. Cela fait rêver et ce n’est pas une réalité durable. Une forte proportion de personnes en obésité est désargentée.

Le rêve est dangereux quand il se fait les yeux grands ouverts.

Nous pouvons analyser ce type d’émissions. Jouer sur les émotions et induire des identifications est un fonds de commerce de certains programmes. Ce sujet se prête-t-il à cette façon de procéder, jouer sur la misère des gens, leurs malheurs, est-ce très éthique ?

La chirurgie de l 'obésité est-elle une facilité ? 

Bien au contraire nous dit l’animatrice, véritable vedette des soirées du lundi. Alors le format choisi interroge. Pour accompagner correctement les personnes, propose-t-elle un récapitulatif de ce qui a-t-il été tenté ici ou là ? Quelles en sont les évaluations ? Toutes les initiatives depuis une vingtaine d’années et un demi-million de patients traités sont -elles comparées, présentées avec les points forts et faibles ? Que KLM expose les points positifs de telle approche, les points négatifs de tel accompagnement et on en reparle.

C’est risqué de s’auto présenter comme ayant LA solution.

On dirait bien que l'on va se faire du gras sur les Gros, bien sûr sous une confiture de bons sentiments, entend-on soupirer ici et là…

Nous séparons la sincérité des personnes participant de la mise en scène réalisée. Les histoires de vie sont touchantes, comme celles de milliers de personnes. Comme dans toute émission de téléréalité, la suite est souvent douloureuse, nous espérons qu’il n’en sera rien. Le trauma arrive une fois la fièvre retombée, nous ignorons si la prod’ suivra à vie ces personnes.

Les stéréotypes minceur à l’origine de nombreuses prises de poids sont ici renforcés. Être minces est vraiment indispensable ? Est-ce la seule façon d’être « quelqu’un de bien » (sic KLM) ?

[1] Les militantes et les militants contre la grossophobie ont lancé ici même une pétition, faut-il le rappeler ?

Opération Renaissance (M6) - Catherine Grangeard : "Cette émission présente l’obésité comme le pire mal qui puisse arriver à quelqu’un" Yahoo

https://www.huffingtonpost.fr/entry/pourquoi-un-suivi-psy-est-primordial-lors-dune-chirurgie-bariatrique-blog_fr_60059622c5b6ffcab966636a

M6 : "Opération renaissance", une émission grossophobe ! - 50 - 50 Magazine50 – 50 Magazine | "les péripéties de l'égalité femmes/hommes"

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