J'ai mal à ma francophonie

A Erevan, le simulacre de démocratie qui a présidé à l'élection de la nouvelle secrétaire générale de la Francophonie, la Rwandaise Louise Mushikiwabo, laissera des traces. Et comment ne pas être indignée par le procès en sorcellerie intenté à Michaelle Jean, première femme à occuper ce poste, laquelle n’a pourtant pas démérité ?

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La défense de la francophonie et de son rayonnement dans le monde sont des causes nobles, auxquelles j’adhère complètement. Fière d’en faire partie, comme ressortissante de la Suisse, petit pays où le français est minoritaire, donc d’autant plus cher. Pourtant aujourd’hui, après le Sommet d’Erevan, à l’instar d’autres francophones, je suis désemparée. Je crains qu’après ce sommet, plus rien ne sera comme avant au sein de la grande famille de la Francophonie.

Comment en effet ne pas être indignée par le procès en sorcellerie fait à Michaelle Jean, première femme à occuper ce poste, laquelle n’a pas démérité ? Je l’avais croisée au Salon du livre de Paris, brillante, pétillante, portant haut les couleurs de la Francophonie. Jusqu’au dernier jour de son mandat, les mêmes reproches ont tourné en boucle, malgré ses explications moultes fois répétées : non, ce n’est pas elle qui a décidé du volume des rénovations de son logement de fonction à Paris, c’est l’institution qui l’emploie qui a pris cette décision; non, ses voyages n’étaient pas des caprices dispendieux, mais nécessaires pour mener à bien sa mission auprès des pays membres, etc. Rien n’y fit.

On ne peut s’empêcher de penser que des reproches similaires n’auraient jamais pu être formulés de cette manière à l’endroit du prédécesseur de Michaelle Jean, l’ex-président Abdou Diouf, lequel, avec 3 mandats successifs (2003-2014), s’était quelque peu “éternisé” à la tête de la Francophonie, quittée à l’âge de 79 ans, bien que très “fatigué” depuis plusieurs années. Ni bien sûr à l’encontre de Boutros Boutros-Ghali, qui occupa le même poste de 1998 à 2002. La cabale contre Michaelle Jean fut transformée en un “combat entre deux femmes”, avec sous-entendu douteux à l’appui de la part des commentateurs.

J’ai mal à ma francophonie en constatant que la seule volonté du Prince a suffi pour imposer une candidature surgie de nulle part. Laquelle, ces derniers jours, fut défendue par tous les pays africains avec des éléments de langage similaires. Or, les dés furent jetés le 24 mai 2018 par Emmanuel Macron, alors qu’il recevait le président rwandais Paul Kagame à l’Elysée : « S’il y a une candidature africaine au poste de secrétaire générale de la Francophonie, elle aurait beaucoup de sens. Si elle était africaine et féminine, elle aurait encore plus de sens. Et donc, je crois qu’à ce titre la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, a toutes les compétences pour exercer cette fonction ». Fermez le ban. Dans le contexte du continent africain, où les processus démocratiques peinent toujours à devenir réalité, ce choix du prince travesti en élection est un message dévastateur. Comment ensuite reprocher à un président d’imposer lui-même un candidat pour lui succéder, via des élections bidon ?

Visiblement, cette candidature, avalisée lors du sommet de la Francophonie à Erevan, faisait partie du kit de réconciliation entre les deux pays après des années de glaciales tensions post-génocide entre Paris et Kigali. Ravivées par l’enquête de juges français mettant en cause sept proches de Paul Kagamé dans l’assassinat de l’ex-président rwandais Juvénal Habyarimana, qui déclencha le génocide de 1994. Durant ces dernières années, le Rwanda s’était en tout cas éloigné de l’OIF, l’Organisation internationale de la Francophonie, pour rejoindre le Commonwealth, dont Kigali abritera le sommet en 2020. Et si le français est demeuré langue officielle aux côtés de l'anglais, du kinyarwanda et du swahili, depuis 2010, la langue de l'enseignement primaire, secondaire et universitaire est l'anglais.

J’ai enfin très mal à ma francophonie en pensant à la République démocratique du Congo, pays martyre comptant le plus grand nombre de francophones sur le continent africain. Dont les ressources naturelles, et notamment ses formidables réserves de coltan, sont pillées par des milices, certaines soutenues par le Rwanda, avec à la clé, des horreurs perpétrées à l’encontre des populations civiles, surtout des femmes - ces mêmes femmes soignées par le Dr Denis Mukwege, qui vient de recevoir le Prix Nobel de la paix.

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