Trop de coups d'Etat en Afrique

"Trop de coups d'Etat, en Afrique, ça suffit comme ça", s'époumone Alpha Blondy depuis des lustres. Et pourtant, ils s'enchaînent en Afrique de l'Ouest, symptômes de démocraties à l'arrêt ? Dernier en date : le président guinéen Alpha Condé, qui avait modifié la Constitution pour rester au pouvoir.

Peut être une image de 3 personnes et uniforme militaire

“Trop de coups d’Etat en Afrique, ça suffit comme ça”, s’époumonne le chanteur de reggae ivoirien Alpha Blondy depuis la fin des années 80. Mais rien n’y fait. Sur le continent africain, les coups d’Etat - qu’à une époque, on aurait pu penser d’un autre temps - s’enchaînent. C’en est presque devenu banal. “Tiens, encore un coup d’Etat en Afrique”, s’est-on dit le 5 septembre dernier, en apprenant que le président guinéen Alpha Condé, 83 ans, avait été arrêté en son palais, pris d’assaut à l’arme lourde par des jeunes militaires.

Les premières images diffusées sur les chaînes d’infos et les réseaux sociaux montrent des jeunes gens qui ont l’air étonnés d’avoir réussi leur “coup” si facilement; et semblent réaliser que désormais, ils ont un pays à gérer sur les bras. A Conakry, le nouvel homme fort, le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, pose en tenue treillis, béret rouge légèrement incliné, qui lui donne un petit air de Thomas Sankara. Les foules qui laissent éclater leur joie à l’annonce de la destitution du vieux président rêvent une fois de plus de lendemains qui chantent.

Mais le plus souvent, il faudra déchanter. Il est rare en effet qu’un coup d’Etat militaire se traduise par une amélioration des conditions de vie des populations. A peine aux affaires, éblouis par les ors des palais, les montants faramineux à disposition d’un pouvoir sans limites, les nouveaux venus, le plus souvent, mettent en place, comme leurs prédécesseurs, un système autoritaire et corrompu. Et manquent d’empressement pour organiser des élections démocratiques et transmettre le pouvoir aux civils, comme ils s’y engagent à chaque fois.

Si un coup d’Etat avec prise de pouvoir par des militaire est spectaculaire, provoque réactions et condamnations, il en existe d’autres types, qui ne soulèvent guère d’indignation. Tel le coup d’Etat constitutionnel, fréquent en Afrique de l’Ouest, qui consiste en un “tripatouillage” de la Constitution pour modifier le nombre maximal de mandats présidentiels autorisés. C’est précisément ce qu’avait fait le président guinéen Alpha Condé, pour pouvoir briguer un 3e mandat. Mais de condamnation, point. Qu’il s’agisse de l’Union africain ou de la CEDAO (Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest), il leur est régulièrement reproché de manquer d’empressement pour condamner coups d’Etat institutionnels et élections frauduleuses et la répression féroce qui souvent les accompagne.

Dans ce jeu de poker menteur, chacun est attentif à ce qui se passe chez le voisin. La célérité avec laquelle le président français Emmanuel Macron était accouru à N’Djamena pour adouber le fils du président tchadien Idriss Déby à peine décédé, faisant fi de la Constitution existante, a ainsi été interprété comme un permis de bafouer les institutions. Cette complaisance rappelle celle des pays occidentaux durant la Guerre froide, où, pour contrer l’avancée du communisme sur le continent africain, ceux-ci apportèrent un appui sans faille à des dictateurs. On retrouve les mêmes réflexes, pour conserver des parts de marché, un accès privilégié à des matières premières, alors que la Chine gagne du terrain sur tous les fronts, et que la Russie et la Turquie se positionnent.

Soixante ans après les indépendances, on en est toujours là. Paradoxe : les coups d’Etat finiraient presque par apparaître comme une solution pour remédier au manque d’alternance à la tête de l’Etat et à une démocratisation en panne. Pas sûr cependant que cela soit la bonne formule. La société civile africaine se bat en tout cas avec courage pour qu’émergent des institutions suffisamment fortes pour rendre caducs les présidences à vie et les coups d’Etat.

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