Des cigarettes plus toxiques pour l'Afrique ?

Pour compenser la baisse des ventes en Europe et Amérique du Nord, les cigarettiers partent à l'assaut des pays dits en développement et émergents. Un rapport explosif intitulé “Les cigarettes suisses font un tabac en Afrique”, publié par l’ONG suisse Public Eye, montre par ailleurs que les cigarettes vendues en Afrique sont plus toxiques que celles fumées en Europe.

 

Fumer tue. Le tabac fait passer de vie à trépas un fumeur sur deux, et selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), chaque année, 7 millions de personnes meurent dans le monde de maladies dues à la cigarette. Pendant des décennies, les fabricants ont caché cette vérité, dont ils n’ignoraient pourtant rien. Mieux : ils avaient réussi à donner à la cigarette un côté branché, sexy, comme dans les films américains de l’époque, où les acteurs avaient toujours une “clope” au bec et s’en rallumaient une avant chaque réplique. Depuis lors, “la vérité est sortie”, comme on dit. Des rapports accablants ont été publiés, des personnalités ont témoigné publiquement de leur descente aux enfers après avoir contracté des cancers de la gorge ou du poumon dus à la cigarette. Les lobbies des fabricants, infiltrés jusqu’au coeur des pouvoirs, ont été montrés du doigt.

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 Dessin du dessinateur franco-burkinabé Glez, publié dans Jeune Afrique

Des lois de plus en plus restrictives ont été édictées aux Etats-Unis et dans les pays européens pour tenter de réduire la mortalité due au tabac, malgré l’opposition toujours aussi virulente des fabricants. Une stratégie qui porte ses fruits, puisque les ventes de cigarettes baissent, les taux de mortalité dus au tabac aussi. L’image glamour des fumeurs a définitivement du plomb dans l’aile, avec des paquets estampillés de slogan tels que “la fumée tue”. Continuer à fumer, alors qu’on n’ignore plus rien des dégâts que cela génère pour la santé, fait passer les accros à la nicotine pour des drogués, des sortes de parias, en quête désespérée d’endroits où il est encore autorisé de s’en griller une, sous l’oeil désapprobateur des non-fumeurs ou des fumeurs repentis.

Du coup, depuis quelques années, pour compenser la baisse drastique du nombre de fumeurs dans les pays nord-américains et européens, les fabricants se ruent sur les pays dits en développement ou émergents, à la conquête de nouvelles parts de marché. Avec des pubs agressive, ciblant les jeunes, dans des contextes où les législations sont moins restrictives et les campagnes anti-tabac quasiment inexistantes.

Et voilà que cette semaine, un rapport explosif intitulé “Les cigarettes suisses font un tabac en Afrique”, publié par l’ONG suisse Public Eye, démontre que les cigarettes vendues en Afrique sont plus toxiques que celles fumées en Europe. Voilà qui n’est pas sans rappeler “Dirty Diesel”, autre rapport choc publié lui aussi par Public Eye, dénonçant la vente, en Afrique de l’Ouest,par des compagnies ayant leur siège en Suisse, de carburants à haute teneur en soufre, interdits en Europe car très polluants et cancérigènes.

De quoi s’agit-il ? La journaliste d’investigation Marie Maurisse, pour le compte de Public Eye, a fait tester en laboratoire des cigarettes fabriquées en Suisse - où sont basées plusieurs géants du tabac tels que Philip Morris International, Britsh American Tobacco, Japan Tobacco International. Le résultat montre que les cigarettes destinées à l’exportation “hors Europe” sont bien plus fortes, plus addictives, et plus toxiques que celles vendues en Suisse ou en France par exemple. L’exportation de cigarettes de qualité inférieure vers les pays en développement était une réalité jusqu’ici inconnue; c’est dire si depuis sa divulgation elle fait grand bruit.

L’enquête montre également les moyens gigantesques déployés par les géants du tabac pour lever toute entrave à leur business. C’est ainsi qu’au Kenya et en Ouganda, par exemple, le groupe British American Tobacco met le paquet pour empêcher les Etats de prendre des mesures de prévention contre le tabac. Au Togo, au Burkina Faso et en Ethiopie, le même fabricant a envoyé des lettres aux autorités pour leur expliquer que les paquets neutres n’avaient pas d’effet sur la baisse de la consommation. Autre exemple en Uruguay, petit pays d’Amérique latine, auquel Philip Morris International a intenté un procès, qu’il a perdu, pour l’empêcher de faire figurer sur les paquets de cigarette des mises en garde sur le danger qu’elles représentent pour la santé.

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