Catherine MORAND
Abonné·e de Mediapart

75 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 juil. 2022

Catherine MORAND
Abonné·e de Mediapart

Les travaux d'Hercule d'Emmanuel Macron en Afrique

Super Macron parviendra-t-il à neutraliser l'influence des Russes sur le continent africain ? À stopper la progression des djihadistes en Afrique de l'Ouest ? À faire regagner aux entreprises françaises les parts de marché que les Chinois leur ont piquées ? C'est en tout cas ce à quoi le président français s'est engagé cette semaine à chacune des étapes de sa tournée africaine.

Catherine MORAND
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Conférence de presse des présidents Paul Biya (89 ans) et Emmanuel Macron (44 ans) le 26.7.2022

Contrer l’avancée de la Russie sur le continent africain; reconquérir de nouvelles parts de marché pour les entreprises françaises qui perdent du terrain face à la Chine; repositionner le dispositif militaire français pour contenir la progression du terrorisme djihadiste dans la region… L’avenir dira si ce programme ambitieux relève ou non de la mission impossible. Il a en tout cas été décliné par le président français Emmanuel Macron cette semaine, à chacune de ses étapes lors de sa première tournée sur le continent africain depuis sa réélection - au Cameroun, au Bénin, ainsi qu’en Guinée-Bissau, un pays lusophone dont le président vient de prendre la tête de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest).

Les "vieux crocodiles" n'ont pas dit leur dernier mot

A son arrivée à l’Elysée, Emmanuel Macron avait cru pouvoir prendre quelques distances avec les inamovibles «présidents à vie» du pré-carré francophone, tout particulièrement en Afrique centrale, tel Paul Biya au Cameroun, 89 ans, et 40 ans de pouvoir autoritaire au compteur; ou encore Denis Sassou N’Guesso, 78 ans, aux commandes du Congo-Brazzaville durant 38 ans. Mais les «vieux crocodiles» ne sont pas restés inactifs face à la disgrâce dans laquelle semblait vouloir les confiner le jeune président français. En avril dernier, deux mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le président camerounais signait un accord de coopération militaire avec Moscou. Et cette semaine, alors qu’Emmanuel Macron se trouvait dans la capitale camerounaise Yaoundé, première étape de sa tournée africaine, Brazzaville accueillait au même moment et en grande pompe le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov. Histoire de bien faire comprendre à la France que si elle les estime «infréquentables», d’autres pays, moins regardants sur les questions d’alternance démocratique et de respect des droits humains, sont prêts à prendre la relève.

Une stratégie qui avait déjà fait ses preuves par le passé: au temps de l’ex-URSS, les pays africains jouaient le bloc communiste contre le bloc occidental pour faire monter les enchères. Aujourd’hui, à l’heure où Moscou étend son influence en Afrique francophone – tout particulièrement au Mali et en République centrafricaine – le président Macron a multiplié les critiques acerbes tout au long de sa tournée. Il a ainsi accusé la Russie d’être «l’une des dernières puissances impériales coloniales» et qualifié d’«hypocrite» la position des pays africains à son encontre dans le contexte de la guerre en Ukraine. Des affirmations qui ont fait bondir les internautes sur les réseaux sociaux, lesquels ont ironisé sur son attitude «condescendante» et «méprisante».

«Heu, est-il sérieux? Qui maintient des dictateurs au pouvoir en Afrique depuis 50 ans?» demande un certain Verlaine. «C’est l’hôpital qui se moque de la charité», renchérit modibokeita. «Macron ne peut s’empêcher de donner des leçons aux Africains et les considère incapables de discernement face à la Russie», s’exclame encore un autre internaute.

Outre la perte d’influence de la France face à la Russie dans ses ex-colonies, un autre «bras d’honneur diplomatique» a récemment été envoyé à Paris par le Gabon et le Togo. Ces deux piliers «historiques» de l’Afrique francophone, dont les présidents ont tous deux succédé à leur père à la tête du pays, ont choisi de rejoindre la communauté des pays anglophones. Leur adhésion officielle a été actée le 25 juin dernier, à l’occasion du Sommet du Commonwealth qui s’est déroulé à Kigali au Rwanda, un pays ex-francophone devenu anglophone, dont la réussite économique inspire sur le continent. 

Retour à la realpolitik, au soutien aux "présidents à vie" et aux "fils à papa"

Pour Emmanuel Macron, le fait d’avoir dû reprendre le chemin de Yaoundé et faire allégeance à Paul Biya marque en quelque sorte «la fin de la récréation»: celle de sa volonté, réelle ou supposée, de renouveler les relations entre la France et l’Afrique, comme il s’y était engagé en novembre 2017 devant plusieurs centaines d'étudiants de l’Université de Ouagadougou au Burkina Faso; comme s’y étaient déjà engagés avant lui ses prédécesseurs en début de mandat, avant de revenir à une realpolitik, qui passe par le soutien à des «présidents à vie» contestés, mais bienveillants à l’égard de la France et de ses entreprises; à l’heure où la Chine taille chaque jour de nouvelles croupières aux entreprises tricolores, en rafflant de juteux marchés autrefois captifs.

Le président camerounais Paul Biya n’a d’ailleurs pas boudé son plaisir de se retrouver en position de force face à celui qui l’avait à plusieurs reprises tancé publiquement. Lors d’une conférence de presse lunaire mardi aux côtés d’Emmanuel Macron, il s’est même payé le luxe de faire planer le doute quant à sa volonté de briguer un nouveau mandat en 2025. Et ce alors que circulent depuis plusieurs mois sur les réseaux sociaux des vidéos appelant son fils aîné Franck Biya à se présenter aux prochaines présidentielles pour lui succéder. Se dirige-t-on vers un scénario «à la tchadienne», où Emmanuel Macron s’était retrouvé l’année dernière en train d’adouber un fils à papa, Mahmat Deby, à la mort de son président de père Idriss Deby? 

Si la France n’a alors pas hésité à valider une transmission de pouvoir dynastique au Tchad, c’est avant tout en raison de l’appui sans faille de ce pays d’Afrique centrale à ses côtés pour lutter contre les groupes extremistes, tel Boko Haram, qui sévit au Tchad comme au Cameroun voisin et ailleurs dans la région. La lutte contre l’avancée des «terroristes djihadistes» vers les pays côtiers ouest-africains fut également au cœur des discussions d’Emmanuel Macron avec Patrice Talon, président du Bénin, un pays qui a dû affronter au cours de ces derniers mois plusieurs attaques de djihadistes dans le nord du pays. Chassée du Mali, la France est en train de repenser tout son dispositif militaire «antiterroriste» dans la région. La politique africaine d’Emmanuel Macron durant son deuxième mandat ne s’annonce en tout cas guère comme un long fleuve tranquille, mais bien plutôt comme un chemin de crête périlleux, avec une marge de manœuvre particulièrement étroite.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi
Journal — Santé
Crack à Paris : Darmanin fanfaronne bien mais ne résout rien
Dernier épisode de la gestion calamiteuse de l’usage de drogues à Paris : le square Forceval, immense « scène ouverte » de crack créée en 2021 par l’État, lieu indigne et violent, a été évacué. Des centaines d’usagers de drogue errent de nouveau dans les rues parisiennes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Justice
Un refus de visa humanitaire pour Hussam Hammoud serait « une petite victoire qu’on offre à Daech »
Devant le tribunal administratif de Nantes, la défense du journaliste syrien et collaborateur de Mediapart a relevé les erreurs et approximations dans la position du ministère de l’intérieur justifiant le rejet du visa humanitaire. Et réclamé un nouvel examen de sa demande.
par François Bougon
Journal — Euro
La Réserve fédérale des États-Unis envoie l’euro par le fond
Face à l’explosion de l’inflation et à la chute de l’euro, la Banque centrale européenne a décidé d’adopter la même politique restrictive que l’institution monétaire américaine. Est-ce la bonne réponse, alors que la crise s’abat sur l’Europe et que la récession menace ?
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Nazisme – De capitaine des Bleus à lieutenant SS
Le foot mène à tout, y compris au pire. La vie et la mort d’Alexandre Villaplane l’illustrent de la façon la plus radicale. Dans son livre qui vient de sortir « Le Brassard » Luc Briand retrace le parcours de cet ancien footballeur international français devenu Allemand, officier de la Waffen SS et auteur de plusieurs massacres notamment en Dordogne.
par Cuenod
Billet de blog
« Mon pauvre lapin » : le très habile premier roman de César Morgiewicz
En constant déphasage avec ses contemporains, un jeune homme part rejoindre une aieule à Key West, bien décidé à écrire et à tourner ainsi le dos aux échecs successifs qui ont jusqu’ici jalonné sa vie. Amusant, faussement frivole, ce premier roman n’en oublie pas de dresser un inventaire joyeusement cynique des mœurs d’une époque prônant étourdiment la réussite à n’importe quel prix.
par Denys Laboutière
Billet de blog
Un chien à ma table. Roman de Claudie Hunzinger (Grasset)
Une Ode à la Vie où, en une suprême synesthésie, les notes de musique sont des couleurs, où la musique a un goût d’églantine, plus le goût du conditionnel passé de féerie à fond, où le vent a une tonalité lyrique. Et très vite le rythme des ramures va faire place au balancement des phrases, leurs ramifications à la syntaxe... « On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux ».
par Colette Lallement-Duchoze
Billet d’édition
Klaus Barbie - la route du rat
En parallèle d'une exposition aux Archives départementales du Rhône, les éditions Urban publient un album exceptionnel retraçant l'itinéraire de Klaus Barbie de sa jeunesse hitlérienne à son procès à Lyon. Porté par les dessins du dessinateur de presse qui a couvert le procès historique en 1987, le document est une remarquable plongée dans la froide réalité d'une vie de meurtres et d'impunité.
par Sofiene Boumaza