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Billet de blog 23 févr. 2021

Belle-Île, maltraitances, tranches de jeunesses, bribe d'enfance

Suite à un article sur les maltraitances commises pendant des décennies sur des jeunes filles dans des Institutions religieuses du "Bon Pasteur", auxquelles elles étaient confiées par leur famille ou des services sociaux, un commentaire mentionna une autre sorte d'établissements : les "Maisons de Correction", dont une située à Belle-Île. Cela me rappela un souvenir de mon enfance dans le Morbihan.

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Réf : https://www.mediapart.fr/journal/france/200221/maltraitances-les-soeurs-du-bon-pasteur-retiennent-leurs-archives-pour-eviter-un-scandale 
Aaahhh Belle-Île, Belle-Île-en-Mer, ses magnifiques points de vue sur l'Atlantique, ses petits ports, ses usines de sardines (charmantes conditions de travail), sa "maison de correction" (ambiance club-med avec des GO super-sympas) comme on disait à une époque révolue.
En 1951/52, ma mère nous emmena, mon frère et moi, visiter une usine de mise en boites de sardines. C'était une sortie comme une autre, à l'époque. Aucune considération spécifiquement sociale en ces temps.
On prit donc le bateau à Quiberon, belle mer bleu profond, mouettes et grand soleil. Je vomis tripes et boyaux, comme de bien entendu, une sorte de rite initiatique. On partait guilleret et joyeux, on arrivait blême et le coeur à l'envers.
Après une halte bien méritée à la terrasse sommaire d'un troquet du port, en route pour la visite. D'une usine. De sardines. Une tradition au pays. Une sorte de pèlerinage. Beaucoup de familles avaient des parentes parmi les employées. Je parle au féminin car il s'agissait quasi intégralement de femmes et même le plus souvent de jeunes femmes, et même ... même, de très jeunes filles. Bien trop jeunes. Toutes habillées de la même façon, dans la même couleur grise, robe, tablier et plastron, certaines  -surtout les plus anciennes en âge-  portant la coiffe de leur ville ou village d'origine sur le continent. Dans un bruit infernal, elles travaillaient debout pour mettre des sardines en boites. Un labeur dur et intense. Pas particulièrement tristes pourtant, car parfois -malgré une surveillance attentive et braillarde- certaines faisaient des blagues à leurs voisines histoire d'égayer leur tâche monotone. Ou alors entonnaient des bribes de chansons en breton, reprises bien rythmées à plusieurs, en claquant sur le sol les savates aux semelles de bois. Pour se donner du cœur à l'ouvrage, en somme.
Aujourd'hui, l'Inspection du travail ferait des rapports au vitriol sur les conditions de travail dans ces usines. Mais à l'époque c'était banal. Donc ... normal. Et surtout, surtout ça permettait à certaines familles de survivre. Chichement, mais quand même ! C'était mieux que de rester au cul de quelques vaches ou à surveiller la marmaille dans des fermes souvent isolées "dans les terres" comme on disait, sans électricité ni eau courante, avec le sol en terre battue. Et ça faisait des bouches en moins à nourrir ... et qui plus est qui rapportaient de temps à autres quelques piécettes aux parents pour mettre du lard dans la soupe, améliorer l'ordinaire vraiment plus qu'ordinaire. Et puis raconter le soir des histoires d'ailleurs, des histoires d'une île, rendez vous compte, d'une île que ceux restés à la ferme ne verraient sans doute jamais.
 
Après l'usine ... et lestés de quelques boites achetées sur place, une petite promenade sur les hauteurs s'imposa, pour le panorama. Pour voir la presqu'île de Quiberon à l'horizon. Et admirer les restes de floraison d'un jaune éclatant des genets et ajoncs.
 
Mais voilà, l'imprévu fut au détour du chemin.
Car survinrent alors, sortis miséreux et tristes de la nature comme d'un Millet, quelques outils agraires sur l'épaule, en file indienne, les épaules et le pas lourds, pieds nus dans des sabots de bois, tous habillés du même uniforme informe -tunique sans poches et pantalon- de rude tissu, cheveux taillés courts à la va-comme-j'te-pousse, encadrés par quelques solides malabars munis d'un lourd bâton ..., surgirent alors deux ou trois groupes d'une troupe de jeunes garçons silencieux, visages fermés.
Arrêt brutal de la ballade par notre mère manifestement gênée. Large, très large écart sur le côté en se piquant aux ajoncs pour laisser passer l'étrange cortège. Silence familial absolu. Regards en coin des garçons, sans expression aucune.
Puis après que tous furent bien assez éloignés, questions qui fusent : Maman, c'est qui ces gens, qu'est-ce qu'ils font là, pourquoi ils ont l'air triste, et pourquoi y-a des gardes, etc. etc. ...?
Mutisme. Pour la préparation d'une réponse qui tarda à venir, embarras manifeste et puis quelques mots seulement : "Ils ont fait des bêtises. Ils sont en maison de correction. Sur l'île. Pour pas qu'ils s'échappent. Quand on est méchant, qu'on n'obéit pas, c'est là qu'on finit. Que ça vous serve de leçon". Fin de l'explication !
Voilà comment une journée "récompense" se termina dans une réflexion intérieure plus que tristounette pour un gamin de 6/7 ans et de son frère.
 
Quant aux pensionnaires de la Maison de Correction de Belle-Île, je n'ose encore aujourd'hui imaginer leur destin où la maltraitance rythmait leurs journées.
Qu'ont-ils pu devenir ?
Certains sont bien entendu toujours vivants : que pensent-ils du sort qui leur a été fait durant leur jeunesse ?
S'en sont-ils sortis par une vie plus plaisante ? La société s'est-elle inquiétée de leur sort ? Ont-ils bénéficié de prises en charge ?
 

P.S. : Ce "Centre éducatif(sic) fermé" fut définitivement clos en 1977. 25 ans après cette étrange tranche d'enfance. 25 ans pendant lesquels les jeunes que j'avais vus et bien d'autres encore eurent à subir violences, mauvais traitements, défaut de soins, et surtout surtout aucune compassion, ni affection ni chaleur humaine. L'oubli. Le mépris. Rien que le mépris institutionnel d'une nation indigne.

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