Urgences!

URGENCES ! Et oui , dernier lieu de refuge et lieu qui fait les frais de toutes les failles, lézardes et maintenant béances de l’édifice.

 

En amont, destruction de la médecine « de base, » courante, soit fermeture des dispensaires publics, raréfaction surcharge et aussi et par suite ( par plusieurs suites) dégradation de la médecine de ville : sans compter, on y reviendra, fermeture continue des consultations hospitalières, donc « votre prochain rendez-vous dans six mois, dans un an ? »  Donc, où ce qu’on va quand on est malade ? Aux urgences, forcément.

En aval, fermeture programmée et continue des lits d’hospitalisation, lesquels services sont aussi en proie aux difficultés d’aval, étant donné la raréfaction et surtout privatisation de tous les services de suite, lesquels « trient » leurs malades ( celui-ci ne  rapporte pas assez parce qu’il n’est pas  assez  malade, celui-là coûte trop cher parce qu’il prend trop de médicaments), donc la sortie est bouchée et l’urgentiste en plus de tout et du reste doit  s’accrocher des heures au téléphone pour « caser » « ses » patients, pendant que les brancards s’entassent et que tout le monde s’engueule, entre autres l’urgentiste avec ses collègues « de l’étage », lesquels collègues sont justement en train de s’empoigner avec  « l’aval » qui refuse leurs patients, tout en prenant l’autre écouteur pour  envoyer au diable l’urgentiste, mais il y en a bien d’autres.

Bon mais pourquoi ? Il ne suffit pas de se gargariser du mot « privatisation » ou « service public », encore que ce soit déjà ça, mais y voir de plus près. De quoi s’agit-il ? Cela fait un paquet d’années qu’il est demandé aux hôpitaux de « faire de l’argent » : c’est très normal, puisque, pour être vendable, l’hôpital doit être rentable. Qu’est-ce qui fait de l’argent ? Les interventions lourdes, grosse chirurgie, dialyse, cardiologie interventionnelle etc… Qu’est-ce qui ne rapporte pas un clou ? La simple consultation de médecine, qui n’utilise que le temps et le cerveau du médecin. Moralité, c’est tout à fait normal, on privilégie les premières et on ferme les secondes. Pour le dire simplement mais on le voit rarement écrit. :ça fait déjà un bail que l’hôpital public est missionné par les autorités pour dégrader la santé des gens et ruiner la sécu, vu que, suivre correctement un diabétique en consultation ne rapporte pas lerche et ne coûte guère à la sécu tout en préservant la santé du patient, mais les complications du diabète, infarctus insuffisance rénale et tutti quanti, ça par contre c’est tout bon, certes pas pour le malade ni pour les sous de « la société », je veux dire la sécu , mais c’est tout bon pour l’hôpital qui se verra félicité et alloué des sous supplémentaires. Evidemment la direction de l’hôpital qui se sait ainsi missionnée va répercuter ça à tous les niveaux, donc privilégier les services qui rapportent et mettre à sec les autres, en l’occurrence et d’abord, la médecine, qui est justement le point de chute  « naturel » des malades des urgences. Et au fait, où va atterrir notre diabétique qui, faute d’un suivi correct depuis x années, fait une grave complication ? Aux urgences, évidemment.

En outre, et pour les mêmes raisons, l’hôpital doit « dégraisser » son personnel. Ce pour quoi les audits se succèdent tandis que la fièvre managériale prend un tour suraigu : ce qui par parenthèses coûte cher, car ces gens-là ne bossent pas gratis, mais qui en outre explique pourquoi ils aggravent la pagaïe d’une façon exponentielle : parce qu’ils sont justement payés pour ignorer le mot « gratuit ». Or quiconque travaille réellement sait parfaitement qu’aucun travail ne marche sans une dose de « gratuit ». Je m’explique. Prenons le cas des « agents de service », soit les gens qui s’occupent du ménage, aident à distribuer les repas etc…  S’ils sont intégrés à une équipe, ils connaissent ses horaires, ses habitudes, l’agent de service connait « son » aide-soignante, laquelle d’ailleurs connait « son « infirmière et ainsi de suite. Donc tout naturellement l’agent de service aidera l’aide-soignante, quand elle est débordée, par exemple à faire les toilettes des patients, et ainsi de suite en remontant et descendant la hiérarchie, je veux dire que le médecin pourra aussi aider à refaire un lit ou changer un patient et l’un ou l’autre quand nécessaire poussera un brancard sans se poser de questions existentielles ( puisque bien sûr on ne voit plus que rarement les brancardiers). Ça s’appelle une équipe et ça s’appelle un travail collectif. Manque de pot, mais ce n’est pas manque de pot, c’est la logique, nos vaillants managers ont remarqué 1 que l’agent de service est quelquefois assise et même prend le café en compagnie de ses collègues 2 que faire la toilette d’un patient ça ne fait pas partie de sa « fiche de poste » et 3 last but not least, l’hôpital veut diminuer le nombre d’agents de service. Solution toute trouvée : au lieu que l’agent soit attaché à un service, l’hôpital va l’inclure dans un « pool ». Un jour tu bosses ici, demain ce sera ailleurs, facile de deviner la suite, c’est blessant, ça dégoûte du boulot, ça le désorganise de bas en haut et haut en bas, vu que maintenant « ce n’est pas à moi de le faire », chacun pour soi et personne pour personne, ainsi soit-il à tous les étages. Dans le même temps l’agent d’accueil de la consultation est baladée d’un jour à l’autre d’une consultation à l’autre. Quand elle était affectée à une consultation, elle connaissait forcément « ses » médecins mais aussi les patients, donc elle savait gérer les imprévus, ceux qui se gourent de jour, ceux qui ne savent pas lire les papiers, quand est-ce qu’il faut appeler le toubib, et quel toubib elle peut appeler sur son portable et lequel surtout pas sous peine de se faire insulter. Et ainsi de suite. Mais maintenant vous devinez la suite. Par parenthèses, ça va encore faire gonfler les urgences et augmenter le niveau des fameuses « incivilités » ( exemple le pauvre gars qui a perdu son ordonnance et qui veut juste la faire renouveler, ça se « gérait » tout seul mais maintenant ça devient « une affaire »). Le ton monte, et faites la sommation de tous ces « micro »-facteurs, « micro », façon de parler, ce n’est pas « micro » pour les intéressés, bref faites la sommation et vous trouvez facilement le bordel, le ras-le-bol, le « burn-out » comme on dit aujourd’hui et les « arrêts de travail injustifiés » comme le dit la ministre, le gros du bazar retombant largement, comme de juste, au sous-sol, c’est-à-dire aux urgences.

Bien sûr, ça se passe comme ça partout et la question qui se pose, là comme ailleurs, c’est pourquoi on laisse faire, pourquoi on ne fait que « s’indigner » comme dans les commentaires si « sympathiques » sur Mediapart, du genre, « la médecine ça ne devrait pas être rentable », ce qui est bien vrai mais ne nous mène pas loin, pas plus que « on devrait tous manifester » , encore moins « c’est la faute à Macron », oui, et après ?

C’est que mes pauvres amis il n’y a plus de chefs pour vous faire marcher droit et vous savez vous « indigner » mais vous ne savez ni qui vous êtes ni ce que voulez. That is the question.

Avant, disons , il y a deux générations d’ici la médecine ça marchait bien, toute le monde enviait à juste titre notre médecine française, et en gros c’était quoi, c’était service public plus le mandarinat, le second faisant marcher le premier – parce que service public, faudrait pas l’oublier, ça veut dire des obligations : le tout descendant quand même lointainement de la révolution française qui est elle-même à l’origine de ce qui s’est appelé : la clinique. Bref il y avait un patron, souvent un grand bourgeois, sans doute patriarcal, y en a plus d’un à l’heure qui l’est qui aurait du metoo sur le dos, mais voilà quoi. Il venait à l’hosto à 7 heures, il repartait le soir, il connaissait tout le monde, il bossait et nous tous ses internes chefs de clinique etc.., nous bossions cela va de soi du lundi au samedi, plus le dimanche quand c’était notre tour de passer, le soir on s’en allait quand on avait fini ce qu’on avait à faire, si c’était 18 heures 18 heures mais si c’était 20 heures voire 22 heures idem, et bien sûr quand le patron passait « faire la visite », on connaissait nos malades « par cœur », on avait sous le bras les radios, et des « malades » on en avait facilement deux fois plus que les internes aujourd’hui qui pourtant se sentent écrasés, et bien sûr quand le collègue était en congés on avait ses malades en plus et on faisait en sorte  que cela ne change rien à l’affaire. Bref on faisait partie d’une collectivité, qui avait ses défauts, ses copinages et tout ce que vous voulez, qui était un truc de bourgeois, mais de bourgeois qui en gros se respectaient et se faisaient respecter parce qu’eux-mêmes respectaient quelque chose, appelons le la médecine, au service de laquelle ils étaient. Moyennant quoi ce n’est pas un petit directeur d’hôpital qui se serait permis d’aller frapper à la porte du bureau du patron pour lui parler de quoi vous dites, DMS, « durée moyenne de séjour », vous parlez du temps que mes patients passent dans mon service, vous plaisantez ou quoi ?

A l’heure qu’il est tout ça a foutu le camp, voyez Marx, « les eaux glacées du calcul égoïste », y a plus de moralité chez les bourgeois, d’ailleurs il n’y a plus de classe dominante, juste une bande occupée de ses affaires. On ne peut plus compter sur les patrons pour défendre la baraque, vu qu’ils sont  corrompus jusqu’à la moelle des os, pour la plupart d’entre eux,  par l’industrie pharmaceutique, pas seulement par les dîners et les voyages en première classe, loin de là, sans cependant non plus les négliger, et de bas en haut la sélection se fait de manière négative, autrement dit toujours bien sûr par copinage sauf que l’interne qui a le nez dans le guidon autrement dit qui croit encore que son boulot consiste à soigner les malades qui se présentent dans l’ordre où ils se présentent est obligatoirement doublé par celui qui s’occupe dès le départ du soin de sa carrière, autrement dit publications et relations. Par suite de quoi si vous voulez observer ce que peut offrir l’humanité en guise de triste et médiocre spectacle, je sais qu’il y a le choix, mais allez donc un jour voir une réunion de CME – soit commission médicale d’établissement- où ces messieurs et dames chefs de service ne parlent chacun que pour leur boutique tout en rampant devant l’administration et débinant s’il se peut les services des collègues, tout ça bien entendu en brandissant ad nauseam « l’intérêt des patients ».

 Alors là vous qui êtes juste en dessous vous pleurez ou grognez ce qui revient au même. Parce qu’il est où le problème ? C’est que à votre niveau vous êtes pareils et vous pensez pareil, vos droits, votre confort et votre moi d’abord. A commencer par vos week-ends n’est-ce pas ? Le week-end, comme les vacances d’ailleurs, c’est sacré. Moralité, les internes ne viennent plus le week-end, disons une fois sur deux le samedi, et le dimanche, seulement s’ils sont payés, ce que tout le monde trouve normal. Et puis en fin de journée les pauvres sont peut-être pressés, ils ont prévu une soirée, donc si le malade des urgences monte trop tard pour x raisons comme par exemple, pas de brancardier, ben on va engueuler l’urgentiste voire lui dire ,c’est trop tard. Bon, et une consultation hospitalière ouverte le samedi ? Ce n’est pas seulement que l’administration n’en raffole pas , c’est qu’il n’y a personne qui veut la faire. Cherchez sur internet. Il y en avait très peu, il n’y en a plus. Or pour beaucoup le samedi c’est justement le seul moment possible pour aller chez le médecin ; surtout si vous souffrez d’une pathologie chronique, étant donné que par les temps qui courent, ça marque mal de demander régulièrement au chef de prendre sa demi-journée pour aller chez le docteur. Le résultat, ça va de soi, et puis… y a toujours les urgences. Là-dessus le senior, celui qui est au-dessus de l’interne, si l’administration ne paye pas de supplément , il se retrouve tout seul à faire la visite du dimanche, donc au lieu de finir vers 13 heures ça sera plutôt 16 heures ou 17 heures et lui aussi en a ras-le-bol. Tout ça c’est du vécu . Alors qu’est-ce qu’il va faire ? Demander qu’on le paye ! alors que franchement là n’est pas son problème, il gagne déjà entre 4000 et 6000 euros et plus par mois. Remarquez que ça n’est pas non plus le problème du personnel paramédical des urgences. Eux ont de meilleures raisons de demander qu’on les augmente, de leur part ce n’est pas indécent de demander 300 euros de plus par mois, mais si vous écoutez ce qu’ils racontent, ce n’est pas non plus de ça qu’ils parlent. Bon, finissons donc notre dimanche. Le senior demande qu’on le paye désormais pour venir le dimanche, et l’administration, bien sûr, mais montrez-nous d’abord ce que rapporte votre visite du dimanche, et là évidemment la boucle est bouclée, car ça rapporte quoi de venir faire la visite des malades d’un service de médecine le dimanche ? Bon, dans ces conditions, dit l’administration, ne venez plus le dimanche, vous n’y êtes pas obligés, et si un malade se trouve mal le dimanche, on fera quoi ? ben c’est tout simple, c’est l’urgentiste qui va monter.

Donc c’est le moment de dire un mot de nos collègues médecins des urgences. On a du mal à en trouver, ça vous étonne ? En province je ne sais pas, mais pour ce qui est de la région parisienne, regardez qui est de garde aux urgences : vous trouverez très rarement un nom « bien de chez nous ». Aux urgences  y a les étrangers,  algériens , tunisiens ,  congolais, syriens, roumains , bref des médecins  du monde entier , à qui on fait bien des histoires pour reconnaître leurs diplômes de spécialité, mais pour faire les soutiers des urgences, se taper  les soucis, toujours en première ligne,  être là à la minute près parce que les urgences c’est quand même un petit peu militaire et on ne peut pas retarder le collègue qui sort de garde, prendre dix minutes à tout casser sur ses dix ou douze heures pour avaler son repas pendant qu’à la cafeteria du dessus ça ne manque quand même pas de gens, pour, entre autres, se donner le temps de casser du sucre sur le dos des urgences tout en disant bien sûr ça moi je ne ferais jamais ce boulot, oui pour tout ça on veut bien d’eux, si la baraque tient encore, c’est grâce à eux, et en plus le plus souvent ils restent souriants, aimables tout autant qu’efficaces.

Evidemment j’ai noirci le tableau. Si la baraque tient encore, c’est aussi, bien sûr, parce qu’il y en a un peu partout qui bazardent leur week-end, leurs vacances s’il le faut, qui restent là le soir, qui se démènent dans tous les sens pour que ça tourne tout en pestant et en râlant, tout en ayant tout le monde à dos soit l’administration mais aussi les collègues qui par-dessus le marché pleurnichent  sur leurs épaules que c’est trop dur et au fait je pars en week-end tu ne peux pas cette fois encore me remplacer ?

Et pourquoi ils font ça ? Il faut lâcher le gros mot. Parce qu’ils ont des principes. Et c’est où je voulais en venir. Pleurer sur les méchants d’en haut, si vous voulez mais en fait c’est zéro. Va falloir se parler,  et  sans doute s’engueuler, et certainement se diviser,  autrement dit en venir au sujet : on est qui, on veut quoi, on tient sur quels principes et on en tire quelles conséquences ? Le reste, c’est du pipeau, et comme mon texte est déjà bien trop long, je laisse la discussion sur les principes pour le suivant, enrichi de vos commentaires si toutefois il y en a.

 

 

 

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