Pas de discussion!

Sous le couvert de mots tels que démocratie, horizontalité, ce qui régnait dans le mouvement Nuit Debout et règne maintenant malheureusement dans le mouvement des gilets jaunes, c'est l'interdit de discussion. "Ici, on ne cause pas, messieurs", comme le chantait Jacques Brel.

Comment, vous récriez-vous? Tout le monde a la parole, au contraire. Tout le monde s'exprime. Mais "s'exprimer", c'est autre chose que se causer. Certes, tout le monde a la parole! Mais à la condition expresse de ne rien dire, de ne s'adresser jamais aux autres. Dans "Nuit Debout", c'était: deux minutes de temps de parole par personne. En deux minutes, on a le temps de dire: moi, et moi je. C'est l'empire du tweet. On ne peut par contre nullement argumenter une proposition adressée à la collectivité. C'est le règne de la collection d'individus, l'interdiction de risquer une pensée collective. Constituer une pensée collective signifie obligatoirement débats ,éventuellement contradictoires, argumentations, exposition des divisions éventuelles. C'est seulement dans un tel processus qu'un mouvement peut parvenir à s'unifier, à se donner des objectifs et des mots d'ordre, donc, devenir réellement une force indépendante.

Aux carrefours des gilets jaunes, la même interdiction de parole règne sous la forme, pas de discussion, pas de politique. Chacun peut tout au plus énoncer se griefs personnels. La supposée vertu de cette attitude, c'est: pas de chefs, pas de récupération. Mais c'est évidemment tout le contraire. Pas de chefs, pas de discussion, cela veut dire des chefs occultes. Pas de pensée collective, pas d'unification sauf sur le seul point négatif - et d'ailleurs tout aussi centré individuellement - "dégagez le Macron", si agréable soit la chose, cela veut dire que la récupération est déjà là. Et le suivant ne sera pas plus odorant. Pas de discussion "pour ne pas se faire avoir" veut dire évidemment: on ne peut que se faire manœuvrer.

L'image de cette atomisation obligatoire sous l'injonction: interdiction de tout idée, est donnée par l'absence de tout tract. Des canettes vides et des grenades, mais pas de papiers sur les Champs-Elysées ou aux rond-points des gilets jaunes.

Ah oui, il y a les tweet, les selfies, et les post sur facebook! Mais vous devez savoir que ce n'est pas la même chose, messieurs et dames qui vous exprimez sur Mediapart?

Se mettre à la remorque de cette façon d'interdire discussion et penser, l'encourager, l'encenser même, c'est peut-être ce que l'on peut rencontrer aujourd'hui de plus honteux, de plus misérable, de plus irresponsable et de plus lâche.

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