Beau temps pour les michetons

La réaction malgré tout saine qu’a suscitée chez les lecteurs de Mediapart la « une » ridicule consacrée aux antécédents de la vie privée de Thomas Piketty m’incite à prendre la parole. Je sais, ou plutôt je ne sais pas quels risques je prends en osant m’élever contre l’adèlehaenolâtrie ambiante qui semble une position obligatoirement unanime sous peine de

… quoi justement, puisqu’ en apparence il n’y ni tribunaux d’Inquisition ni Loubianka, mais le terrorisme moral qui s’exerce ces jours-ci à ce sujet semble pouvoir parfaitement s’en passer. Ce qui en soi n’a déjà rien de réjouissant.

Donc j’ose écrire que je trouve les propos de Mme Haenel et l’écho servile et apparemment obligatoire qui leur ont été réservés parfaitement écœurants. Ecœurants et profondément nuisibles.

J’argumente en quelques points :

1 Le mélange, voire l’amalgame qui semblent être faits entre des actes criminels et d’autres qui ne le sont nullement ne favorise pas la lutte contre les actes criminels. Le viol, la détention arbitraire, le meurtre, l’abus sexuel d’enfants, sont des actes criminels qui doivent être dénoncés et punis comme tels. Même chose pour les coups et blessures dont la qualification peut aller de délit à crime.

Mme Haenel n’a rien de subi de tel, rien qui en soit même de loin approchant, de la part de Mr. Ruggia. Il ne l’a pas violée, n’a pas abusé d’elle, ne l’a pas séquestrée, etc… A ce qu’on nous en raconte, elle se rendait chez lui volontairement, voire même accompagnée par ses parents. Il lui a « touché » le ventre ou les cuisses, ce qui la faisait changer de fauteuil : elle pouvait aussi parfaitement ne plus revenir, dans ce cas. Il lui a posé une fois la main sur le ventre, et, « voyant la peur dans ses yeux », il l’a immédiatement retirée : cela, selon un témoignage d’une ex-compagne de Mr. Ruggia. Ce qu’on pourrait considérer comme à mettre au crédit de Mr. Ruggia, assez sensible aux réactions de la jeune fille à laquelle il vouait un sentiment que je ne me considère pas qualifiée pour.. le qualifier. Par-dessus le marché, il s’est montré assez confiant envers son ex-compagne pour le lui raconter, ce dont elle le remercie en allant témoigner contre lui. Nous ne cessons de progresser en matière de rapports humains, décidément. Ah, j’oubliais « des baiser appuyés dans le cou » lors de « festivals » où la demoiselle se rendait pour faire sa promotion d’actrice. Bref, cette jeune fille, assez forte pour se rendre à un casting, tenir un rôle dans un film qui l’a lancée, et aller faire sa promotion dans des festivals, on doit en même temps la considérer comme un « pauvre objet », « pauvre enfant » victime d’un prédateur qui l’attirait chez lui le dimanche…. en lui offrant des sucreries, comme j’ai pu lire dans un journal.

Dans cette histoire, Mme Haenel me semble largement en compte, pour commencer, avec elle-même, voire avec ses parents, secondairement avec Mr. Ruggia, dans tous les cas ça ne dépasse pas le cadre privé. Mais franchement, est-que ça doit encore exister, un cadre privé, on se le demande ! Pas la peine de moquer les chinois qui vont noter tout le monde à l’aide de téléphone portables si n’importe qui peut attenter n’importe comment par voie de presse à la vie professionnelle, sociale etc… d’un autre. Enfin, pas n’importe qui bien sûr, n’importe quelle au féminin, assez lancée en outre  dans la classe dominante pour avoir accès à la presse. De deux choses l’une, ou ça relève de la justice et la justice elle-même se doit de protéger autant que possible la vie privée des justiciables , ou ça relève de la biographie de madame qu’elle peut examiner avec son psy , ses proches etc…  Car à part lui rapporter de la notoriété et de la publicité, et en tout cas une satisfaction narcissique sur laquelle manifestement la demoiselle ne semble pas cracher, que va « réparer « pour elle la dénonciation et la mise en examen de Mr. Ruggia. Ça ne lui apprendra rien sur « l’emprise » à laquelle elle a évidemment participé, donc rien sur elle-même, et quant à servir la cause des femmes, laissez-moi rigoler ! Personnellement je trouve assez peu ragoûtant de présenter les femmes, et même d’apprendre aux filles, qu’elle sont de pauvres choses et de pauvres victimes qui ne peuvent se défendre, à condition bien sûr d’appartenir à la classe qui a accès à la presse, qu’en allant pleurer dans les journaux « l’emprise » à laquelle elles ont été confrontées de la part de leur amoureux, de leur prof ou du voisin … ou de leur ex dont elles veulent se venger.  Je me demande ce qu’en penserait Mme Arendt, qui a manifestement subi « l’emprise » de son professeur Martin Heiddeger, cependant que lui aussi manifestement subissait certaine « emprise » de la part de son étudiante, sans parler de « l’emprise » de Sartre sur la pauvre Simone de Beauvoir (je crois me rappeler cette phrase : « A peine descendu du train, il m’empoignait », en l’occurrence en lui présentant fiévreusement de nouvelles théories).

2 Bien sûr il y a dans tout ça un symptôme de notre société que je laisse à d’autres, plus qualifiés, d’analyser. Mais en tout cas, c’est un bon temps pour les michetons !  Ce qui me pousse à raconter une histoire personnelle, moi aussi, du temps où vivaient sous mon toit trois jeunes gens, dans un appartement où un couloir séparait le côté des jeunes du côté des parents. Or un soir, ou plutôt une nuit, en tout cas à une heure avancée, je croise dans le couloir une jeune personne en string rose et soutien-gorge de même couleur tendant vers l’invisible, et je me permets de lui demander avec lequel des trois garçons elle est, sur quoi elle me répond : aucun. S’en est suivi une discussion intéressante entre elle et moi dans la cuisine. J’ai fait valoir qu’il était à mon sens malséant de se coucher à poil ou quasiment dans le lit d’un garçon avec qui on ne comptait pas « passer à l’acte ». Or la jeune fille ne voyait pas du tout pourquoi. J’ai avancé, avec mon caractère « vieux jeu » que « de mon temps » cela ne se faisait pas, eu égard à une certaine considération pour quelque chose qui s’appelle le désir, qu’il n’est peut-être pas très sympa d’exciter un désir auquel on n’a pas l’intention de répondre, que c’est une conception bizarre du rapport entre les sexes et du respect qu’on est en droit d’espérer les uns envers les autres, etc… Mais je dois dire que je n’ai nullement convaincu cette jeune femme. Elle ne voyait pas du tout de quoi je parlais, elle était sûre de son bon droit et du caractère parfaitement naturel de la chose. Je dois confesser aussi que pour finir , je lui ai demandé de bien vouloir se rhabiller et de partir, dans un taxi que je pouvais sur le champ appeler et payer. Et j’avouerai encore qu’en agissant ainsi, je ne craignais rien pour la vertu de la jeune personne, mais que je m’inquiétais pour les trois gars, vous laissant deviner pourquoi.

3 Oui, beau temps pour les michetons, sale temps pour le respect , la responsabilité, la liberté et la confiance. Sale temps aussi pour le discernement et la mesure. Je n’apprécie nullement le genre de littérature pratiqué par Mme Springora, le temps a aussi les « écrivains » qu’il peut, mais en tout cas, je lui laisse à honneur de faire une distinction entre la relation   qu’elle a volontairement entretenu avec l’écrivain-criminel Mr. Matzneff, et les pratiques de celui-ci à Manille, et aussi à honneur de l’avoir plaqué non pour obéir à sa mère mais pour avoir découvert les dites pratiques du personnage. On pourrait espérer  « pour l’honneur de l’humanité », qu’elle consacrera les sous gagnés avec son livre à une action résolue contre le « tourisme sexuel », autrement dit les crimes pédophiles ,parfaitement tolérés, perpétrés  par nombre de nos concitoyens à Manille, sur les plages de Madagascar – un silence « pudique » observé aussi par Mediapart a entouré les conséquences que sur cette île paradisiaque ces viols ont parfois pu avoir -  au Maroc ou ailleurs, sans parler des viols perpétrés par nos « braves soldats » sur les enfants de Centrafrique, qu’ils soient garçons ou filles, auxquels Mediapart a consacré en son temps quelques articles, mais sans aller trop loin dans la poursuite de ce « scandale ».

Je serais aussi partisan, puisque ce parfait scandale a enfin eu les honneurs de la presse, de « mettre en examen » les médecins qui jettent à la porte de leur maternité des femmes avec leur nouveau-né sans toit, pour « mise en danger délibérée d’autrui », en l’occurrence femmes et enfants, quels que soient les prétextes invoqués du type « libérer la place » : pratique assez récente qui en dit long, à mon sens, sur le niveau moral nettement en baisse dans notre société. Niveau moral que la aussi récente adelehaenôlatrie ne me semble pas devoir relever bien au contraire. Car si ces dames prétendent agir « pour toutes les femmes », on ne les voit pas s’activer quant aux scandales réels susmentionnés. Bien au contraire, leur lutte contre le harcèlement et « l’emprise » dont elles se disent victimes, pratiquant un misérable amalgame, ne me paraissent pas devoir faire avancer, quoiqu’elles en disent , la lutte contre les violences réelles et criminelles subies par d’autres. Mais il est vrai que ces violences réelles concernent surtout des pauvres, et de surcroît, souvent « pas de chez nous ». Or, quant à l’analyse du symptôme que la publicité, de surcroît apparemment obligatoirement consensuelle, donnée aux déclarations publics de Mme Haenel , représente, il me semble, ce serait là une première piste d’analyse, qu’il relève de la nécessaire victimologie de la classe dominante.  

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