Biélorussie et Ukraine : même combat, même destinée ?

Contesté et affaibli, le mandat de Loukachenko semble proche de la fin. Malgré une victoire (frauduleuse) à l'élection présidentielle, jamais le pouvoir biélorusse n'a semblé autant fragilisé. Alors que certains voient en ces manifestations une reproduction de l'Euromaïden ukrainien, qui avait causé la chute de Ianoukovytch, l'avenir du dernier dictateur d'Europe semble plus que jamais incertain.

Il n'est pas rare d'entendre des analogies entre l'Ukraine du Maïdan et la Biélorussie d'aujourd'hui. Il est vrai que certaines similitudes existent : des manifestations contre un pouvoir miné par la corruption, une volonté populaire de prendre ses distances avec le "grand frère" russe, un désir de démocratie et une répression dans le sang. Mais la comparaison pourrait s'arrêter là. Par son histoire, son économie et ses relations avec ses voisins, il est difficile d'imaginer que la chute de la Biélorussie de Loukachenko amènera un rapprochement avec l'Union européenne et l'Otan, tant les spécificités propres à ce pays rendent difficiles toute comparaison.

Arrivée au pouvoir en 1994, Alexandre Loukachenko, connu sous le surnom de « Bat’ka » (père) décide de développer un modèle économique unique en son genre : le "socialisme capitaliste" subventionné de l'extérieur. Contrairement à l'Ukraine, la Biélorussie ne tire pas sa croissance par l'exportation de matières premières (l'Ukraine, considérée comme le grenier de l'Europe, est un grand exportateur de produits agricoles et de fer) mais bien d'un tissu industriel solide. Doté de grands groupes publics spécialisés dans la production d'engrais et de machines agricoles (comme BelAZ, Belaruskali ou MTZ), Minsk a une économie très dépendante de son secteur secondaire.

Fait important, le PIB de la "dernière dictature d'Europe" a été multiplié par quatre depuis la chute de l'URSS. Malgré une longue période de récession au début des années 1990 (en partie dû à l'instabilité politique et à la faiblesse économique du voisin russe), la Biélorussie a su renouer avec la croissance dès l'année 1997 et a pu tabler sur une hausse annuelle de son PIB de minimum 5% entre 2000 et 2010 (à l'exception de la parenthèse de 2008). À contrario, le PIB ukrainien est actuellement 60% inférieur à ce qu'il était au début des années 1990 tandis que son PIB par habitant ne représente que 80% de celui des Biélorusses.

Le pays a de nombreux attraits économiques. Tout d'abord, par sa position géographique de "hub" entre l'Orient et l'Occident, la Biélorussie de Loukachenko a misé sur le développement de ses infrastructures (notamment l'aéroport de Minsk, étonnement grand pour la taille du pays) ferroviaire et routières (c'est le pays d'Europe de l'Est avec le plus d'autoroutes rapporté à sa population). Ce n'est pas un hasard si la Chine a fait de ce pays un couloir de transit entre l'Europe et l'Asie. De plus, vestige de l'Union soviétique oblige, la Biélorussie investit beaucoup dans le développement humain : le pays a un taux d'alphabétisation de 99%, son système sanitaire est performant (avec 47 médecins pour 10 000 habitants) et son indice de développement humain est supérieur à celui de l'Espagne et de la Grèce. Ces indicateurs expliquent la réticence polonaise, lithuanienne et lettone d'imposer des sanctions à l'encontre de ce pays, tant les perspectives économiques sur le moyen-terme sont alléchantes.

Mais ce modèle social repose avant tout sur une imbrication de la Russie, principale donatrice de l'économie biélorusse (ces « dons » représentent entre 11 et 27% du PIB biélorusse). La faiblesse du "socialisme capitaliste" repose avant tout sur des entreprises surendettées et déficitaires, maintenues à flot par des fonds publics pour éviter une poussée du chômage. Grâce au soutien de la Russie, Loukachenko peut maintenir des entreprises dites zombies et acheter la paix sociale.  De plus, par sa faible compétitivité (du moins, comparé à ses voisins occidentaux) Minsk peut difficilement imaginer exporter ses machines vers un autre marché que celui de la Russie, qui représente plus de 50% de ses exportations. Contrairement à l'Ukraine, qui avait aussi un secteur industriel dépendent de la Russie, la Biélorussie ne possède pas les ressources premières de Kiev pour pouvoir prendre ses distances avec la Russie. 

En plus des subventions directes de la Russie, la Biélorussie tire profit des IDE russes (42% de l'ensemble des investissements étrangers sur son territoire), d'un rabais sur le prix des hydrocarbures ainsi que de la liberté de circulation sur le territoire russe. En échange, Poutine exige de Loukachenko qu'il mette en œuvre d'importantes réformes économiques notamment une libéralisation d'une partie de l'économie et une coupe dans les dépenses (la Biélorussie est endetté à 55% de son PIB et accuse des déficits depuis la crise de 2011). Minsk refuse néanmoins toutes ces propositions, tant un changement de modèle, qui garantit actuellement une forte protection sociale et une stabilité politique, pourrait causer sa fin. Loukachenko craint un scénario comme celui que la Russie a connu au cours des années 1990. En acceptant la « thérapie de choc » qui a consisté en une libération rapide des prix et des changes et une privatisation soudaine des entreprises et grands groupes publics, Moscou a vu son inflation galoper (160% dès 1992), son PIB se diviser par cinq et sa mortalité augmenter de 13% (d’après une étude de The Lancet, l’implantation de ce nouveau modèle économique aurait tué 3,2 millions de Russes sur la décennie). Minsk fait tout pour préserver le statuquo, notamment en menaçant un rapprochement avec l’Occident, pour conserver les avantages qu’il tire de sa relation avec la Russie.

L’incertitude de l’après-Loukachenko

L’avenir de la Biélorussie est encore incertain. Bien que les manifestations montrent un rejet important de Loukachenko, rien ne laisse supposer que « Bat’ka » acceptera de quitter son fauteuil de président auquel il semble très attaché. Mais si les manifestations devaient se poursuivre et que l'armée cessait de soutenir l'actuel dirigeant biélorusse, deux scénarios seraient alors envisageables :

Tout d’abord, un possible scénario à l’arménienne. En 2018, des milliers de manifestants se sont réunis à Erevan, Gyumri ou Vanadzor pour protester contre le maintien au pouvoir de Serge Sarkissian (homme fort du pays depuis 2007). Critiqué pour sa lutte contre la corruption et la pauvreté, jugée inefficace, la pression de « la révolution de velours » (en référence au soulèvement populaire qui amena la fin du régime communiste en Tchécoslovaquie en 1991) sur le pouvoir a amené à la démission du chef d'État et à l’élection de Nikol Pachinian. Pour autant, malgré un nouveau régime politique, l’Arménie a su conserver des liens économiques étroits avec Moscou. Il n’est ainsi pas impossible qu’un nouveau Président biélorusse ne s’aventure par sur le terrain glissant que pourrait représenter une rupture de la collaboration avec la Russie.

Le deuxième scénario, plus proche de l’ukrainien, verrait une prise de distance avec le voisin russe au profit de l’Union européenne. Et bien que Svetlana Tikhanovskaïa, figure emblématique de l’opposition, semble favorable à entériner la relation avec l’Occident, il est peu probable que l’UE se substitue à la Russie dans son soutien à l’économie biélorusse. L’expert Sergueï Rodler n’hésite pas à déclarer que : « [dans un tel scénario], où l’économie biélorusse ne pourrait plus bénéficier des subsides russes, le pays serait à deux doigts de s’effondrer ». De plus, la Biélorusse ne pourra pas compenser la perte du marché russe avec le marché unique, tant son industrie souffre d'une faible compétitivité et reste en retard par rapport à la technologie française, allemande et néerlandaise.

Et même si Loukachenko réussissait à rester au pouvoir, il est peu probable que son modèle survive bien longtemps. Se sentant menacé avec sa mauvaise gestion du Covid-19, l’ancien militaire a fait campagne sur la crainte d’une annexion de la Biélorussie par la Russie, n’hésitant plus à fustiger son homologue du Kremlin ou à arrêter des miliciens russes du groupe Wagner. Bien que Poutine ait félicité la victoire Loukachenko, son soutien reste timide. L’homme fort de la Russie craint de trop s’immiscer dans le pays voisin et d’attiser un sentiment antirusse à ses frontières (sentiment déjà fort dans le Caucase, dans les pays baltes et en Ukraine) et par peur de devoir subir d’autres sanctions occidentales. Pour autant, l'inaction n'est pas non plus une option. Vladimir Poutine craint que la contestation se propage à son pays, alors que sa popularité s’effrite suite à une série de mesures impopulaires (réforme des retraites, gestion du coronavirus, contestation à Khabarovsk …). Ainsi, il est probable que Poutine apporte un soutien logistique minime en échange des réformes que Moscou exige depuis une décennie. Contesté et affaibli, Alexandre Loukachenko est devant un mur : ne possédant pas de marge de manœuvre nécessaire, il est probable qu’il finisse par accepter ses propositions, quitte à mettre fin à son « socialisme capitaliste ».

Ainsi, bien que l’avenir de la Biélorussie soit incertain, la dernière dictature d’Europe est probablement entrain de vivre ses derniers moments. Du moins, dans sa forme actuelle. L’unique question est de savoir sur qui Minsk souhaite s’appuyer dans les années à venir, l’Union européenne ou la Russie. Dans le premier cas, il est probable que la transition démocratique se fasse au prix de l’économie. L’effondrement sera brutal, l’immigration vers la Pologne et les pays baltes sera très forte et le revenu des ménages chutera. A contrario, dans le deuxième scénario, la Biélorussie maintiendra son caractère autoritaire malgré une transition moins brusque, qui aura néanmoins un impact important sur la structure de l’économie.

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