DANS FRANCE IL Y A RANCE

Ce matin, mon ami et camarade de LFI m'envoyait le "texte d'un homme en colère". Je partage cette même colère, avec d'autres. Mediapart s'est fait l'écho des nombreuses dénonciations à l'égard de la loi Asile et Immigration de Gérard Collomb, mais cette abomination n'a pas fini de nous hanter comme un souvenir de déjà entendu. On ne peut s'arrêter là, c'est pourquoi je donne la parole à Yves.

Lorsque le président Macron et son ministre de l'intérieur Collomb ont annoncé leur nouveau texte de loi sur les migrants et les réfugiés, tristement voté en ce mois d'avril 2018, ils n'ont pas hésité à mettre l'accent sur ce qui à leurs yeux était une urgence dans ce dossier: traiter ces hommes, ces femmes et ces enfants avec "humanité" (1). Le mot était lâché, la morale sauvée, les problèmes en passe d'être réglés. En fait c'est bien la communication qui était rodée, l'enfumage éprouvé et les éléments de langage répétés en boucle par des relais médiatiques puissants mais soumis à une élite qui pense que l'on combat la bête immonde en reprenant ses idées, maquillées grossièrement pour faire quand même bonne figure.

Malheureusement dans les textes, et pire, dans les faits, la France des "Droits de l'Homme" n'a de cesse de renier toute humanité à d'autres, venus de si loin, ces "autres" que pourtant, au détour de l'Histoire, nous avons pu être ou que nous pourrions devenir. Car en rognant ces droits que nous exigeons pour nous même nous ne faisons rien d'autre que d'exclure du cercle de la "bonne humanité" nos frères et nos sœurs biologiques – car oui nous sommes définitivement de la même espèce où les races n'ont jamais existé – qui partagent de fait avec nous ce périple contraint par la vie elle même sur ce fragile radeau qu'on appelle la Terre.

Lorsqu'on prétend améliorer la condition des plus fragiles on leur accorde des droits nouveaux, on ne réduit pas ceux existants. La liste des reniements dans cette nouvelle loi est bien longue et d'autres en ont déjà fait la liste (2), mais pour n'en citer qu'un, prenons celui, si évident aux oreilles des gogos, du raccourcissement des délais de procédures. L'administration, pour ne pas dire la justice, est souvent bien trop longue à nos yeux et en exiger plus de rapidité peut sembler une évidence. Mais une évidence pour qui, pour quelles affaires et avec quels moyens? Un litige entre copropriétaires, une arnaque subie pendant les vacances ou un coup de poing un soir de fête? Non, ici on parle de victimes qui ont fuit des crimes, des persécutions, des guerres, des viols, la famine sans parler du calvaire qu'a pu être leur fuite. Donc nous sommes confrontés à des personnes qui ont en elles les stigmates d'une violence inouïe qu'il est parfois bien difficile d'exprimer ou de raconter. Combien de mois, d'années pour prendre le dessus sur tous ces verrous émotionnels ou sociétaux qui brident la libre parole et redonner aux âmes meurtries un semblant de lumière? Dans leur grande sagesse l’exécutif et le législateur se félicitent d'aller plus vite encore pour constituer des dossiers de demande d'asile et d'éventuels recours – avec son corollaire assumé sans honte qu'est la procédure d'expulsion. Le message est clair : ''Restez au large !'', d'ailleurs les poètes n'ont-ils pas reconnu milles vertus aux cimetières marins ?

Ainsi, nos élus font-ils abstraction du caractère non hexagonal des demandeurs qui ne parlent ni notre langue ni ne connaissent les us et coutumes de notre société et qui n'ont bien sûr pas le bon sens d'avoir un avocat compétent dans leur réseau, sans parler des méandres kafkaïens de notre législation et de nos administrations qui parfois, malgré nombre de qualités, savent rendre chèvre n'importe quel français pourtant habitué à cela depuis plusieurs générations. Et sans parler aussi du tabou de ces préfets et autres agents administratifs qui font passer leurs élans racistes et xénophobes avant toute vertu ou probité en rajoutant l'infâme au sordide.(3)

Dorénavant, la solution retenue est de privilégier un traitement policier du problème. Descentes de flics dans les centres d'hébergement et centre de rétention pour tous.

Pire encore, non seulement on réduit les temps, les droits et les moyens octroyés aux exilés, mais en plus on criminalise ceux qui leur viennent en aide. Le symbole est fort, ceux qui feront preuve d'humanité sont des anormaux, des renégats, des voyous. Démonstration par l'absurde. Ne cherche pas à tomber plus bas, très chère France, sous le lisier de l'ignominie il n'y a plus rien. Heil!

Le président est-il le seul à se fourvoyer ainsi? Non, car il surfe voyez vous. Il sonde, il caresse dans le sens du poil, il pense à l'avenir. Une masse non négligeable et aboyante de Français (d'électeurs) voient d'un mauvais œil tous ces bronzés, et bien soit, donnons leur raison. Mais faut-il être cruellement bête pour prétendre que l'on vient se réfugier dans nos contrées pour « profiter » de quelques avantages lorsqu'on fuit l’oppression ou la misère. « Qu'ils attendent à la porte voir si notre humeur du jour nous laissera leur octroyer quelques miettes, trop généreux que nous sommes, et de toute façon ils ne sont pas comme nous, ceux qui rentrent ici ne veulent pas s'intégrer. » C'est vrai qu'on s'intégrait bien, nous, dans nos colonies, n'est-ce pas? Ne doit-on pas principalement notre niveau de vie à l'exploitation de l'Afrique et aux manigances politiques et commerciales pour s'en accaparer les ressources? Le néocolonialisme n'est pas un mythe, demandez à nos belles entreprises dans le nucléaire, les gaz et pétroles, la construction, la gestion portuaire, l'agro-alimentaire, l'armement et la banque. Profit et géostratégie sont les deux mamelles qui nourrissent nos rejetons. Ceux-la même que l'on fait garder par une nounou asiatique sous payée pendant qu'on est au chaud dans un fameux resto typiquement français dont les gamelles sont préparées et récurées par des sans papiers.

Une certaine colère ne me permet plus aujourd'hui d’accorder la moindre circonstance atténuante à ces Français et Françaises qui se crispent sur leur petit confort et leurs acquis – et donc ceux de leurs enfants – que le patronat, lui, rogne pourtant tous les jours un peu plus sans qu'ils n'osent l'ouvrir avec autant de hargne qu'ils ne fustigent le miséreux qui vient frapper à la porte de notre inique citadelle.

Pour nous tous et plus encore pour ceux qui nourrissent et exploitent cette bêtise, soyons sûr que l'avenir nous en tiendra rigueur et que les belles images qui voient les tartuffes se parer des attributs de la vertu et du bon sens figureront au dossier du procès qu'un jour ou l'autre nos descendants auront l'honneur de nous faire, à nous et à notre époque, celle qui aura vue les échecs du communisme et du capitalisme mais au final la victoire du fascisme, ici dans sa version la plus pernicieuse, le petit fascisme ordinaire toléré par le plus grand nombre.

Il n'y a pas si longtemps, et sous les applaudissements, Stéphane Hessel nous demandait de nous indigner, l'a-t-on si vite oublié?

Avant de hurler dans la nuit de ces tristes temps, j'ajouterai sereinement cette pensée de Michel Serres :

"La loi du plus fort est la loi animale. La loi du plus faible est la loi humaine."

Si vous n'êtes pas d'accord avec ça, allez vous faire cuire le cul!

Yves R.

en cet avril 2018

 

1   Le 22 juin 2017 Emmanuel Macron a "appelé à la plus grande humanité" dans la gestion des migrants. (http://www.leparisien.fr/flash-actualite-politique/migrants-macron-appelle-a-la-plus-grande-humanite-et-veut-reformer-le-droit-d-asile-22-06-2017-7077864.php)

     Le 11 janvier 2018 le président opère un glissement sémantique mais réaffirme: "Il faut avoir de la détermination, il faut avoir de l'humanité, il faut avoir de l'efficacité." (https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/video-migrants-macron-prone-l-efficacite-et-met-en-garde-contre-les-belles-paroles_2556521.html)

2   Panorama exhaustif sur le site du Gisti: https://www.gisti.org/spip.php?article5841#IV

3   Un exemple parmi d'autres de condamnation par un tribunal d'un prefet et de l'administration, cette alerte de la Ligue des Droits de l'Homme: http://ldh49.over-blog.org/2018/02/mineurs-non-accompagnes-en-alpes-maritimes-quatrieme-condamnation-de-l-etat-en-moins-d-un-an.html ou l'article de Mediapart cité: http://site.ldh-france.org/angers/files/2018/02/2018-02-27-Mediapart-Nice.pdf

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