Céline Wagner
Auteur de roman graphique
Abonné·e de Mediapart

111 Billets

1 Éditions

Billet de blog 22 mars 2019

Cécile - Dans les couloirs d'une schizophrénie part.1

Je partage une expérience personnelle, car je ne connais pas d'autre moyen de dire l'abîme qui sépare les internés du monde des "vivants" quand ces derniers tentent d'accompagner un proche frappé de folie dans un monde en déliquescence ; et que la médecine comme l'ensemble de la société échouent, aujourd'hui encore, à comprendre, faute de leur donner une parole et de la diffuser.

Céline Wagner
Auteur de roman graphique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

On respire dans les couloirs de l’hôpital une odeur entêtante de fièvre et de désinfectant. De maigres silhouettes déambulent en robe de chambre et en chaussons, une main contre le mur ou cramponnée à un déambulateur ; certaines se figent au passage de Cécile ; elle cherche la chambre 810. La perspective du corridor, interminable, donnent l'impression qu'elle s'enfonce entre des murs qui se resserrent. Les lieux produisent sur elle une altération de son rythme cardiaque et sur ses jambes des signes de défaillance. Pour autant la cadence de ses pas est constante. Elle n'attire pas l'attention, personne ne la voit, les regards alentour sont dans le vague. Malgré elle Cécile perçoit le détail d’un visage capté au hasard, et devine sous la peau translucide les fortes doses de neuroleptiques et de calmants convoyées par les réseaux veineux. L'hôpital psychiatrique, sanctuaire pour des malades énigmatiques, lui demande une capacité de contrôle inhabituelle sur sa respiration, mais également sur ses sens, perturbés au point de cristalliser son attention sur une seule idée : la maladie inévitable, visant tout à coup le visiteur. Le rythme de son cœur s’est calé au clic-clac de ses talons aiguilles sur le sol javellisé, lesquels côtoient les pas feutrés des internés et décuplent sa solitude. Sa course résonne d’un bout à l’autre du couloir. A l’approche de la 810 Cécile pense à la meilleure façon de saluer son frère quand elle sera dans la chambre et appréhende : aucune idée ne lui vient, aucune qui ne témoigne de sa capacité à s’abstraire d’elle-même pour prendre simplement de ses nouvelles. Le naturel du personnel soignant affairé à ses tâches quotidiennes lui paraît hors de portée. Ses obsessions, la maladie et la mort, anéantissent sa volonté fébrile de témoigner un peu de chaleur, lui interdisent même de renoncer au seul désir sincère qu’elle éprouve en ce moment : Fuir. Déjà la chambre 808, dans quelques secondes il faudra frapper et toujours pas de texte. "Il n’est pas trop tard pour reculer", pense-t-elle. Derrière la porte Michel ne sait pas qu'elle est en chemin, il ne l'attend pas. Son frère est étranger à sa peur bleue, à tous les films qu’elle s’est fait avant d'affronter, une fois encore, ce visage taillé par la folie depuis des décennies. "Courage", ce n’est pas le mot qui lui vient au moment où, par une mystérieuse synchronisation de ses facultés, elle frappe et entre-ouvre la porte. Il est alité, la nuit a été longue, il vient d’être admis au centre psychiatrique de Melun après une longue errance qui s'est achevée sur un banc du service des urgences. Son visage est tuméfié, Michel est attaché à son lit, presque inconscient. On a calé des oreillers sous sa tête pour le faire manger. Lors de son admission il s’est débattu violemment et, malgré son grand âge, a distribué quelques pains aux infirmiers, lesquels n'ont pas eu le temps de l’empêcher de se jeter à terre. Sans dextérité, Michel s’est réceptionné sur le visage. Il n'avale rien depuis deux jours. Habituée à sa maigreur Cécile ne s'en inquiète pas. Elle se désole surtout de voir sa tête inclinée contre sa poitrine, le nez à quelques centimètres d'une assiette de purée qu'il n'a pas touchée. S'est-il aperçu de sa présence ? Au même moment le psychiatre entre et la salue. Il lui confie qu'il ne donne plus à Michel que quelques jours à vivre. "Les schizophrènes passent rarement soixante-dix ans, en général ils se suicident avant. C'est un rescapé ! ", lance-t-il en désignant l'objet de son travail. Cécile ne sait pas quoi faire de cette information : doit-elle considérer que tous les inconvénients d'une vie seront bientôt réglés ? La dégradation longue et inéluctable de l'état physique, la gestion de la paperasse (qui lui échoit, à présent que Michel est veuf), les démarches à effectuer pour son transfert dans un établissement plus proche de chez elle, l'actualisation de ses dossiers auprès des organismes sociaux et administratifs, l'internement définitif, les visites régulières... tout cela va être bientôt simplifié par le décès. Enfin, et surtout, ce qu'elle redoutait plus encore : Annoncer à son frère, dont l'équilibre dépend d'une vie réglée comme une horloge, la mort de sa femme.

Suite ici

© Dessin, Céline Wagner

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
A Hong Kong, Pékin met les médias au pas
En moins de vingt ans, l’ancienne colonie britannique est passée de la 18e à la 80e place dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). De nombreux journalistes partent ou s’apprêtent à le faire, tandis que d’autres ont décidé de résister.
par Alice Herait
Journal — Asie
« Une grande purge est en cours »
Le militant hongkongais Au Loong-Yu réside temporairement à Londres, alors que sa ville, région semi-autonome de la Chine, subit une vaste répression. Auteur de « Hong Kong en révolte », un ouvrage sur les mobilisations démocratiques de 2019, cet auteur marxiste est sévère avec ceux qui célèbrent le régime totalitaire de Pékin. 
par François Bougon
Journal — France
Covid long : ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal
Face à Mediapart : Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle
Ce soir, un invité face à la rédaction de Mediapart : Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle. Et le reportage de Sarah Brethes et Nassim Gomri auprès de proches des personnes disparues lors du naufrage au large de Calais.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Ne nous trompons pas de combat
À quelques jours du scrutin du 12 décembre, il importe de rappeler quel est le véritable objet du combat indépendantiste dans notre Pays. Ce n’est pas le combat du FLNKS et des autres partis indépendantistes contre les partis loyalistes. Ce n’est même pas un combat contre la France. Non, c’est le combat d’un peuple colonisé, le peuple kanak, contre la domination coloniale de la République française qui dure depuis plus d’un siècle et demi.
par John Passa
Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE
Billet de blog
Pourquoi ne veulent-ils pas lâcher la Kanaky - Nouvelle Calédonie ?
Dans quelques jours aura lieu, malgré la non-participation du peuple kanak, de la plupart des membres des autres communautés océaniennes et même d'une partie des caldoches. le référendum de sortie des accords de Nouméa. Autant dire que ce référendum n'a aucun sens et qu'il sera nul et non avenu.
par alaincastan
Billet de blog
1er décembre 1984 -1er décembre 2021 : un retour en arrière
Il y a 37 ans, le drapeau Kanaky, symbole du peuple kanak et de sa lutte, était levé par Jean-Marie Tjibaou pour la première fois avec la constitution du gouvernement provisoire du FLNKS. Aujourd'hui, par l'entêtement du gouvernement français, un référendum sans le peuple premier et les indépendantistes va se tenir le 12 décembre…
par Aisdpk Kanaky