Assange - 1er jour d'audience, par Craig Murray

L’ex-ambassadeur et journaliste britannique était présent au tribunal de Woolwich. Il livre un billet impitoyable sur ce premier jour d'audience et sa couverture médiatique.

Assange - Votre serviteur depuis la salle d'audience, jour 1.

Par Craig Murray, le 25 février 2020

La Woolwich Crown Court est conçue pour imposer le pouvoir de l'État. Habituellement les tribunaux dans ce pays sont des bâtiments publics, délibérément placés par nos ancêtres en plein centre des villes, presque toujours à quelques pas d'une rue principale. Le but de leur positionnement et de leur architecture était de faciliter l'accès du public, estimant qu'il est vital que la justice soit visible par ce dernier.

Le tribunal de Woolwich, qui abrite le tribunal de première instance de Belmarsh, est construit sur un principe totalement opposé. Il est conçu dans le simple but d'exclure le public. Rattaché à une prison située dans un marais balayé par les vents, loin de tout lieu social, une île accessible en naviguant dans un labyrinthe de routes à double-voie ; l'emplacement et l'architecture du bâtiment sont conçus pour restreindre l'accès du public. Il est entouré par le prolongement de la palissage en acier qui entoure la prison. C'est la chose la plus extraordinaire : un palais de justice qui fait partie du corps carcéral lui-même, un lieu où l'on est déjà considéré comme coupable et en prison à son arrivée. Le tribunal de la Couronne de Woolwich n'est rien d'autre que la négation physique de la présomption d'innocence, l'incarnation même de l'injustice dans l'acier, le béton et le verre blindé indéfectible. Il a précisément la même relation avec l'administration de la justice que Guantanamo Bay ou la Lubyanka. Elle n'est en réalité que l'aile de condamnation de la prison de Belmarsh.

Lorsqu'il s'est renseigné sur les possibilités de participation du public à l'audience, un militant d'Assange s'est fait dire par un membre du personnel du tribunal que nous devrions nous rendre compte que Woolwich est un "tribunal antiterroriste". C'est vrai de facto, mais en réalité, un "tribunal antiterroriste" est une institution inconnue de la constitution britannique. En effet, si une seule journée au Woolwich Crown Court ne vous convainc pas que l'existence de la démocratie libérale est désormais un mensonge, alors votre esprit est peut-être sérieusement obtus.

Les audiences d'extradition ne se tiennent pas au tribunal de première instance de Belmarsh, à l'intérieur du Woolwich Crown Court. Elles se tiennent toujours à la Magistrates Court de Westminster, car la procédure est censée être remise au gouvernement à Westminster. Maintenant, comprenez bien ce qui se passe. Cette audience se tient à la Westminster Magistrates Court. Elle est tenue par les magistrats de Westminster et le personnel de la cour de Westminster, mais se déroule à la Magistrates Court de Belmarsh, à l'intérieur de la Crown Court de Woolwich. Une étrange façon d'utiliser la "cour antiterroriste" afin de limiter l'accès du public et d'imposer la peur du pouvoir de l'État.

L'une des conséquences est que, dans la salle d'audience elle-même, Julian Assange est confiné au fond du tribunal derrière un écran de verre pare-balles. Il a fait remarquer à plusieurs reprises durant la procédure qu'il lui était très difficile de voir et d'entendre les débats. La magistrate, Vanessa Baraitser, a choisi de considérer cela, avec une mauvaise foi évidente, comme un désagrément causé par le bruit des manifestants à l'extérieur, et non par le fait qu'Assange est enfermé à l'écart du tribunal dans une énorme boîte de verre pare-balles.

Maintenant, il n'y a plus aucune raison pour qu'Assange se trouve dans cette boîte conçue pour contenir des terroristes extrêmement violents. Il pourrait siéger, comme le ferait normalement un accusé à une audience, dans le corps du tribunal avec ses avocats. Mais la lâche et malveillante Baraitser a refusé les demandes répétées et persistantes de la défense pour qu'Assange soit autorisé à s'asseoir avec ses avocats. Baraitser n'est bien sûr qu'une marionnette, supervisée par la magistrate en chef Lady Arbuthnot, une femme tellement enracinée dans l'establishment des services de défense et de sécurité que je ne peux concevoir que son implication dans cette affaire ne soit pas corrompue.

Peu importe à Baraitser ou Arbuthnot s'il est justifié qu'Assange soit incarcéré dans une cage pare-balles ou si cela l'empêche de suivre une procédure judiciaire. L'intention de Baraitser est d'humilier Assange, et de nous inspirer de l'horreur face à l'énorme pouvoir de broyage de l'État. La force implacable de l'aile des condamnations de la cauchemardesque prison de Belmarsh doit être maintenue. Si vous êtes ici, vous êtes coupable.

C'est la Lubyanka. Vous ne pouvez être qu'un prévenu. Il ne peut s'agir que d'une audience, pas d'un procès. Vous ne pouvez pas avoir d'antécédents de violence et ne pas être accusé de violence. Vous pouvez avoir trois des plus éminents psychiatres du pays qui soumettent des rapports sur vos antécédents de dépression clinique sévère et qui vous alertent sur les risques de suicide. Mais moi, Vanessa Baraitser, je vais quand même vous enfermer dans une boîte conçue pour les terroristes les plus violents. Pour montrer ce que nous pouvons faire aux dissidents. Et si vous ne pouvez pas suivre les procédures judiciaires, tant mieux.

Vous accepterez peut-être mieux ce que je dis de la Cour quand je vous dis que, pour une audience suivie dans le monde entier, ils l'ont amenée dans une salle d'audience qui avait un nombre total de seize sièges disponibles pour les membres du public. 16. Pour être sûr d'avoir l'une de ces seize places et de pouvoir être votre homme dans la tribune, j'étais à l'extérieur de cette grande clôture de fer fermée à clé, faisant la queue dans le froid, l'humidité et le vent à partir de 6 heures du matin. À 8 heures du matin, la porte était déverrouillée et j'ai pu entrer dans la clôture pour faire une autre queue devant les portes de la salle d'audience, où, malgré le fait que des avis indiquent clairement que la cour est ouverte au public à 8 heures, j'ai dû faire la queue à l'extérieur du bâtiment pendant encore une heure et quarante minutes. Ensuite, j'ai dû passer par des sas blindés, par une sécurité de type aéroport, et faire la queue derrière deux autres portes verrouillées, avant d'arriver enfin à mon siège au moment où le tribunal commençait à 10 heures. À ce stade, nous aurions dû être complètement intimidés, sans compter que nous étions trempés et risquions l’hypothermie.

Il y avait une entrée séparée pour les médias et une salle de presse avec transmission en direct de la salle d'audience. Il y avait tellement de médias que je pensais pouvoir me détendre et ne pas m'inquiéter car les faits de base seraient largement diffusés. Mais je n'aurais pu me méprendre davantage. J'ai suivi les arguments très clairement à chaque minute de la journée, et pas un seul des faits et arguments les plus importants aujourd'hui n'a été rapporté dans les médias grand public. C'est une affirmation audacieuse, mais je crains qu'elle ne soit parfaitement vraie. J'ai donc beaucoup de travail à faire pour que le monde sache ce qui s'est réellement passé. Le simple fait d'être un témoin honnête est soudain extrêmement important, alors que l'ensemble des médias ont abandonné ce rôle.

James Lewis a fait la déclaration d'ouverture pour l'accusation. Elle se composait de deux parties, toutes deux également extraordinaires. La première partie, la plus longue, était vraiment remarquable car elle ne contenait aucun argument juridique et s'adressait non pas à la magistrate mais aux médias. Il n'était pas seulement nécessaire que ces remarques leur soient destinées, il fallait aussi les déclarer à deux reprises, et dire spécifiquement qu'elle était répétée, car il était important que les médias la saisissent.

Je suis franchement étonné que Baraitser ait permis cela. Il est tout à fait inadmissible qu'un avocat adresse des remarques non pas à la cour mais aux médias, et il ne pourrait y avoir de preuve plus claire qu'il s'agit d'un procès politique à grand spectacle et que Baraitser en est la complice. Je n'ai pas le moindre doute que la défense aurait été arrêtée très rapidement si elle avait commencé à adresser des remarques aux médias. Baraitser ne prétend nullement être autre chose qu'une esclave de la Couronne, et par extension du gouvernement américain.

Les points que Lewis souhaitait faire connaître aux médias étaient les suivants : il n'est pas vrai que les grands médias comme le Guardian et le New York Times sont également menacés par les accusations portées contre Assange, car ce dernier n'était pas accusé de publier les câbles mais seulement de publier les noms des informateurs et d'aider Manning à pirater l'ordinateur. Seul Assange avait fait ces choses, et non les grands médias.

Lewis a ensuite lu une série d'articles des grands médias attaquant Assange, comme preuve que les médias et Assange n'étaient pas dans le même bateau. Pendant toute l'heure d'ouverture, l'accusation s'est adressée aux médias pour tenter de creuser un fossé entre les médias et Wikileaks et ainsi réduire le soutien des médias à Assange. Il s'agissait d'un discours politique, et non d'une simple contribution juridique. En même temps, l'accusation avait préparé des piles de copies de cette intervention de Lewis, qui ont été distribuées aux médias et leur ont également été remises électroniquement pour qu'ils puissent les copier-coller.

Après un ajournement, la magistrate Baraitser a interrogé l'accusation sur la véracité de certaines de ces affirmations. En particulier, l'affirmation selon laquelle les journaux n'étaient pas dans la même position qu'Assange parce que ce dernier était accusé non pas d'avoir publié des câbles, mais d'avoir "aidé et encouragé" Chelsea Manning à les obtenir, ne semblait pas cohérente avec la lecture que faisait Lewis de la loi de 1989 - sur les secrets officiels - qui disait que le simple fait d'obtenir et de publier un secret gouvernemental était un délit. Cela ne signifiait-il pas que les journaux qui se contentent de publier les fuites de Manning étaient coupables d'un délit, selon Baraitser ?

Cela semble avoir pris Lewis complètement au dépourvu. La dernière chose à laquelle il s'attendait, c'était la perspicacité de Baraitser, dont le travail consistait simplement à faire ce qu'il disait. Lewis marmonnait, hésitait, mettait et enlevait ses lunettes, ajustait son microphone à plusieurs reprises et rassemblait une succession de papiers dans son dossier, chacun d'eux semblant le surprendre par son contenu, alors qu'il les agitait en l'air sans succès et disait qu'il aurait vraiment dû citer l'affaire Shayler mais qu'il ne le trouvait pas. Il doit aimer regarder Columbo sans le charme d’avoir à découvrir qui est l'assassin.

Soudain, Lewis semble avoir pris une décision. Oui, il le dit beaucoup plus fermement : la loi de 1989 sur les secrets officiels a été introduite par le gouvernement Thatcher après l'affaire Ponting, précisément pour supprimer la défense de l’intérêt public et faire de la possession non autorisée d'un secret officiel un crime de responsabilité stricte ; ce qui signifie que peu importe comment vous avez obtenu ce secret officiel, le fait de le publier et même de le posséder vous rend coupable. Par conséquent, en vertu du principe de la double incrimination, Assange est passible d'extradition, qu'il ait ou non aidé et encouragé Manning. Lewis a ensuite ajouté que tout journaliste et tout éditeur qui publierait un secret officiel, selon cette loi, commettrait également une infraction, peu importe comment ils l'auraient obtenu, et peu importe qu'il ait ou non révélé les noms d’informateurs.

Lewis venait donc de contredire carrément toute sa déclaration d'ouverture aux médias en déclarant qu'ils n'avaient pas à s'inquiéter puisque les accusations d'Assange ne pouvaient pas leur être appliquées. Et il l'a fait immédiatement après l'ajournement, juste après que son équipe ait distribué des copies de l'argumentation qu'il venait de contredire. Je ne peux pas croire qu'il soit souvent arrivé au tribunal qu'un avocat chevronné se révèle aussi radicalement et si promptement être un imposteur sans scrupules et si peu inspiré. Ce fut sans aucun doute le moment le plus époustouflant de l'audience d'aujourd'hui.

Pourtant, il est notable que je ne trouve nulle part dans les médias grand public la moindre mention de ce qui s'est passé. Ce que je peux voir partout, c'est que les grands médias rapportent, par le biais du copier-coller, la première partie de la déclaration de Lewis sur les raisons pour lesquelles la poursuite d'Assange ne constitue pas une menace pour la liberté de la presse ; mais personne ne semble avoir rapporté qu'il a totalement abandonné son propre argument cinq minutes plus tard. Les journalistes étaient-ils trop stupides pour comprendre les dialogues ?

L'explication est très simple. La clarification provenant d'une question que Baraitser a posée à Lewis, n'a pas donné lieu à un enregistrement imprimé ou électronique de la réponse de Lewis. Sa déclaration originale a été fournie aux médias sous forme de copier-coller. Sa contradiction exigerait qu'un journaliste écoute ce qui a été dit au tribunal, le comprenne et l'écrive. De nos jours, aucun pourcentage significatif de journalistes des médias grand public ne maîtrise cette capacité élémentaire. Le "journalisme" consiste à couper et coller des sources approuvées uniquement. Lewis aurait pu poignarder Assange à mort dans la salle d'audience, cela n'aurait pas été rapporté, à moins qu'il n'existe un communiqué de presse du gouvernement.

Je n'étais pas sûr de l'objectif de Baraitser dans cette affaire. Il est clair qu'elle a très mal traité Lewis sur ce point, et qu'elle semblait plutôt prendre plaisir à le faire. D'autre part, le point qu'elle a soulevé n'est pas nécessairement utile à la défense. Ce qu'elle disait, c'est essentiellement que Julian pouvait être extradé en vertu de la double incrimination, du point de vue britannique, uniquement pour avoir publié, qu'il ait ou non conspiré avec Chelsea Manning, et que tous les journalistes qui ont publié pouvaient être inculpés également. Mais ce point est-il si radical qu'il serait forcément caduc au regard de la loi sur les Droits de l'Homme ? A-t-elle poussé Lewis à formuler une position si extrême qu'elle serait intenable - en lui donnant assez de corde pour se pendre - ou a-t-elle été acculée à la perspective non seulement d'extrader Assange, mais aussi de poursuivre massivement des journalistes ?

La réaction d'un groupe a été très intéressante. Les quatre avocats du gouvernement américain assis immédiatement derrière Lewis ont eu la bonté de paraître très mal à l'aise, car Lewis a déclaré sans ambages que tout journaliste et tout journal ou média de radiodiffusion publiant ou même possédant un secret gouvernemental commettait un délit grave. Toute leur stratégie avait consisté à faire semblant de ne pas dire cela.

Lewis est ensuite passé à la conclusion des arguments de l'accusation. Le tribunal n'avait aucune décision à prendre, a-t-il déclaré. Assange doit être extradé. L'infraction répond au critère de la double incrimination puisqu'il s'agit d'un délit à la fois aux États-Unis et au Royaume-Uni. La loi britannique sur l'extradition interdit expressément au tribunal de vérifier s'il existe des preuves à l'appui des accusations. S'il y avait eu, comme l'a fait valoir la défense, un abus de procédure, le tribunal doit quand même extrader et poursuivre l'abus de procédure comme une affaire distincte contre les auteurs de l'abus. (Cet argument est particulièrement sournois) car il n'est pas possible pour la Cour d'engager une action contre le gouvernement américain en raison de l'immunité souveraine, comme Lewis le sait bien. Enfin, Lewis a déclaré que la loi sur les Droits de l'Homme et la liberté d'expression n'était absolument pas pertinente dans les procédures d'extradition.

Edward Fitzgerald se lève alors pour faire la déclaration d'ouverture pour la défense. Il a commencé par déclarer que le motif de l'accusation était entièrement politique, et que les infractions politiques étaient spécifiquement exclues en vertu de l'article 4.1 du traité d'extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Il a souligné qu'au moment du procès de Chelsea Manning et de nouveau en 2013, l'administration Obama avait pris des décisions spécifiques de ne pas poursuivre Assange pour les fuites de Manning. Cette décision a été annulée par l'administration Trump pour des raisons entièrement politiques.

Concernant l'abus de procédure, Fitzgerald a fait référence aux preuves présentées devant les tribunaux pénaux espagnols selon lesquelles la CIA avait chargé une société de sécurité espagnole d'espionner Julian Assange à l'ambassade, et que cet espionnage comprenait spécifiquement la surveillance des réunions privilégiées d'Assange avec ses avocats pour discuter de son extradition. Pour l'État qui tente d'extrader pour espionner les consultations client-avocat de l'accusé, c'est en soi un motif de rejet de l'affaire. (Ce point est sans aucun doute vrai. Tout juge digne de ce nom rejetterait rapidement l'affaire pour espionnage scandaleux des avocats de la défense).

Fitzgerald a poursuivi en disant que la défense allait produire des preuves que la CIA non seulement espionnait Assange et ses avocats, mais envisageait activement de l'enlever ou de l'empoisonner, et que cela montrait qu'il n'y avait pas d'engagement en faveur d'un véritable État de droit dans cette affaire.

Fitzgerald a déclaré que la façon dont l'accusation a présenté l'affaire contenait une déformation délibérée des faits qui constituait également un abus de procédure. Il n'est pas vrai qu'il existe des preuves de préjudice causé aux informateurs, et le gouvernement américain l'a confirmé dans d'autres contextes, par exemple lors du procès de Chelsea Manning. Il n'y a pas eu de complot pour pirater des ordinateurs et Chelsea Manning a été acquittée de cette accusation devant la cour martiale. Enfin, il est faux que Wikileaks ait initié la publication de noms d'informateurs non censurés, car d'autres organisations de médias en portent initialement la responsabilité.

Encore une fois, pour autant que je sache, si les accusations américaines de préjudice aux informateurs sont largement diffusées, la réfutation totale de la défense sur les faits et l'affirmation selon laquelle la fabrication de faits équivaut à un abus de procédure ne sont pas du tout rapportées. Fitzgerald a enfin évoqué les conditions de détention aux États-Unis, l'impossibilité d'un procès équitable aux États-Unis et le fait que l'administration Trump a déclaré que les ressortissants étrangers ne bénéficieront pas des protections du premier amendement, comme autant de raisons pour lesquelles l'extradition doit être exclue. Vous pouvez lire toute la déclaration de la défense, mais à mon avis, le passage le plus fort portait sur les raisons pour lesquelles il est ici question d'une poursuite politique, et donc d'une impossibilité d'extradition.

Source ici

Le blog de Craig Murray

Traduction : Céline Wagner

Jour 2

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