Assange - 2 ème jour d'audience, par Craig Murray

L’ex-ambassadeur et journaliste britannique, présent au tribunal de Woolwich, livre une analyse extrêmement fine de ce qui se joue en ce moment sur le plan humain entre les fonctionnaires du tribunal et les acteurs de la défense proche de Julian Assange. Pour la juge Baraitser tous les coups sont permis. Ces faits se passent ici, en Europe, dans une démocratie libérale.

Assange - Votre serviteur depuis la salle d'audience, jour 2.

Par Craig Murray, le 26 février 2020

Cet après-midi, l'avocat espagnol de Julian, Baltasar Garzon, a quitté le tribunal pour retourner à Madrid. En sortant, il s'est naturellement arrêté pour serrer la main de son client, en faisant passer ses doigts par le mince orifice de la cage de verre pare-balles. Assange, à moitié debout, a pris la main de son avocat. Les deux gardes de sécurité dans la cage avec Assange se sont immédiatement levés, forçant Julian à s'asseoir, empêchant la poignée de main.

Ceci est loin d’être le pire événement de la journée, mais c'est une image éclatante de la brutalité insensée utilisée continuellement contre un homme accusé de publier des documents. Le fait qu'un homme ne puisse même pas serrer la main de son avocat est contraire à l'esprit dans lequel les membres du système juridique aiment faire semblant de pratiquer le droit. Je vous offre ce moment étonnant comme un résumé des événements d'hier au tribunal.

Le deuxième jour, la procédure avait commencé par une déclaration d'Edward Fitzgerald, avocat d'Assange, qui nous a fortement ébranlés. Il a déclaré qu'hier, le premier jour du procès, Julian avait été deux fois déshabillé et fouillé, onze fois menotté et cinq fois enfermé dans différentes cellules de détention. En plus de cela, tous ses documents judiciaires lui ont été retirés par les autorités pénitentiaires, y compris des communications privilégiées entre ses avocats et lui-même, et il n'a pas été en mesure de se préparer à participer à l’audience d'aujourd'hui.

La magistrate Baraitser a regardé Fitzgerald et a déclaré d'une voix dédaigneuse que te telles questions avaient déjà été soulevé et qu'elle avait chaque fois répondu qu'elle n'avait aucune compétence concernant la prison et qu’il devrait se tourner vers les autorités de la prison. Fitzgerald resta sur ses positions - ce qui lui valut une mimique très méprisante de la part de Baraitser - et lui répondit qu'il allait bien sûr le faire une fois encore, mais que ce comportement répété des autorités pénitentiaires menaçait la capacité de la défense à se préparer. Il a ajouté qu'indépendamment de la juridiction, selon son expérience, il était courant pour les magistrats et les juges transmettent des commentaires et des demandes à l'administration pénitentiaire lorsque le déroulement du procès était affecté, et que les prisons écoutaient normalement les magistrats avec sympathie.

Baraitser a nié catégoriquement toute connaissance d'une telle pratique, et a déclaré que Fitzgerald devrait lui présenter des arguments écrits exposant la jurisprudence sur la compétence en matière de conditions de détention. C'était trop même pour l'avocat de l'accusation James Lewis, qui s'est levé pour dire que l'accusation voudrait aussi qu'Assange ait une audience équitable, et que lui-même pouvait confirmer que ce qu’avançait la défense était une pratique normale. Même à ce moment-là, Baraitser s’est obstinée à refuser d'intervenir auprès de la prison. Elle a déclaré que si les conditions de détention étaient si mauvaises au point de rendre impossible un procès équitable, la défense devrait présenter une motion de rejet des accusations pour ce motif. Dans le cas contraire, elle devrait abandonner les poursuites.

L'accusation et la défense ont semblé surprises par l'affirmation de Baraitser selon laquelle elle n'avait jamais entendu parler de ce que chacune qualifiait de pratique courante. Lewis a peut-être été réellement choqué hier par la description du traitement d'Assange en prison. Ou peut-être a-t-il simplement perçu en lui des signaux d'alarme lui criant : "annulation du procès". Mais le résultat est que Baraitser ne fera rien pour empêcher les abus physiques et mentaux envers Julian en prison, ni pour faciliter sa préparation à sa propre défense. La seule explication réaliste qui me vient à l'esprit est que Baraitser a été mise en garde, parce que ce mauvais traitement et cette confiscation continuelle de documents relèvent de la haute autorité du gouvernement.

Un dernier petit incident à raconter : après avoir fait la queue à nouveau depuis le petit matin, j'étais dans la dernière file d'attente avant l'entrée de la salle publique, lorsque le nom de Kristin Hrnafsson, rédacteur en chef de Wikileaks, avec qui je parlais, a été prononcé. Kristin s'est identifiée, et le fonctionnaire du tribunal lui a dit qu'il lui était interdit d'entrer dans la galerie publique.

La veille, j'étais avec Kristin durant toute la procédure, et il n'avait rien fait de particulier - c'est plutôt un gentleman tranquille. Lorsqu'il a été interpellé, c'était par son nom et par la description de son travail – il était spécifiquement interdit au rédacteur en chef de Wikileaks de participer au procès. Kristin a demandé pourquoi et on lui a répondu que c'était une décision de la Cour.

Alors John Shipton, le père de Julian, a annoncé que dans ces conditions, les membres de la famille partiraient aussi, et ils sont sortis du bâtiment. Ils ont alors, avec d'autres, commencé à tweeter la nouvelle du départ de la famille. Cela a paru provoquer la consternation des fonctionnaires du tribunal, et quinze minutes plus tard, Kristin a été réadmis. Nous ne savons toujours pas ce qui se cache derrière tout cela. Plus tard dans la journée, les journalistes ont été informés par les fonctionnaires que c'était simplement dû à un saut de file d’attente, mais cela semble improbable car il a été renvoyé par le personnel qui l'a appelé par son nom et son titre, et non alpagué comme un sauteur de file d’attente.

Aucune de ces informations ne concerne l'affaire officielle. Tout ce qui précède vous en dit plus sur la nature brutale du procès politique qui se joue en ce moment que sur le simulacre de procès en cours au sein du tribunal. Il y a eu des moments aujourd'hui où j'ai été happé par le jugement et où j'y ai cru, comme au théâtre, où je me suis dit : "Wow ! Cette affaire se passe bien pour Assange". Puis un événement tel que ceux relatés plus haut se produit, une froideur s'empare de votre cœur, et vous vous souvenez qu'il n'y a pas de jury ici digne de confiance. Pour le dire simplement, j'ai l'intime conviction que rien de ce qui se dit ici, de ce qui sera prouvé dans cette salle d'audience, n'aura un impact sur le verdict final de ce tribunal.

Il en va de même pour la procédure proprement dite.

Pour la défense, l'avocat Mark Summers a déclaré que les accusations des États-Unis dépendaient entièrement de trois allégations factuelles concernant le comportement d'Assange :

1. Assange a aidé Manning à craquer un code pour accéder à du matériel classifié.

Summers a déclaré qu'il s'agissait d'une allégation fausse, démontrée lors du procès devant la cour martiale de Manning.

2. Assange a sollicité le matériel auprès de Manning.

Summers a déclaré que les informations disponibles au public prouvaient que cela était faux.

3. Assange a mis sciemment des vies en danger.

Summers a déclaré qu'il était prouvé que cela était faux, tant à partir d'informations accessibles au public qu'en raison de l'implication spécifique du gouvernement américain.

En résumé, M. Summers a déclaré que le gouvernement américain savait que les allégations formulées étaient fausses au regard des faits, et qu'il était évident qu'elles étaient portées de mauvaise foi. Il s'agit donc d'un abus de procédure qui devrait conduire au rejet de la demande d'extradition. Il a décrit les trois chefs d'accusation ci-dessus comme "de la foutaise, de la foutaise et encore de la foutaise".

Summers a ensuite parcouru les faits un à un et a déclaré que les accusations des États-Unis divisent les matériaux divulgués par Manning à Wikileaks en quatre catégories :

A. Les câbles diplomatiques

B. Les rapports concernant des détenus de Guantanamo

C. L'implication dans la guerre en Irak

D. Les règles d'engagement dans les guerres d'Afghanistan et d'Irak

Summers a ensuite méthodiquement passé en revue les points A, B, C, et D en les reliant chacun aux différents comportements allégués 1, 2 et 3 produisant ainsi douze points d'explication qu'il a exposés. Ce compte rendu exhaustif a demandé environ quatre heures de travail et je ne tenterai pas de le restituer ici. Je vais plutôt en donner les grandes lignes, mais je me référerai occasionnellement au numéro du comportement allégué et/ou à la lettre de l'allégation. J'espère que vous suivrez cette présentation - il m'a fallu un certain temps pour la réaliser !

En point 1 Summers a démontré de façon concluante que Manning avait accès à chaque matériel A, B, C et D fourni à Wikileaks, sans avoir besoin qu'Assange lui en fournisse les codes, et qu'elle avait accès à ces documents avant même de contacter Assange. Manning n'avait pas non plus besoin d'un code pour dissimuler son identité, comme l'avançait l'accusation : la base de données des analystes du renseignement à laquelle Manning pouvait accéder - comme des milliers d'autres – ne nécessitait pas un nom d'utilisateur ou un mot de passe pour y entrer à partir d'un ordinateur militaire professionnel. Summers a cité le témoignage de plusieurs officiers lors du procès devant la cour martiale de Manning pour le confirmer. Le fait de craquer le code du système de l'administration n'aurait par ailleurs pas permis à Manning l'accès à d'autres bases de données classifiées. Summers a cité des preuves admises par la cour martiale, selon lesquelles l'intention de Manning pour accéder aux systèmes de l'administration était de permettre aux soldats de mettre leurs jeux vidéo et films sur les ordinateurs portables du gouvernement, ce qui se produisait fréquemment.

La magistrate Baraitser a interrompu fermement l’exposé à deux reprises. Elle a fait remarquer que si Chelsea Manning ignorait qu'elle ne pouvait pas être tracée comme l'utilisateur qui avait téléchargé les bases de données, elle a pu demander l'aide d'Assange pour craquer un code, afin de dissimuler son identité, par ignorance. Elle n'avait, certes, pas besoin de le faire, mais dans ce cas, l'aide d'Assange constitue quand même une infraction.

Summers a souligné que Mme Manning savait qu'elle n'avait pas besoin d'un nom d'utilisateur et d'un mot de passe, car elle accédait déjà à tous les documents sans en détenir. Baraitser a répondu que cela ne constituait pas une preuve qu'elle savait qu'elle ne pouvait pas être retrouvée. Summers a déclaré qu'en toute logique, il n'était pas cohérent d'affirmer qu'elle cherchait un code pour dissimuler son nom d'utilisateur et son mot de passe, alors qu'il n'y avait pas de nom d'utilisateur et de mot de passe. Baraitser a répondu à nouveau qu'il ne pouvait pas le prouver. C'est à ce moment que Summers est devenu quelque peu irritable avec Baraitser, et a de nouveau évoqué la cour martiale.

Baraitser a également fait remarquer que même si Assange avait aidé Manning à craquer un code d'administration, même si cela ne lui permettait pas d'accéder à d'autres bases de données, il s'agissait quand-même d'une utilisation non autorisée, et cela constituait un crime de complicité d'utilisation abusive d'un ordinateur ; y compris si cela était dans un but innocent.

Après une brève pause, Baraitser est revenue avec un vrai punch. Elle a dit à Summers qu'il avait présenté les conclusions du procès devant la cour martiale américaine de Chelsea Manning comme des faits. Mais elle n'était pas d'accord avec le principe que son tribunal devait considérer les preuves présentées devant une cour martiale américaine - même des preuves agréées et non contestées par l'accusation - comme des faits. Summers a répondu que les preuves admises ou les preuves de l'accusation exposées devant la cour martiale américaine étaient clairement considérées comme des faits par le gouvernement américain. Et que la question était de savoir si le gouvernement américain maintenait ses accusations malgré les faits qu'il connaissait. Baraitser a déclaré qu'elle reviendrait sur son argument une fois que les témoins auraient été entendus.

Baraitser ne cherchait pas à dissimuler une hostilité à l'égard de l'argumentaire de la défense, et semblait irritée qu'ils aient eu la témérité de le présenter. Cela a éclaté lors de la discussion du point C, l’implication dans la guerre en Irak. Summers a fait valoir que ceux-ci n'avaient pas été obtenus de Manning, mais qu'ils avaient plutôt été fournis par Manning dans un dossier d'accompagnement avec la vidéo Collateral Murder qui montrait le meurtre d'enfants et de journalistes de Reuters. L'objectif de Manning, comme elle l'a déclaré lors de sa cour martiale, était de montrer que les actions pour meurtres collatéraux violaient les règles d'engagement, même si le ministère de la défense affirmait le contraire. Summers a déclaré qu'en n'incluant pas ce contexte, la demande d'extradition américaine était délibérément trompeuse car elle ne mentionnait absolument pas la vidéo Collateral Murder.

A ce stade, Baraitser ne pouvait pas dissimuler son mépris. Essayez d'imaginer Lady Bracknell disant "Un sac à main" ou "la ligne de Brighton", ou si cela ne vous dit rien, essayez d'imaginer Pritti Patel apercevant un migrant handicapé. C'est une citation textuelle :

"Suggérez-vous, M. Summers, que les autorités, le gouvernement, doivent prendre en compte le cadre de ses accusations ?"

Et Summers imperturbable de répondre par l'affirmative, puis de démontrer où la Cour suprême l'avait dit dans d'autres affaires d'extradition. Baraitser montrait une confusion totale devant l’évidence que n'importe qui pouvait invoquer une distinction significative entre le gouvernement et Dieu.

L'essentiel de l'argumentation de Summers consistait à réfuter le comportement 3 mettant des vies en danger. Cette affirmation n'a été faite qu'en relation avec les éléments A et D. Summers a longuement décrit les efforts déployés par Wikileaks avec ses partenaires médiatiques pendant plus d'un an pour mettre en place une campagne de rédaction massive sur les câbles. Il a expliqué que les câbles non expurgés n'ont été disponibles qu'après que Luke Harding et David Leigh du Guardian aient publié le mot de passe de la base de données en tête du chapitre XI de leur livre Wikileaks, publié en février 2011.

Personne n'avait mis ensemble 2 et 2 sur ce mot de passe jusqu'à ce que la publication allemande Die Freitag le fasse et annonce qu'elle avait les câbles non censurés en août 2011. Summers a ensuite présenté les arguments les plus percutants de la journée.

Le gouvernement américain avait participé activement à la procédure de rédaction des câbles. Ils savaient donc que les allégations de publication imprudente étaient fausses.

Une fois que Die Freitag a annoncé qu'ils avaient les documents non censurés, Julian Assange et Sara Harrison ont immédiatement téléphoné à la Maison Blanche, au Département d'Etat et à l'Ambassade des Etats-Unis pour les avertir que les sources nommées pouvaient être mises en danger. Summers a lu les transcriptions des conversations téléphoniques alors qu'Assange et Harrison tentaient de convaincre les responsables américains de l'urgence d'activer les procédures de protection des sources - et ont exprimé leur désarroi face à la pratique des responsables. Ces preuves ont sapé le dossier du gouvernement américain et ont prouvé la mauvaise foi de ce dernier en omettant des faits extrêmement pertinents. Ce fut un moment très frappant.

En ce qui concerne le même comportement 3 sur les contenus D, Summers a montré que la cour martiale de Manning avait accepté que ces documents ne contiennent pas de noms de sources protégées, mais a montré que Wikileaks avait de toute façon réalisé un exercice de rédaction avec une approche ceinture et bretelles.

La défense a fait beaucoup plus. Pour l'accusation, James Lewis a indiqué qu'il répondrait de manière approfondie plus tard dans la procédure, mais il a souhaité déclarer que l'accusation n'accepte pas les preuves de la cour martiale comme des faits, et en particulier n'accepte aucun des témoignages " personnels " de Chelsea Manning, qu'il dépeint comme une criminelle reconnue se réclamant à tort de nobles motifs. L'accusation a généralement rejeté toute idée selon laquelle cette cour devrait examiner la vérité ou l'ensemble des faits ; prétendant que ceux-ci ne pouvaient être examinés qu'au cours d'un procès aux États-Unis.

Enfin, pour conclure la procédure, Baraitser a lâché une bombe massive. Elle a déclaré que bien que l'article 4.1 du traité d'extradition entre les États-Unis et le Royaume-Uni interdise les extraditions politiques, cela ne figure que dans le texte. Cette clause n'apparaît pas dans la loi britannique sur l'extradition. À première vue, l'extradition politique n'est donc pas illégale au Royaume-Uni, car le traité n'a pas de force juridique devant la Cour. Elle a invité la défense à aborder cet argument dans la matinée.

Il est maintenant 06h35 et je suis en retard pour faire la queue...

Avec nos remerciements à ceux qui ont fait des dons ou qui se sont inscrits pour rendre ce reportage possible.

Cet article est entièrement libre de reproduction et de publication, y compris en traduction, et j'espère vivement que les gens le feront activement. La vérité nous rendra libres.

Source ici

Le blog de Craig Murray

Traduction : Céline Wagner

Jour 1

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