Ma solution au confinement #3: la délicatesse du toucher / Sonnet

Tandis que je me remettais des discordances en chaîne de notre gouvernement qui s’entête - coûte que coûte- à faire tourner la « Machine », remontaient il y a peu à la surface de ma peau confinée quelques irritations enflammées-gages de covid ou de vieux démons à exhumer que je pensais trépassés.

 

Tandis que je me remettais des discordances en chaîne de notre gouvernement qui s’entête - coûte que coûte- à faire tourner la « Machine », remontaient il y a peu à la surface de ma peau confinée quelques irritations enflammées-gages de covid ou de vieux démons à exhumer que je pensais trépassés.

Et de la fenêtre de ma chambre, mes horizons s’accordant aux humeurs de mes névroses, mon cerveau voyageait dans des espaces-temps parallèles, réalités augmentées, visions salvatrices ou pur ennui. Et l’ennui, pour une artiste, c’est bien.

Ainsi, ma chambre devenue scène de mes trauma passés se métamorphosait en la couveuse de maternité où je passais jadis mon temps à pleurer mes torpeurs de nouvelle-née à qui voulait bien les apaiser. Entre angoisse de mort et abandon, à ma fenêtre, j’étais prise d’une irrépressible régression.

Devant composer avec le tumulte extérieur incohérent et le silence assourdissant de mon antre vitrée, fraichement arrachée à mon nid douillet intra-utérin, ma peau enfiévrée et si fatiguée que j’en saignais du nez, ne recevait pour tout soulagement qu’une solitude béante à endurer.

Je m’agitais et gesticulais en un diaphragme torturé : « je veux toucher ! je veux être touchée ! ». Et, en guise de baume, mon corps ne recevait pour toute jouissance sensorielle, que les manifestations phénoménales de ma détresse : larmes, cris, asphyxie. Intensément, dramatiquement, tragiquement investie dans un excès émotif de manque, je tentais d’exister, sans contact.

Et dans ce déploiement spectaculaire d’un appel à l’aide à peine déguisé « à l’aide, je ne sais pas souffrir cela ! », « à laide ! comment faites-vous pour rester si calme au-dehors quand je me meurs dans mon confortable désespoir confiné ? », je ne parvenais in fine qu’à me trouver hors de moi-même.

Au coeur de gesticulations sans nom et de vains geignements, sur-touchée par des soins en intrusions forcées, overdosée d’émotions mortifières, ma peau se languissait d’être touchée- pour de vrai, d’être touchée par toi.

Ellipse.

En cet espace où je ne manque de rien, je manque de toi à chaque instant et je me morfonds dans une blase sans nom. Je voudrais continuer d’être à la fête, d’être la fête de quelqu’un. Mais il n’y aura pas de visite- ou si peu-  et je ramasse les restes de cotillons et je me demande : « est-ce déjà terminé ? ». Plus rien ne me fait frissonner. Ma foi a tari et je peine à retrouver la source de ma jadis torrentielle et débordante joie.

Retour à la fenêtre.

Telle une silhouette des peintures de… femmes à la fenêtre, j’attends. Nostalgique, mélancolique. Je n’ai rien à faire d’autre qu’attendre. Ainsi prostrée, ma rêverie de promeneuse solitaire à la promenade ridiculement réduite à néant en est rendue à la ridicule obsession de trouver un désir qu’elle n’a plus, de nous retrouver guillerets et affolés de nous étreindre à perpétuité.

Ce confinement n’est rien. C’est la vulgarité du sentiment, telle une dégénérescence affective, qui fait tourment : celui d’être blasée de ne plus désirer et ne plus toucher « assez », craindre de n’être plus désirée et n’être plus touchée « assez », jusque sentir ma peau fondre dans son inutilité en un état de pourrissement avancé.

Silence.

Et puis soudain, plus rien. Dans cette sidération régressive à souhait, ce n’est plus le manque mais bien le manque de manque qui m’a assiégée. Manquait plus que ça!

Ainsi donc tu ne me manques plus. Ah, mais Barthes lui-même le dit pourtant, il me faut bien, pour ma survie d’être amoureuse, « aimer par intermittence ». Sauf que, moi, je veux désirer en continu à durée indéterminé ! Te désirer à te déchirer les artères, à te sonder plus que tu ne l’espères, à te bouffer et marquer tes restes au fer. C’est clair ?

C’est que, voyez-vous, dans cette intermittence ou cette absence prolongée du toucher, je crains la larve de quelque obscénité : celle de s’y accoutumer, à ce luxe confiné, celui de ne manquer de rien à tel point que je finis par ne plus sentir le manque de toi. Et sortir de ce confinement et nous dire « tiens, on s’est manqué », on s’est loupé, comme a loupé un coup de téléphone, un rendez-vous, un programme télé. On s’est manqué, on s’est loupé. Dans cet éloignement où les écrans pourraient nous satisfaire en un écrin  virtuel, une interface d’ersatz de peau nouvelle, qui suffiraient à combler nos manques de nous toucher… au point de penser que là se trouve la vie… quand rien de cette vie-là ne nous satisfait vraiment.

L’ennui me fait obsessionnel tourment. La frustration me ravit de moi-même et mon attention faillit à l’armée de mon insupportabilité.

Ellipse.

Et de ce manque et ce manque de manque qui ravage les pores de ma peau… soudain, plus rien. Comme un évanouissement après un orgasme fulgurant, après une crise de tétanie où le corps contre l’esprit gagne une guerre sans merci, après une petite mort où le cerveau abdique enfin sa longue agonie.

Dans ce dénuement, enfin nue et offerte à un peau contre peau chaud, un pore de ma peau tressaillit, puis un autre… et un autre … comme un réjouissant guiliguili. Une brise qui souffle un air nouveau, insuffle en mon enveloppe une ode sensuelle nouvelle- exquise brise subtilement éthérée, éclosion de belle de jour à l’aurore encore réservée, improvisation magique en une promenade inexercée là, « là où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté ».

Dans ce luxe de volupté, je renais.

Ellipse.

A cet ordre de la Machine devenue empire de nous-même, tyran de nous-même, je voudrais choisir le désordre : le désordre d’un insert cinématographique. La scène, dans le film « Magnolia » de Paul Thomas Anderson où Julianne Moore, en pleine angoisse de mort, en pleine dépossession de ses moyens, en pleine charge mentale et angoisse de non-gestion, s’attarde trois secondes camera au ralenti pour donner un baiser à son homme agonisant. Et là, l’instant de trois secondes, c’est l’âme qui gagne, c’est l’humanité qui gagne. C’est la tendresse et c’est la délicatesse d’un toucher qui se fait baume pour l’éternité. C’est le luxe de la tendresse bien pesée. Et c’est le temps de la délicatesse du toucher.

Le luxe de recevoir un message « je suis à tes côtés ». Et l’instant de le lire je suis touchée. Assez. Assez pour que ma peau se rappelle le frisson d’une étreinte passée, assez pour que les vitres de ma couveuse explosent dans la métaphore dépassée.

Il en est un autre luxe, celui de sentir dans tes mains qui glissent en mon vagin l’or en paillettes qui scintillent à chaque soubresaut de mes reins. Breuvage d’ambroisie. Le luxe de s’enlacer et de sentir dans ce no man’s land d’interdiction de toucher que je te désire encore à te déchirer les artères, à te sonder plus que tu ne l’espères, à te bouffer et marquer tes restes au fer. C’est toujours clair ?

Le luxe d’être plongée dans un silence de paix si pur que tu peux y entendre les ondes sonores de mon coeur, la mélodie de mes pensées.

Le luxe d’y nager en apnée comme en liquide amniotique dénouant mes tourments  en ruban, en filament d’une méduse translucide évoluant dans l’eau verte cristalline d’une Venise délivrée.

Le luxe de dire « merci ». Le luxe de déposer un sourire en guise de « oui » et un sourire en guise de « non ». De se célébrer d’un regard qui dure un peu plus qu’à l’accoutumée. De sonder ton regard et d’y voir la larme qui dans son impertinente pudeur ne coulera jamais.

Le luxe de savoir qu’on est toujours la fêté de quelqu'un et le luxe de ne pas savoir.

Le luxe d’un mot chaud qui s’inscrit dans ma peau et s’ancre assez pour un rainy day.

Le luxe de ré-apprendre à respirer.

Le luxe d’apprendre des poèmes par coeur, pour se rappeler que par le coeur, on apprend, on reste vivant.

Le luxe de nous dire que nous voulons aller sur la lune ensemble car « tendre vers », n’est-ce pas déjà y être un peu ? Le de regarder les étoiles seule et te savoir quelque part à mes côtés.

Le luxe de pouvoir écrire cela pour l’éternité, sachant que l’éternité n’est qu’une plus ou moins longue éphémérité.

Le luxe est là, dans le détail pour lequel Dieu et Diable se disputent l’amour, dans les trois secondes de Julianne Moore.

Le luxe… c’est quand tu prends ma main… et rien.

Juste ta main qui prend, qui touche, qui étreint.

Qui enlace en silence ma peau en un écrin.

Qui osmose en cet instant le présent en son destin.

Et dans ce luxe de ta main dans la mienne, devant l’écran de la télé, toute la domesticité se fait promesse d’une poésie renouvelée.

Et par ce toucher rare, précieux, je me sens comme confirmée en moi-même, autorisée enfin à exister. Et j’assiste, émerveillée, à ma mue.

 

Ellipse.

Dé-comprendre, ré-apprendre, ré-apprivoiser une certaine forme de « toucher » et d’ « être touchée ». Comme te regarder jardiner, faire à manger, te mouvoir en toute intimité et m’inscrire dans une autre temporalité- un ralenti ciné- dans une tranquille domesticité, m’extrayant ce faisant des orgasmiques fulgurances- gages d’opulence, gage de pseudo-existence, où je capitalisais mes intérêts d’individu politique en régression spontanée. Un en-moi versus hors-de-moi.

C’est vrai, il en est un, de luxe, si rare qu’il n’est côté que dans l’invisible marché d’une physique quantique dont les barbares ne pourront s’emparer : oser s’aimer, se désirer, dans le silence du geste et le silence de la pensée.

Et faire le pari d’une politique de l’intime, où chaque geste en cet antre sacré devient récompense à rétribuer. Un jour. Après. Vous me suivez ?

 

Dans ce luxe de l’intime comme nouvelle arme politique, ces vers, enfin, de Shakespeare que je me permets de vous dire :

« Si la morne substance de ma chair était une pensée

L’injurieuse distance ne saurait arrêter mon chemin 

Car alors, peu importe l’espace, je me verrais catapultée

depuis les plus lointains confins jusque l’endroit où tu te tiens; »

« If the dull substance of my flesh were thought,

Injurious distance should not stop my way;

For then despite of space I would be brought,

From limits far remote where thou dost stay.

No matter then although my foot did stand

Upon the farthest earth removed from thee;

For nimble thought can jump both sea and land

As soon as think the place where he would be.

But ah! thought kills me that I am not thought,

To leap large lengths of miles when thou art gone,

But that so much of earth and water wrought

I must attend time's leisure with my moan,

Receiving nought by elements so slow

But heavy tears, badges of either's woe. »

 

 

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