Le collectif au coeur de l'apprentissage

Pourquoi favoriser le collectif pendant un apprentissage ? C’est par le groupe que s’opère bien des situations d’apprentissages, c’est volontaire et choisi ; c’est de lui que naît des consensus sur des propositions, des arbitrages sur les règles du vivre ensemble. Le stage est un parti pris des Ceméa qui institue individu et groupe dans une dimension du collectif dont l’objet est de se former.

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Ils sont 40, en stage de formation, ils viennent d’arriver et sont accueillis à plusieurs endroits de l’espace pour un stage en internat, cette scène est la même depuis 80 ans ! Laura propose un café, un jus de fruit dans la salle à manger, dans laquelle est déjà installée une ronde de chaise et sur une table des photos, un petit papier indique une consigne (choisi la photo qui selon toi, représente ta conception de.. » ; Gilles est dans le salon et lance une partie de Jeu de société avec Ahmed et Marie arrivée au train tôt de ce matin : il explique les règles du jeu tout en faisant connaissance ; François et Charles sont dans le bâtiment d’hébergement pour que chaque personne qui arrive puisse déposer ses affaires, proposant une visite des différents espaces ateliers, un post-it à afficher sur la porte de sa chambre une fois choisie ; plusieurs attendent sur le perron en discutant.

Chaque personne est en attente d’un démarrage quel que soit son statut (formateur ou formatrice stagiaire), tous sont dans les « starting block », dans quelques minutes, un groupe va naitre de tous ces éléments, ceux liés à chaque personne, ceux qui ont été pensés pour être ensemble, faire ensemble, des limites propres à cet espace ou au nombre, des potentiels de cet environnement, du partage né de la rencontre, des ressources à se transmettre… et plus encore des institutions du collectif, petite fabrique de cette pédagogie institutionnelle que les Ceméa mettent en œuvre depuis 80 ans, pour que quelque chose advienne…

Résolument en effet, le groupe est l’un des constituant de cette pédagogie, c’est par lui, que s’opère bien des situations d’apprentissages, c’est volontaire et choisi ; c’est de lui que nait des consensus sur des propositions, des arbitrages sur les règles du vivre ensemble ; le groupe fonctionne dit-on ? à l’image de fonctions qu’il active en son sein : l’accueil, l’ambiance, le rythme, l’organisation la régulation, la proposition ; et aussi les apprentissages se comprennent mieux à plusieurs par l’interaction, la mise en pratique, le questionnement ; se fabriquent par un travail d’enquête sur les savoirs, l’exposé des ressources de l’un et la vérification à plusieurs ; se transmettent par la mise en commun, parfois par la mise en situation avec d’autres faisant émerger ici des compétences adaptées (au métier, au contenu de la formation) et aussi inédites (transversale, situationnelle, humaine). C’est ce « plus », né de la dimension groupale si celle-ci fonctionne bien ; c’est un frein, pour celui qui sait mieux que quiconque et qui ne peut s’y inscrire ; c’est pour tous aliénant ; même si chacun découvre qu’à plusieurs on va moins vite certes, mais souvent, on va plus loin.

Le stage est un parti pris des Ceméa qui institue individu et groupe dans une dimension du collectif dont l’objet est de se former : « le collectif en effet n’est pas le groupe. Le collectif est une machine à traiter l’aliénation » (J Oury 1986).

Revenons au stage ici photographié dans la première vignette, et observons après quelques heures d’installation dans la formation ce groupe : des rendez-vous réguliers affichés avec un repère de couleur pour chaque séquence de formation sont indiqués dans la grille de stage hebdomadaire. Concernant le collectif, il est écrit tous les matins, de 9h à 9h30 « quoi de neuf – point sur la formation ». Que s’y passe-t-il ? Un temps d’abord en petit groupe pour « se chauffer » à 3 ou 4 sur ce qu’on a envie de dire aux autres, sur ses ressentis ; puis un temps pour retransmettre aux autres ; un temps où on écoute chaque groupe, puis chacun.e peut prendre une part, sa part ; un temps où on propose et décide démocratiquement à 40 des décisions qui concernent l’ensemble des membres présents, qui peuvent influer sur les temps proposés dans le stage, où la règle de vie qui empêche une personne d’être à l’aise. Un temps de discussion et de dispute parfois. Un temps où on ne distingue plus dans les échanges qui est formateur.trice, qui est stagiaire. Un temps qui s’arrête à l’heure dite, et qui transfère au lendemain la suite des échanges, des négociations, des propositions. Entre ces deux espaces temps du jour vers le lendemain, ça infuse. Chaque sujet du groupe a entendu, a pu dire, peut en comprendre quelque chose, ou chercher à comprendre en dehors de cet espace institué ; il n’est pas rare que la difficulté posée n’attende pas le lendemain pour que quelqu’un se saisisse d’une forme de résolution. Il n’est pas rare aussi que « des groupes » révèlent alors une mentalité propre, une normativité, ou un fonctionnement violent, voire de passage à l’acte.

La fonction du « prendre soin » peut s’articuler entre chaque membre du groupe ; ça se situe donc dans un second temps dans ces espaces informels, dans tous les interstices du stage ; chacun est institué en responsabilité pour infléchir le fonctionnement, vers une régulation, efficace parce que démocratique et respectueuse des besoins de chacun. Il s’agit ici d’un travail sur l’ambiance, sur la parole ou les non-dits ; elle révèle et met au travail cette aliénation-là qui semble irréductible à tous les groupes et les situations éducatives ou soignantes ; tout au plus peut-on l’apprivoiser, en prendre conscience, sans que jamais l’inconscient ne cesse de nous jouer des tours. « Le collectif est en question dans tout le travail qu’on fait » disait Jean Oury, notamment dans des espaces collectifs où nous intervenons (Hôpital, centre de vacances, école).

Dans cette démarche d’Éducation nouvelle, le collectif est en jeu. Il s’agit alors en formation, de se poser la question de cette transposition, dans les espaces de travail, notamment éducatif. Le collectif, signifiant plus large que le groupe, est alors une formidable machine à articuler pour que quelque chose advienne, et si possible d’une façon humanisante.

Anne-Claire Devoge

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