Vie sociale et confinement: à l'hôpital de jour

VST, la revue du travail social et de la santé mentale des CEMEA réagit à l'actualité en recueillant des témoignages de professionnels actuellement sur les terrains. Comment les institutions s'organisent-elles pour faire face au coronavirus ? Quelles difficultés, mais aussi quelles inventions de la part des professionnels et des usagers pour maintenir une vie sociale … même en étant confinés ?

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           VST à L'Hôpital de jour Santos-Dumont Paris

 

 

L’Hôpital de Jour Santos-Dumont accueille des adolescents et des jeunes adultes présentant des troubles du spectre de l’autisme. Le centre est un lieu de soins non sectorisé, accueillant des patients âgés de 14 à 24 ans, manifestant des symptômes autistiques, des troubles relationnels et psychiques.

Un des plus anciens hôpitaux de jour, le premier à Paris à accueillir des personnes autistes, créé en 1963. Le centre accueille vingt-cinq jeunes femmes et jeunes hommes à partir de quatorze ans et jusqu'à vingt-quatre ans. Vingt et un professionnels constituent l'équipe, des soignants, des éducateurs, une enseignante, une psychomotricienne, une assistante sociale, des secrétaires, une agente de service et des stagiaires. Le centre est ouvert du lundi au vendredi à la journée, fermé le week-end et sur une partie des vacances scolaires. Les jeunes qui le fréquentent résident à Paris ou dans la banlieue parisienne.

L’Hôpital de Jour Santos-Dumont a pour mission de proposer et de mettre en place pour les adolescents et jeunes adultes des soins en ambulatoire pluridisciplinaires et personnalisés, associés à un accompagnement éducatif et à des apprentissages pédagogiques. Ces soins, cet accompagnement et ces apprentissages sont donc élaborés avec les patients et familles et en concertation avec les divers partenaires de leur prise en charge.

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 Le « groupe actu » existe depuis deux ans et réunit une quinzaine de personnes deux fois par semaine, des jeunes accueillis à Santos-Dumont et des professionnels. Les échanges se traduisent par la fabrication d'un journal. Une éducatrice de l'équipe a parlé des Cemea et présenté VST pour préparer cette interview.

Aujourd’hui, trois personnes sont présentes à l'hôpital de jour, Loriane, médecin psychiatre et chef du service, Léo, infirmier et Pierre, 17 ans, un des jeunes de Santos. Les autres jeunes et professionnels sont à leurs domiciles au téléphone pour ce groupe actu consacré à l'interview. Xavier, Térence, Antoine, parmi les jeunes sont déjà en ligne ; Inès, Georges, Arthur devraient rejoindre le groupe. Tsourith, psychologue, Alison, stagiaire psychologue, Marianne, éducatrice, Sofia, stagiaire psychologue, Laurence, enseignante sont également à l'écoute.

Au fur et à mesure de l'accueil des uns et des autres, les premiers échanges se tissent autour d'une présentation brève. Loriane invite ensuite les jeunes à raconter l'histoire de leur arrivée pour mieux comprendre leur parcours antérieur et le sens de leur présence dans ce lieu. Ce moment, par les informations données par les jeunes, chacun à sa manière et avec ses mots, accompagnés par les commentaires ou les compléments des membres de l'équipe, comme un préambule aux questions qui vont ponctuer les échanges, introduit la tonalité des relations installées ici pour ce travail au long court dans ce type de prise en charge et l'ambiance du lieu.

 

Xavier : J'ai 21 ans et je suis arrivé ici à l'âge de 20 ans. En arrivant au centre j'étais stressé, je suis stressé, je ne sais pas trop quoi dire à propos de quand je suis arrivé. Pierre, Tsourith, Loriane apportent quelques éléments de l'histoire de Xavier pour l'aider. Xavier a été exclu, petit, d'un établissement de la banlieue et s'est retrouvé pendant un temps à domicile sans institution seulement suivi par le psychiatre du CMP. Il est arrivé ensuite à Santos. Loriane souligne à Xavier qu’être stressé est une bonne raison pour être admis ici à Santos.

Pierre : Je m’appelle Pierre et j’ai 17 ans. Moi je suis arrivé à Santos-Dumont à l’âge de 16 ans et demi en juin 2019 par le CMP, avant j'étais dans les écoles normales, maternelle et primaire, puis au collège et une seule année au lycée. J'habite dans la banlieue sud de Paris. Loriane précise qu'il n'y avait, au moment de son arrivée, plus de scolarité possible et qu’avec Laurence, enseignante qui assure ici une scolarité et qui est en lien avec les dispositifs Ulis (Unité Localisée pour l'Inclusion Scolaire) et post Ulis, sont étudiées des solutions autres.

Georges : je téléphone à quelqu’un. Je suis encore fatigué.

Pierre : chaque fois que je parle Térence il parle.

Térence : il faut me tutoyer. Moi j’ai 16 ans et demi.

Xavier : arrête de parler du tutoiement tout le temps !

Antoine : Aujourd’hui je suis encore énervé.

Xavier : Pourquoi, à cause du confinement ?

Antoine : Oui, à cause du confinement. Bonjour Dominique, je me présente je suis Antoine, je suis le plus jeune de Santos, j’ai 25 ans. Je suis là encore une année supplémentaire en attendant de trouver du travail. Moi le confinement je le sens très mal depuis au moins cinq semaines ; c’est très difficile.

Loriane : Antoine est-ce que vous voulez dire que vous êtes le plus jeune sortant ?

Pierre : Non c’est Sami le plus jeune sortant, au groupe projet d’avenir.

Loriane et Marianne indiquent que la présence d’Antoine au-delà de l'âge limite de 24 ans s'explique par la nécessité d'un projet futur construit qui lui plaise et du temps nécessaire pour le concevoir.

Antoine : Je ne connaissais absolument personne la première fois que je suis arrivé à Santos. Je ne connaissais même pas mon emploi du temps du tout, du tout. Après ça allait mieux quand j’ai signé mon contrat d’admission avec Loriane et mes parents. J’étais très, très heureux, vraiment heureux et tout le monde à la réunion générale m’a applaudi. Avant Santos-Dumont, je suis allé d’abord à l’école de Chaillot au métro Franklin Roosevelt et après dans le douzième arrondissement de Paris au collège. Après je suis allé à Lyon dans une école et puis c’est tout. Ah oui si si à Saint-Thérèse, mais je n'ai pas envie de parler de Saint Thérèse, quatre années absolument horribles. L’école et l’inclusion, moi je n’aime pas. Laurence et Marianne ont soutenu Antoine dans le rappel de son parcours scolaire et Loriane fait remarquer qu'il y a eu des endroits où Antoine n'a pas été très heureux et donc est posée là la question de l'inclusion à l'école.

Loriane : Antoine peut-être faudrait-il que vous parliez de votre énervement et de la difficulté du confinement, Dominique aura peut-être des questions comme c'est une interview ?

Laurence : Georges vous voulez nous parler ?

Georges : Non !

Marianne : Au moins, comme ça, c'est clair !

Pierre : mais ce sont les présentations !

Loriane : Georges, continuez à nous écouter alors.

Georges : Bonjour Marianne, ça va ?

Pierre : je crois qu’il a déjà dit bonjour…

Loriane : Georges, vous avez compris qui est là ? Donc il y a Loriane, Léo, Pierre, Antoine, Térence, Xavier, Marianne, Tsourith, Sofia, Laurence, Alison et Dominique Besnard psychologue, des Cemea et VST et... Arthur (qui vient de rejoindre le groupe au téléphone de son domicile lui aussi) ; mais c'est la fête ! Pendant toute l’énumération des prénoms des personnes présentes par Loriane, Georges a repris en écho chaque prénom. Et Arthur à peine arrivé félicite Antoine d'avoir eu le courage de parler.

Arthur : J'ai 21 ans, je suis né en 1998 et voilà. Je suis arrivé il y a un an grâce à mon psychologue que je voyais depuis trois années à son cabinet.

Térence intervient dans la conversation et déclenche des réactions d'irritation sur le fait de couper la parole de façon intempestive. Loriane annonce que des temps seront ménagés pour donner la parole à Térence. Georges veut raccrocher, Tsourith et Marianne l'invitent à s'isoler seul dans sa chambre pour être plus tranquille ou à effectivement raccrocher s'il le désire. Georges dit au revoir et raccroche. Loriane note qu'il est coutumier du fait et qu'il rappellera peut-être.

Dominique Besnard (VST) : Après ce moment de présentation qui a permis l'installation de notre rencontre, sur cette situation nouvelle et inédite du confinement, quelles sont pour vous, tant vous les jeunes que les professionnels, les sensations, les réflexions que vous avez envie de partager ?

Arthur : C’est très, très dur ; tout me manque, les déplacements, les amis, le restaurant, le cinéma, les centres commerciaux, le métro, le train de banlieue. Tout me manque, les touristes, les voitures, les bus, les boutiques, les vélos. Une sensation de vide, de colère, d’humiliation, de dégoût, de manque de motivation, un peu des choses comme ça.

Loriane : Arthur vous vivez loin, vous habitez dans une autre ville, à Provins la moitié du temps chez votre mère et en banlieue parisienne chez votre père. Vous êtes un habitué du train et des transports.

Arthur : Un habitué du Transilien !

Loriane : On va donner la parole à Térence alors peut-être veut-il parler à Dominique ?

Térence : (qui souhaite que je le tutoie ; suit un échange de questions brèves et de réponses entre nous). On fait des « apéros zoom » avec des amis, tous les jours, ça fait du bien, oui ça fait du bien, beaucoup de bien. C’est le moment de la journée où je suis en relation avec d’autres personnes, avec mes grands-parents. Et cette situation elle n’est pas trop difficile.

Marianne : Pas trop difficile, ah bon ? Pourtant tu nous appelles environ 100 fois par jour ! (rires)

Tsourith : Térence aime bien téléphoner et ça lui fait du bien peut-être ; et ça lui plaît d’avoir 100 fois par jour quelqu’un ?

Loriane : Moi pour aujourd’hui j’ai déjà eu quatre appels !

Dominique B : Donc Térence appelle beaucoup ?

Laurence : on l’autorise à nous appeler en ce moment donc ça lui plaît.

Loriane : Térence, c’est quelque chose que vous avez gagné pendant le confinement, on vous répond beaucoup plus, c’est un grand changement. Avant je pense que je ne répondais pratiquement jamais aux appels personnels de Térence, alors que maintenant je réponds.

Suit un échange dans lequel Térence me décrit son super téléphone et sa carte double sim qui fait rire et sourire le groupe.

Loriane remercie Arthur pour son propos, propos très fort et invite Pierre à répondre après que d'autres lui ait rappelé la question.

Pierre : Hum... Ce que j'aime en confinement, pas grand-chose, j’aime regarder sur l'ordinateur YouTube. Comment je vis cela, bon ça va à part la maison avec mon petit frère qui est autiste non verbal. Et après le confinement j'aimerais revoir mes amis du collège, espérons qu’ils ne m’ont pas oublié. Comme il y a le confinement je ne peux pas ; ils restent à la maison. (Pierre a été scolarisé en milieu ordinaire du fait de la réforme des Ulis). Et j'ai été viré du lycée à cause de mon comportement au deuxième trimestre.

Loriane : Pierre vous êtes dans un cas particulier parce que vous venez presque tous les jours à l’hôpital de jour depuis le début du confinement parce que, comme vous l’avez dit, vous avez un petit frère autiste non verbal et la cohabitation est parfois difficile. Comment ce serait le confinement avec votre petit frère ?

Pierre : Ça se passerait très très mal, parce que je me comporterais violemment avec mon petit frère.

Loriane : Lui aussi, parfois, ou pas du tout ?

Pierre : Il m’embête en faisant des choses qui me dérangent.

Marianne : C’est très compliqué à la maison pour toi Pierre, c’est ce que tu nous dis.

Loriane : Je le redis parce que je l’ai expliqué de nombreuses fois notamment à Antoine; on a voulu être dans la prévention d’une situation de crise au domicile. C’est la raison pour laquelle on accueille Pierre tous les jours, même dans cette période, pour éviter que vous vous retrouviez, soit vous, Pierre, soit votre petit frère, aux urgences pédopsychiatriques ou psychiatriques.

Pierre : Sinon je peux devenir fou et violent, je le frappe. Une fois j’ai pris un ustensile de cuisine et cela aurait pu mal finir.

Loriane : Je sais que ça rend certains malheureux de savoir que Pierre est accueilli et pas eux ; mais en fait c’est vraiment une situation très particulière.

Antoine : Moi le confinement je le sens très mal ; le déconfinement c’est dans 18 jours et oui je suis impatient. Mon anniversaire c’est dans deux semaines. Et le confinement je le sens très mal depuis cinq semaines. J'envoie des textes sur le site Internet qu’on a créé pour ça (La vie santosienne). Et après le groupe actu, il faudrait que j’en parle à mes collègues de travail parce que je ne peux plus supporter ça du tout. Je ne me sens pas bien du tout chez moi Laurence.

Térence : on le refait quand le groupe actu ?

Laurence : Lundi après-midi, mais là on ne parle pas du groupe actu, là on parle du ressenti d’Antoine.

Antoine : Depuis cinq semaines, il y a des moments où je me sens bien et il y a des moments où je ne me sens pas bien du tout. Par exemple mardi j’étais très, très énervé après la réunion générale (réunion qui regroupe, chaque semaine, tous les patients et tous les professionnels), notamment parce qu'on m'a coupé la parole.

Loriane : Antoine, en réunion générale, il y a aussi des jeunes gens et des jeunes femmes qui ne sont pas à l'aise dans la parole ou qui ne parlent pas et que l’on n'entend pas. Vous, vous êtes très à l'aise pour parler je vous l’ai déjà dit plusieurs fois et par moment ça peut écraser certaines autres prises de parole. Cela nous a été renvoyé par certaines familles.

Laurence : Antoine, parfois on peut écouter le silence des autres et attendre qu’ils aient envie de parler.

Loriane : Quelqu'un vous a peut-être coupé la parole et vous avez trouvé cela un peu dur et donc cela vous a un peu énervé. Mais vous savez aussi que vous avez toujours été soutenu. Je crois qu’il faudra que l'on réfléchisse à tout cela, mais je comprends que cela vous ait heurté.

Dominique B : Antoine, vous pensez que le confinement agit sur votre énervement ?

Antoine : Oui aussi parce que, en fait je suis impatient de retrouver tout le monde, et aussi de retrouver le groupe actu habituel à nos horaires habituels. Le groupe actu normalement c’est deux fois par semaine, ça dure deux heures et on discute par rapport à chez nous, ce qu’on a fait pendant le confinement et après il y a un autre groupe et pour rédiger le jeudi, pour que ce soit un journal.

Marianne : Ce que j’entends aussi, c’est qu'il est difficile de se parler au téléphone, la réunion générale par téléphone est plus compliquée que lorsque on est tous ensemble. Lors de la réunion générale en situation habituelle on se coupe aussi la parole quand on est tous ensemble, mais on est soutenu par la présence des autres, on se regarde, on peut se toucher, ça peut s’apaiser. Et c'est ce qui fait qu'on accepte mieux parfois qu’on nous coupe la parole ou que quelqu’un bouge. Et on peut se soutenir comme ça ; alors qu’au téléphone, c’est plus difficile, peut-être qu’on prend plus mal les choses quand on est tout seul tu vois, tu comprends ?

Antoine : Oui je comprends, mais c’est très compliqué pour moi Marianne.

Arthur : Pour moi aussi.

Tsourith : Antoine, si on regarde le temps de parole de chacun, en règle générale, sur tous les groupes que nous faisons, tu parles beaucoup, beaucoup plus que les autres, peut-être que tu en as besoin mais il n’empêche que les autres en ont aussi besoin et ont des choses à raconter. Si on te laisse tout le temps parler, les autres n’osent pas prendre la parole tu comprends ? Il y a des choses que tu peux dire, que tu peux dire en individuel aux gens, mais quand on est dans un groupe on est obligé de dire stop et parfois de couper la parole.

Loriane : Antoine, pour revenir à la question de Dominique, ce que vous dites aussi c’est que la perturbation des emplois du temps c’est très difficile pour vous, vous n’aimez pas ça du tout. Les horaires du groupe actualité ont été modifiés et ça ne vous plaît pas du tout et vous espérez un retour à la situation d’avant. Que cela vous met à mal que ce ne soit pas les mêmes horaires que d’habitude.

Antoine : Parce que moi les horaires d’habitude, ça commence à 10h et ça finit à midi.

Loriane : En tous les cas Antoine pour le déconfinement, je ne crois pas que cela pourra être comme avant ; ce sera quand même différent.

Antoine : Ça j’ai bien compris et moi je veux bien revenir à Santos si tu es d’accord.

Loriane : On va accueillir tout le monde mais pas ensemble.

Térence : moi je n’irai pas à Santos.

Antoine : J'ai bien compris, mais qu’est-ce qu’on va faire tous, on ne pourra pas se toucher, se faire des bisous.

Pierre : Antoine quand tu viendras à Santos-Dumont tu feras exactement comme avec les animatrices de la Maison des écrivains (atelier d’écriture dans un ESAT artistique). Ces animatrices n’aiment pas les bisous.

Loriane : Ce que vous dites bien, c’est que l’absence de contact ou le fait qu’il n’y ait que des contacts téléphoniques, ça fait plein de malentendus et on ne sait plus trop, comme l'a dit Marianne, comment se situer avec les autres parce qu’on ne fait que d’entendre leur voix au téléphone. Ça c’est vrai, je suis tout à fait d’accord avec vous, moi aussi je le ressens comme ça. Et puis vous dites aussi que la perturbation de notre organisation habituelle pour vous c’est dur. Je trouve que cela répond drôlement bien à la question de Dominique.

Arthur : J’aimerais raconter moi aussi mon parcours scolaire. Quand j’étais à la maternelle, j’avais un peu de difficultés à parler à mes professeurs mais je n’avais pas trop de difficultés à parler à mes amis. Arthur évoque ensuite des moments difficiles de sa scolarisation : racisme, rejet. Ceci est une réponse au récit d’Antoine de sa propre scolarité.

Dominique B : Ce confinement et l'empêchement à vous rencontrer à Santos, vous a permis de déployer d'autres outils pour conserver les liens avec les limites qui viennent d'être énoncées. Pouvez-vous expliquer les nouveaux usages ?

Marianne : Nous avons mis en place un site internet à destination des patients et des soignants où chacun peut publier des textes, photos, vidéos, dessins, chansons… Xavier est très actif sur le site mis en place ; le blog est entièrement libre. On peut y écrire, y mettre des photos, etc... Et même ceux qui n'y mettent rien, le consultent. Cela garde l'hôpital vivant, cela compense le manque du collectif en présence physique.

Léo : Des conversations par téléphone, des textos, des mails chaque jour et même parfois tard le soir. Une plus grande communication en fait, une plus grande facilité à avoir les familles au quotidien étonnamment ; nous n'avons jamais eu autant d'échanges avec les familles (pluri-quotidiens).

Marianne : Cette communication renforce le côté familial mais pose aussi la question de la confusion vie privée, vie professionnelle. Avec les appels Whatsapp, on rentre dans l'intimité, on voit chez eux, ils voient chez nous. C’est délicat. La question se pose de cela dérange ou pas ?

Antoine : moi non

Loriane : à titre personnel je suis gênée par les appels en visio avec des images, pour moi l’œil est attiré par l'image, celle de l'autre et la sienne. Je le ressens comme un excès, je crains que cela ne puisse devenir intrusif, persécutant. Quand on est ensemble en présence, on se regarde simplement mais on ne se scrute pas le visage. Alors que là, on le fait parfois, on s’observe, et cela peut être propice à des malentendus. C’est parfois trop proche aussi, trop intime. Cela dit, je comprends que d’autres soient à l’aise avec la visio, il faut qu'il y ait de l'hétérogène dans une équipe et chacun a son truc, sa trouvaille pour être en lien.

Sofia : Moi j’utilise la visio depuis longtemps ; dans un contexte personnel ce n'est pas un problème, mais dans le cadre de mes études actuelles et du lien avec certains professeurs d’université, cela me gêne.

Alison : moi aussi.

Dominique B : Si j'aborde la question des solidarités nouvelles qui sont évoquées par d'autres professionnels et ce de façon récurrente, quelles sont-elles pour vous ?

Léo : Tout de suite les soignants qui sont les plus proches de l'HDJ et qui n'ont pas d'enfants se sont proposés de venir au centre. Et les familles nous soutiennent et nous remercient.

Tsourith : je ne suis jamais venue à Santos et j’ai tout de suite été en télétravail, et cela c'est fait simplement.

Marianne : Les jeunes, c'est une demi surprise, ne parlent plus uniquement des encadrants ; beaucoup de questions sur comment vont les autres et ils s'inquiètent de l'absence des autres.

Loriane : De nouvelles solidarités ? Ici, de base, c'est un établissement où il y a beaucoup de solidarité. Ce qui est nouveau, c'est la mobilisation politique avec les parents. Ainsi la Fondation l'Elan Retrouvé a été mandatée pour une simulation de la réforme de la psychiatrie, sur le financement de cette réforme et qui montre pour nous, pour notre équipe la perte de postes à venir. Une réforme qui va favoriser de fait les prises en charge courtes. Expliquer cela aux parents a entraîné des réactions de soutien et plus de quinze parents ont écrit aux politiques, des professionnels aussi. Nous avons aussi réalisé en équipe une vidéo collective avec l’aide d’un patient, dans le cadre d'un appel de « Bas les masques », et ces actions de soutien donnent un espoir intéressant.

Dominique B : Cette vidéo a pour intention de montrer, si j'ai bien compris, ce que vous défendez comme conception du soin et ce que vous revendiquez comme relation soignante.

Loriane : C’est un geste, une réponse à un appel à vidéo « bas les masques » qui s’est formé pendant l’épidémie, qui n'est pas un collectif de soignants mais un collectif de personnes de tous horizons. Il s'agit de préparer le monde de demain. C’est comme ça que l'idée est née. On va faire un nouveau site aussi où on mettra justement les lettres, les vidéos et nous allons contacter d’autres établissements parce que de toute façon la réforme qui est suspendue actuellement va reprendre.

Antoine : Je n’ai pas envie que la réforme des retraites continue.

Loriane : Ce n'est pas celle-là Antoine, mais vous avez raison, nous non plus, on ne veut pas que la réforme des retraites reprenne. Là je parle de la réforme de la psychiatrie qui fait qu’on n'aura pas de poste, qu’on ne pourra pas recruter quelqu’un pour remplacer le poste laissé vacant.

Antoine : Moi j’ai une chose à vous dire et je vais m’adresser à Loriane. Moi j’ai envie de revenir à Santos le plus vite possible. Je demande ça à l’équipe de revenir à Santos, sans vous toucher bien évidemment. Si je viens à Santos, je sais que je ne vais pas toucher tout le monde.

Loriane : Antoine peut-être que vous reviendrez un jour par semaine ; on ne sait pas encore.

Laurence : Il y a beaucoup d’incertitudes encore et nous ne pouvons pas nous projeter.

Antoine : On ne peut pas se projeter, c'est comme la météo, il y a des incertitudes. Par exemple la semaine prochaine sur la chaîne météo il prévoit de la pluie, mais on ne sait pas s'il pleuvra ou s’il ne pleuvra pas !

Tsourith : On ne sait pas non plus nous aussi et on comprend que tu détestes les incertitudes.

Antoine : Moi je déteste avoir un emploi du temps qui est quasi nul mais voilà, je préfère un emploi du temps qui est clair, pas avec des trucs nuls. Pour moi c'est difficile ce qui se passe à la maison et j’en ai marre de rester à la maison presque à ne rien faire.

Léo : Nous avons entendu cela, mais il faut que nous nous réunissions en équipe. Nous sommes aussi dans l’incertitude puisque nous n’avons pas de directives de l’État ; nous ne pouvons pas créer des emplois du temps durables en période de déconfinement. Mais bien entendu dès que nous aurons toutes ces données nous pourrons programmer un emploi du temps pour chacun avec l'accord de toute l’équipe et nous vous tiendrons au courant, sois en certain, on y pense Antoine.

Loriane : C’est important d’avoir une vie sociale, de voir des gens ; vous serez sans doute un des premiers à revenir à Antoine puisqu’il y a des familles qui ne veulent pas que leur enfant revienne. Vous, vous êtes hyper désireux de revenir, donc je pense que vous serez un des premiers à revenir.

Antoine : Ah oui, oui je suis désireux de revenir à Santos.

Loriane : Si on appliquait une logique mathématique un peu bête, vingt-cinq patients, cinq jours dans la semaine, cinq par jour ! Vous pourriez venir alors une fois par semaine.

Antoine : Ah oui moi ça me dirait bien de venir une fois par semaine à Santos. J’ai mis un truc sur le site, est-ce que le confinement peut durer jusqu’aux grandes vacances d’été ? Parce qu’il y a ça aussi, c'est cela qui me trouble. Et je veux bien venir un jour par semaine jusqu'aux grandes vacances.

Laurence : C’est vrai qu’on ne sait pas encore ; avec le déconfinement peut-être plus de gens vont tomber malade. Et qu’il faille être encore plus prudent ; c'est bien que vous puissiez le dire. De toute façon on va demander à tout le monde.

Dominique B : En lien avec ce que vous dites les uns et les autres des incertitudes et en prévision de ce déconfinement dont on connaît peu à ce jour les modalités, réfléchissez-vous aux attentions à avoir envers tel jeune, les familles? Quels vont être les effets dans l’après-coup repérables, notables ou êtes-vous dans l'attente de ce moment pour ajuster vos relations, vos pratiques, vos réflexions ?

Léo : C’est important de faire ce travail en amont car il y a plusieurs facteurs à prendre en compte ; déjà la situation familiale complexe, savoir si il y a des contre-indications somatiques à l’accueil chez les patients ou chez les parents. La verbalisation de l'envie aussi des parents ou des patients de revenir ou de ne pas venir ; après on pourrait rajouter l’apprentissage des gestes barrière mais au final on ne pourra jamais refuser un patient, les gestes barrière cela s’apprend et on peut les enseigner. C'est d'autant plus important que vingt-cinq patients, c'est vingt-cinq familles avec des profils très différents et si on ne priorisait par en essayant de travailler en amont pour savoir qui peut être accueilli, je pense que ce serait le chaos pendant le déconfinement.

Léo n'est plus tout à coup entendu par tout le monde, cela lui est dit et sa réponse est : « au centre ils essaient de respecter la distanciation sociale et les un mètre par rapport au téléphone » ; ce qui fait bien rire chacun !

Léo : C’est très important de savoir comment inclure les parents dans le choix que nous allons avoir à faire ; si nous accueillons ou pas certains patients. Chaque dossier, chaque famille est complètement unique ; c’est la source même de notre travail institutionnel qui est mis en avant en ce moment, l'étude au cas par cas de chacun. On ne peut pas être dans les protocoles comme on le fait à l’hôpital dans les services fermés. On doit réévaluer, ce n'est même pas une question de réévaluation d'ailleurs, on accentue notre pratique en fait puisqu’elle était déjà comme ça initialement et là on est en plein dedans.

Antoine : L'épidémie se propage dans tout le pays, dans tout le monde actuellement et moi j’en ai un petit peu marre de l’épidémie. Je crois que je vais piquer une crise et aller à Santos !

Loriane : Ne vous inquiétez pas Antoine, vous serez accueillis à Santos, ça finira par arriver et ça va être bientôt. Il faut encore tenir un petit peu, ça sera la semaine du 11 mai, le 11 mai peut-être ; il faut qu’on se le dise juste en équipe.

Antoine : Parce que la semaine du quatre au dix c’est mon anniversaire !

Léo : Antoine nous l’avons bien compris, mais sans accord de l’État ne pouvons rien faire, nous aussi nous sommes dans le flou ; mais rassure toi quand on pourra accueillir des patients à nouveau nous t’accueillerons, sois en certain.

Antoine: Je vais m’habituer au confinement jusqu’au 11 mai, envoyer des messages sur le blog, parce qu’il faut garder ce site Internet jusqu’à la fin du confinement quand tout le monde ira mieux.

Marianne : Même après, c’est un outil formidable et si tout le monde est d’accord c’est une excellente idée.

Loriane: Ce qu'il y a de bien, c’est que dans notre organisation on ne voit pas tous les patients tout le temps ; et là je trouve que certains sont plus visibles grâce au blog, c’est quand même super intéressant.

Antoine : Moi je trouve que le blog est super, magnifique, il y a beaucoup de photos, beaucoup de vidéos. Par contre en ce moment des activités me manquent beaucoup, le chant me manque beaucoup, voilà toutes les activités me manquent beaucoup, vous comprenez ?

Loriane : Antoine est-ce que vous vous êtes senti entendu aujourd’hui ?

Antoine : Pas tellement, (sourires de ceux qui écoutent ), je suis encore quand même un petit peu énervé.

Laurence : Vous avez besoin de parler encore avec un petit groupe ou parler à quelqu’un personnellement plus tard ?

Antoine : Laurence, moi je t’aime beaucoup énormément parce qu’on a fait beaucoup de choses ensemble et je continue à jouer avec toi en classe, ça c’est quasi sûr. Je veux m’adresser à Léo, Léo tu m’entends ? Est-ce qu’il sera possible de prendre ma température quand le confinement sera terminé ? Je suis un peu inquiet.

Léo : Tout à fait possible. Cela fera partie des protocoles je vérifierai la température de tout le monde.

Loriane : Il va falloir que l'on termine le groupe actu, est-ce que c’est bon pour toi Dominique ?

Dominique B : Oui, oui pour moi c'est bon.

Antoine : Dominique, est-ce que vous aimez beaucoup ce groupe ?

Dominique B : Est-ce que j’aime beaucoup ce groupe ? Écoutez, c’est difficile à dire parce que c’est la première fois que je vous rencontre, que je vous écoute et que j’échange avec vous. De là à dire que je vous aime, c’est peut-être beaucoup, mais j’ai apprécié de passer ce moment avec vous bien sûr. Et de cet échange je vais pouvoir écrire un article qui sera publié et lu par d’autres. Que cela donnera à penser et à réfléchir.

Antoine : Maintenant je me sens mieux mais ce n’est pas la forme.

Loriane : C'est un bon début alors, courage Antoine !

Tout le monde se dit au revoir.

Ces échanges, ces paroles personnelles, singulières des jeunes patients et ces paroles professionnelles individuelles et collectives de l'équipe ; ce travail de sous-jacence du soin dit toute l'importance du temps de l'accueil. Un temps nécessaire à l'écoute authentique au plus près de chacun pour en saisir le lointain et pour qu'adviennent les émotions, les difficultés et les souffrances, mais aussi les brèches de lueur de résolutions futures.

Interview réalisée par Dominique Besnard

* Publication de l'interview avec l'accord des familles.

La vidéo collective évoquée dans l'article : « La réforme du financement de la psychiatrie ».https://videos.files.wordpress.com/CourBRWZ/la-reforme-du-financement-de-la-psychiatrie-1_hd.mp4

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