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Les Ceméa (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active) sont une association regroupant des militant.e.s sur toute la France métropolitaine et d'Outer-mer et développent des actions en référence à L'Education nouvelle et populaire.
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Billet de blog 11 mai 2022

Recréer des espaces de pensée, pour porter un projet de psychiatrie humaniste

Les Assises citoyennes du soin psychique ont répondu présentes !

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Les Ceméa (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active) sont une association regroupant des militant.e.s sur toute la France métropolitaine et d'Outer-mer et développent des actions en référence à L'Education nouvelle et populaire.
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Les Ceméa sont inscrits historiquement dans le champ de la psychiatrie et de la santé mentale, notamment grâce à la mise en œuvre de stages dans les hôpitaux psychiatriques, autour de la question de l’amélioration du cadre de vie des patient·es. Nous étions alors dans les années 40-50.

Depuis, les Ceméa continuent à agir dans ce secteur, porteurs avec d’autres d’un projet toujours d’actualité de psychiatrie humaine.

Il nous faut cependant constater que le secteur de la santé mentale va mal. La remise en cause minutieuse et patiente par les pouvoirs publics de la psychiatrie de secteur, les contraintes budgétaires toujours plus fortes ou encore les difficultés grandissantes pour les soignant·es d’exercer leur métier dans des conditions décentes sont autant d’éléments qui viennent mettre en difficultés chroniques le secteur. Si l’on rajoute à cela la tendance dominante de limiter, voire d’interdire certaines références théoriques ou la possibilité de travailler dans le cadre de collectif qui permette de penser sa pratique, alors les professionnel·les crient leur impossibilité de travailler dans de bonnes conditions et la perte de sens de leur action.

C’est bien dans cette dynamique, qu’est né le besoin de proposer un espace de rencontres plurielles qui permettent pendant quelques jours de (re)penser la pratique et de porter des propositions aux futur·es élu·es, notamment les député·es. Les assises citoyennes du soin psychique ont alors vu le jour !
Les Ceméa ont contribué à la dynamique de ces Assises citoyennes qui se sont déroulées les 11 et 12 mars 2022. Ce projet s’est construit pas à pas en lien étroit avec des collectifs, dans lesquels les Ceméa sont investis (Printemps de la Psychiatrie, Collectif des 39).

Dans le cadre de cette séquence électorale, permettre de réunir, soignant.e.s, familles, Patient.e.s, militant.e.s pendant deux jours, pour partager au-delà d’un état des lieux, des réflexions, des analyses, des préconisations était important et riche de sens. En effet, pour notre mouvement d’Éducation nouvelle-impliqué dans la formation des acteurs et actrices de la santé, du soin, du médico-social, en santé mentale-, l’esprit d’hospitalité, d’accueil, l’interdisciplinarité de la rencontre, ancré dans le courant de la psychothérapie institutionnelle, permet de sortir des logiques mortifères, managériales, conventionnées de l’entre soi qui sont à l’œuvre.
C’est au travers des témoignages et des débats, des disputes qui se sont développés durant ces 2 jours à la Bourse du Travail de Paris, que nous pouvons nourrir au-delà d’un plaidoyer vers les candidat.es, une lecture citoyenne du soin, qui nous concerne tous et toutes. 

Ce qui s’est passé durant ces 2 jours nous confirme si c’était encore nécessaire qu’il reste indispensable de soutenir la dimension du collectif, afin de produire de la pensée, pour soutenir l’action des acteur·rices engagé·es, mais aussi pour réussir à construire stratégiquement une réponse plus globale, articulée les uns aux autres. 

Le résultat a été à la hauteur de espérances, avec près de 500 participant·es qui sont venues partager, réfléchir, débattre, penser. C’est exemplaire dans le contexte pandémique, de crises successives, pour se situer dans sa militance aux Ceméa, en permettant ce pas de côté, cette « décontention ». Un groupe d’une dizaine de militant·es de notre mouvement, permanent·es et non permanent·es était donc présent. Chacun·e a pu participer aux différents temps proposés (plénière et ateliers thématiques).

Paroles de militants

Sophie :
« Ces Assises ont permis, dans leur configuration mêlant tables rondes et ateliers, de dépasser la logique du « dépôt de plaintes », qui, dans ces temps où les pratiques humanistes en santé mentale ne cessent d’être mises à mal par les politiques du chiffre et de la normalisation, a tendance à envahir les espaces disponibles pour tenter de réfléchir à plusieurs nos situations isolées mais nombreuses. 
Ainsi, bien que n’ayant pas fait l’économie de rappeler le constat désespérant, ces Assises nous ont permis de nous rappeler le désir vivace et la nécessaire créativité comme moteur de toute pratique d’accueil pour accompagner sur-mesure les sujets que l’on rencontre dans nos espaces de soins. Que cette créativité et cet engagement toujours à réinventer s’appuie sur le collectif, qu’il soit directement local dans les services, ou à d’autres échelles et vers d’autres pratiques. Le maillage nécessaire pour que se tissent des liens peut se faire en tirant des fils bien au-delà de nos unités, avec des structures culturelles, des structures du champ associatif, de l’animation, de l’éducation populaire, des collectifs militants etc.  L’urgence à réinstaurer des pratiques du lien est ressentie bien au-delà du champ de la santé mentale. C’est en intégrant la question du prendre-soin psychique dans l’ensemble plus vaste du prendre-soin du vivant, toujours dans une logique égalitaire qui nécessite donc ne rien céder à la pente disciplinaire sur laquelle l’institution psychiatrique peut vite glisser, que les paroles entendues aux Assises toucheront un public plus vaste. Nous y avons vu combien, héritiers de la pensée des fondateurs de la Psychothérapie Institutionnelle et de la psychiatrie de secteur, il était crucial de reconstruire des imaginaires émancipateurs quant aux soins psychiques, attaqués par les courants hégémoniques actuels de la Santé Mentale néo-libérale, mais aussi suspects aux yeux du grand public.
Sur l’atelier 4 (enfance), « Alors que les affects de tristesse (encore une fois, légitimes, j’insiste) risquaient de submerger le temps partagé, l’évocation de quelques trouvailles, de quelques brèches, de tentatives ou d’initiatives de plus ou moins grande envergure, ont complètement fait bifurquer la discussion vers une revendication joyeuses de nos capacités. Il me semble, qu’avec les Ceméa, il y a là un enseignement à prendre : la joie et la créativité sont tout autant contagieuses que l’amertume, et il me semble que c’est une carte que nous jouons dans les formations que l’on propose. »

On voit ainsi l’intérêt de rester solidaires pour penser ensemble les questions qui se posent quant aux pratiques, les moyens de résistances face à la déshumanisation des rapports au soin, au vivant. Retrouver de la créativité ensemble parce que «vivre créativement témoigne d’une bonne santé et que la soumission constitue, elle, une mauvaise base de l’existence. » (Winnicott). Pour cela, faire collectif devient indispensable.

Thomas :
« Les Assises ont permis de donner à entendre l'entreprise de destruction massive que le libéralisme produit pour nos institutions. Les effets que cela génèrent au quotidien dans la pratique des professionnels dans le le lien à celles et ceux qu'ils accompagnent. 
Les assises donnent a entendre la déliaison des collectifs et donc la nécessité de soutenir la mise ne place de réseaux de partage d'expérience pour mieux tisser les fils entre nous qui nous permettent l'analyse collective et de repérer notre "ennemi" commun plutôt que de se tirer dans les pattes. 
Le services publiques du soins, de la justice ont à travailler ensemble pour donner à entendre des pratiques à visage humain. 
Notre propre aliénation au système est plus que jamais à penser collectivement pour sortir de nos compromissions et redonner sens à notre éthique dans l'accompagnement. 
La nécessité de lutter en nous contre notre résignation, soutenir la créativité et repousser l'imaginaire des possibles semble plus que jamais indispensable si nous voulons survir à ce rouleau compresseur. 
les assises donnent aussi à entendre la fatigue des professionnels, les combats menés parfois gagnés grâce aux collectifs ».

Présents dans les différents ateliers proposés, les militants, qui sont aussi des intervenants « de terrain » ont pu partager leur expérience avec d’autres professionnels.

Laurence
« Les assises citoyennes ont-elles atteint leur but ?
Les interventions successives ont évoqué les difficultés que connaît le soin psychique, difficultés qui se sont rapidement accentuées ces dernières années, interventions auxquelles les professionnels ne pouvaient qu’être sensibles
Me concernant, j’ai participé à l’atelier 1 « quel accès aux soins » pour lequel mon ressenti est que nous avons exprimé nos difficultés, sous forme de « plaintes » par des constats qui nous parlaient à tous
Nous n’avons pas réussi à faire un pas de côté pour passer à une phase réflexive de « on fait quoi et comment avec ça », quelles stratégies ? quelles innovations ?
Le mal-être était sans doute trop profond pour permettre cela »

Les Cémea ont aussi, bien sûr, été partie prenante de l’atelier 2 : « quelle formation ? »

En participant à son animation, avec des intervenants et avec des participants témoignant de l’intérêt des méthodes actives et des courants institutionnels dans la formation des professionnel.les du soin mais aussi de la résistance nécessaire vis-à-vis du prêt-à-penser qui ne permet ni l’émancipation des publics fragiles, ni celle des professionnel.les.

Cet atelier a été riche, riche de témoignages de professionnel·les (psychologues, infirmier·es, éducateur·rices, sociologues, etc.), mais aussi de bénévoles et de patient·es. Riche aussi de débats, de disputes fructueuses et porteuses à la fois de constats de difficultés majeures, mais aussi de dynamiques positives, grâce à la volonté d’individus et de collectifs, ici et là qui portent la flamme du collectif, de la transmission, de l’accueil et de la volonté de faire un pas de côté, dans un secteur qui se veut souvent globalisant et uniforme.

Si nous devions retenir quelques idées clefs qui ont émergé au cours de cet atelier sur la problématique de la formation, nous pouvons sans doute insister sur la nécessité maintes fois exprimée que l’engagement restait indispensable, pour transmettre aux jeunes qui rejoignent le secteur. Ces jeunes professionel·les qui arrivent et sont confronté·es très rapidement aux traumas, à la souffrance de l’autre.

Il est alors nécessaire de retravailler un imaginaire qui vient nourrir l’engagement, mais aussi pour aider à sortir de la certitude, car la formation a avoir avec le doute. Nous restons en équilibre souvent précaire, mais qui nous permet alors de travailler dans un lien humain avec les personnes, professionnel·es, bénévoles, patient·es. La rencontre avec ces patient·es qui reste sans doute le « meilleur organisme de formation » comme cela pu être dit au cours de cet atelier.

L’idée de l’accueil reste également un élément important qui a fait fil rouge dans ces échanges, l’accueil de l’autre (étudiant·es, stagiaires, etc.), pour qu’il·elle prenne une place dans le processus de formation, pour qu’il rentre dans un espace sécurisé et sécurisant ou la dispute et la contradiction sont possibles, sans danger, sans remise en cause de la personne. Il s’agit en effet de susciter l’envie, l’envie d’être là, l’envie de la rencontre, l’envie du déséquilibre si salvateur pour éviter de s’enfermer et de ne plus penser ! Il y a des trous qui constellent les parcours, des trous qui permettent ce travail de pensée.

Pour cela, il est donc indispensable de tenir un cap, de défendre des principes et des idées qui guident la mise en place de la formation, du stage, de l’entraînement. Dans un contexte politique et idéologique qui laisse peu de place au temps et à la rencontre, il faut alors parfois « ruser », organiser la résistance. Pour cela, il faut donner à voir, écrire sur les pratiques, les expériences, laisser une place réelle aux personnes qui sont accueilli·es et accompagnées par les professionnel·les qui ont été formé·es.

En guise de conclusion

Participer à la construction et à l’animation de ces assises aura été un exercice long, parfois complexes, mais cela nous a permis de redire ce que sont et portent les Ceméa. Beaucoup des jeunes professionnel·les ne connaissent pas ou peu notre mouvement et notre projet politique en matière de lutte contre toutes les exclusions. C’est donc une belle occasion, de le partager et d’inviter ceux et celles qui le souhaitent à nous rejoindre, pour poursuivre la réflexion, et construire nos actions. Le contact permanent avec les acteur·rices est pour nous indispensable si nous voulons que notre projet soit vivant et incarné. Les équipes militant·es qui agissent dans les différents territoires et dans les différentes actions (formation professionnelle continue, portage de projets d’accueil de personnes en situation de fragilité, etc.) seront invité·es à venir partager expériences et analyses, avec nos partenaires. Les rendez-vous sont à venir !

Retour sur les assises du soin psychique : https://yakamedia.cemea.asso.fr/univers/echanger/personnels-de-lintervention-sociale/placer-le-soin-psychique-au-coeur-de-la-cite

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