Vie sociale et confinement: dans l’ombre, sans bruit

VST, la revue du travail social et de la santé mentale des CEMEA réagit à l'actualité en recueillant des témoignages de professionnels actuellement sur les terrains. Comment les institutions s'organisent-elles pour faire face au coronavirus ? Quelles difficultés, mais aussi quelles inventions de la part des professionnels et des usagers pour maintenir une vie sociale … même en étant confinés ?

Françoise Lautrec est présidente de l'association l’espélido qui gère plusieurs structures d’urgence à Nîmes. Elle nous rappelle l’existence des professionnels du social, quels qu’ils soient, qui travaillent « dans l’ombre, sans bruit ».

 

Logo VST © CEMEA Logo VST © CEMEA
Dans cette épisode de crise que nous traversons, ceux qui tentent avec leurs faibles moyens d’endiguer la pandémie, ceux qui de jour comme de nuit sont aux chevets de nos malades restent les héros de cette terrible épreuve que je me refuse d’appeler guerre car nous n’avons pas d’ennemi, nous avons simplement à éradiquer un virus qui nous renvoi à la fragilité de notre condition d’être humain faisant partie d’un système global, la terre qui nous abrite, et que nous devons respecter.

Mis à mal notre système de santé qui pourtant il y a encore quelques années aurait été capable de surmonter avec de vrais outils ce virus.
Mis à mal tous nos circuits de vie quotidienne en favorisant, en incitant les départs vers d’autres continents des moyens de fabrications …. du médicament aux composants qui aujourd’hui nous permettraient d’assembler des respirateurs …sans parler de la disparition des petits commerçants de quartier qui pénalisent aujourd’hui nombre de personnes sans mobilité pour sortir acheter leur pain, leur salade ou une orange.

Et pourtant ce n’est pas de cela dont je veux parler, la presse, les média s’en chargent et le font avec sérieux.

Je veux simplement parler d’un corps intermédiaire qui depuis des décennies fait son métier, dans l’ombre sans bruit et avec beaucoup de conviction, ils ne sont pas soignants, ils prennent soin.

Ils prennent soin de cette population que des discriminations sociales, des politiques publiques bienveillantes ont fait le choix de mettre en institutions.
Ces lieux qui sont implantés, à la ville, à la campagne, en banlieue et qui accueillent tout ceux que notre société ne sait pas prendre en compte (pas prendre en charge) de par leurs différences, mais aussi parce qu’elle ne sait pas se protéger, les protéger.

Peu importe leur âge, leur sexe, leur manière de vivre ensemble, ils sont “placés”, confiés, orientés, hébergés, les qualificatifs ne manquent pas pour justifier une telle volonté politique : notre désir de les “confiner” à vie.
Aujourd’hui leur fragilité, leur difficulté, leur manière d’être au monde en fait des exclus du système.

Et puis, pour compléter le tableau du système il y a eu des choix politiques, pour mieux sélectionner ceux qui doivent être “cachés” en institution on a inventé : le maintien à domicile …pour les personnes âgées, pour les personnes en situation de handicap, pour les enfants protégés ….. Sans jamais donner aux institutions les moyens de mettre en place de vrais politiques d’aide à domicile, on a vidé ces lieux institutionnels, en prétextant une intégration, une inclusion, et on maintient chez eux des personnes qui très vite sont isolées, marginalisées, en souffrance mais “suivie” par des salariés “travailleurs à domicile”.
Des gens peu ou pas formés … Des équipes malmenées par des contraintes budgétaires qui contraignent les cadres à réduire, contrôler … Sans pouvoir garantir une vrai qualité du service rendu. Rester chez soi, oui mais avec de vrais liens sociaux, de vrais accompagnements qui permettent de vivre en société et pas à côté, des structures en milieu ordinaire qui sont accessibles, qui sont adaptées …. et pas des “faux semblants” d’espaces adaptés, de scolarité précarisée, de transports impossible d’accès … mais aussi des lieux publics normalisés pour rejetés ceux qui dorment à la rue, des modalités de guichets qui renvoient toute une population à attendre, à se perdre dans les dédales des services, des outils informatiques inaccessibles pour cause de précarité, et autres causes inavouables.

Alors ces gens là, les travailleurs sociaux, ne font pas de bruit, ils manifestent rarement, ils revendiquent peu car ils n’ont jamais trop su se regrouper, des tentatives ont été faites, des expériences existent, mais selon les secteurs les problèmes différent, et l’esprit de corps n’existe pas. Où simplement parfois pour défendre des valeurs, une posture éthique, des conditions de travail inacceptables… on en parle peu, ils sont auprès de ceux que notre société fabrique, exclu, rejette, confine.

Ils répondent souvent à l’urgence sociale, ils tentent de réguler des inégalités, ils organisent la solidarité. Aujourd’hui ils sont réquisitionnés dans toutes ces institutions, dans la rue aussi à travers les maraudes, les accueils de nuit, les internats où sont confinés les enfants, les adolescents, de jours comme de nuit, des adultes en situation de handicap dans leurs pavillons, dans leur chambre. Ils assurent à eux seuls une certaine forme de paix sociale.

Je veux simplement que l’on regarde comment notre société traite ces travailleurs invisibles qui chaque jour assurent la contrainte du confinement, en veillant sur une population dépendante, fragile, exclue.
Je veux que l’on considère que chaque salarié, du veilleur de nuit à l’agent d’entretien à la lingère, au chef de service à la secrétaire et aux intervenants sociaux toutes spécialités confondues méritent d’être reconnus.
Dans ces institutions aujourd’hui on bricole des réponses pour protéger, se protéger, chaque jour nous inonde de consignes, de précautions que nous devons mettre en place, pour garantir la santé fragile de ces personnes.
L’existence de ce secteur repose exclusivement sur le bénévolat de quelques un, une certaine forme de vie associative ( 85%) qui tente à travers de conseils d’administration de maintenir à flot ces structures, s’appuyant sur des équipes de cadres qui aujourd’hui s’emploient à gérer la pénurie, en tentant de maintenir avec leurs équipes une forme acceptable d’accueil, d’hébergement, d’accompagnement, de prendre soin.

Pour les financeurs, état, collectivités territoriales, nous sommes devenus des opérateurs, devant pour survivre répondre à des appels d’offre. La concurrence s’installe, les parts de marché sont à conquérir, fini les choix associatifs autour de valeurs, il faut “faire tourner la boite”, il faut s’adapter au droit du travail, il faut maintenir à flot des structures avec des moyens dérisoires. Les ratios de personnel auprès des personnes accompagnés diminue au profit du personnel administratif (informaticien, secrétaires, comptables).
Difficile dans ce contexte de donner du sens à nos actions, à nos choix dictés par des contraintes budgétaires, et non par des valeurs associatives.

Quelques “intellectuels” issus de ces métiers tentent de nous donner des pistes pour que cet accompagnement s’enracine dans du concept, bien sûr cela nous aide dans le dédale des difficultés institutionnelles, dans la singularité des prises en charge, dans le sens à donner à nos organisations, dans la compréhension des politiques publiques, qu’il soit pédagogue (je pense à Gaberan) poète (JF Gomez), anthropologue comme Thierry Goguel d’Allondans, ou psychanalyste comme Rouzel, leurs lectures ne vient que conforter l’immense complexité de notre tâche, mais aussi le fabuleux intérêt de s’y lancer. Les formations sont pour ces métiers sont à la fois une période de réflexion, de mise en perspective, de rencontres qui renforcent, étayent, ne donnant aucune recette, aucun geste technique, juste quelques protocoles pour mieux avancer, des pistes pour se protéger, pour rester debout, pour mieux vivre ensemble… mais elles sont aussi des lieux où des compétences doivent être reconnues, validées, certifiées. Il faut donc se préparer à des épreuves, et dans un contexte où les résultats dictent les financements c’est les résultats qui deviennent prioritaires. La réussite des étudiants est aussi celle des centres de formations ...

Ces salariés qui se sont engagés dans ces métiers “ d’aide” doivent aujourd’hui plus que jamais protéger une population très fragile …Qui les voit ? On les qualifie de courageux lorsqu’ils prennent en charge des personnes lourdement handicapées, on les critique de faire de l’assistanat lorsqu’ils travaillent auprès des plus démunis, on leur reproche d’aider les migrants à s’installer chez nous, on les blâme de ne pas faire la différence entre un enfant maltraité et un enfant mal aimé. Ils doivent pallier à toutes les formes d’inadaptation que notre société à fabriqué à force de vouloir le parfait, l’intégré, le beau, le bien, le bon.

Ils tiennent aujourd’hui une fragile enveloppe qui contient cette population, ils sont à la marge, invisibles, parfois médiatisés quand leur activité est louable, mis à l’écart quand ils mettent en avant l’image d’une société qui laisse sur les bords du chemin, les immigrés, les sans logis, les délinquants, les prostitués, les familles en difficultés, ils accompagnent au quotidien toutes formes de discriminations et pourtant chacun de son côté participe à la mise en place de politiques publiques voulues, décidées, organisées, financées par nos dirigeants dans une volonté de faire régner une forme de “paix sociale” où la différence, devient invisible grâce aux travail de ces hommes et de ces femmes.

On ne les applaudit pas, ce ne sont pas des techniciens, des spécialistes, des pédagogues leurs seuls savoir faire, c’est leur “savoir être”, être aux autres.
Être présents tous les jours, 24/24, sans jamais le dire…
Notre société paye … Elle paye le silence...et nous donne bonne conscience de faire ce qu’il faut pour ces gens, là.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.