Vie sociale et confinement : un lien viral

VST, la revue du travail social et de la santé mentale des CEMEA réagit à l'actualité en recueillant des témoignages de professionnels actuellement sur les terrains. Comment les institutions s'organisent-elles pour faire face au coronavirus ? Quelles difficultés, mais aussi quelles inventions de la part des professionnels et des usagers pour maintenir une vie sociale … même en étant confinés ?

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Un lien viral

(premières pages d'un roman à venir)

 

En partant à Auvers sur Oise, Frédérique rejoint la maison de famille déserte et elle n'emporte pas le livre qu'elle aime. Il parle du cataclysme de chaleur, circulant d'Est en Ouest et ravageant les forêts. C'est en passant à Saint Leu qu'elle s'en souvient. C'est comme une catastrophe. Elle attrape une petite route qui file sur la droite et s'arrête sur le bord laissant les larmes rouler. C'est la première fois depuis le début du confinement et de la maladie. Elle est cependant trop fatiguée et encore fiévreuse pour se permettre de laisser son peu d'énergie s'étioler à marcher dans la forêt tant aimée de Montmorency. Le lieu est calme et elle y pose son âme du bout des pieds, avec lesquels elle pense le mieux. Les premières phrases de son carnet de bord lui revinrent à l'esprit à cet endroit. Voici treize jours, elle laissait sa mère, lui annonçant la maladie dont elle était victime, et qu'elle avait transmise à sa propre fille. Ce Covid, ce virus international mais qui tient chacun chez soi, enfermé. Sa petite mère se tait calme et tranquille, mais que comprend-elle désormais, et quand la reverra t-elle, si tenté qu'elle puisse la revoir un jour ?

Elle avait ouvert le journal le 21 mars, début de ce printemps 2020, qui se déploie maintenant, elle le sent bien dans les odeurs de tourbe fraîche de ce bord de chemin, dans cet éveil de la nature revenue à elle en l'absence de circulation depuis le début du confinement.
Ça donne quelque chose tout ça.


Ça donne quelque chose, se répète Frédérique sans savoir vraiment quoi tant il y a urgence. Urgence à s'isoler, se soigner, se reposer, urgence à laisser sa mère se battre contre le virus, à l'hôpital où elle se trouve isolée et sous assistance respiratoire, pauvre être dévêtue de parole et de contact, pour la protéger on l'expose à la torture du désert. Et ce fait épouvantable se décuple et s'amplifie de tous ceux qui comme sa petite mère se trouvent sans leur proche, dernier rempart contre le glissement.

Encore à Paris elle allait et venait, dans ce temps juste avant le 16 mars 2020. Dans les métros pour se rendre à la maternité où elle exerce le métier de sage-femme, dans les magasins, imperméable à ce qu'elle considérait être des fake-news ou des rumeurs. Elle a ainsi pris et déposé le virus ici et là sans le savoir, jusque sur le divan de son psychanalyste, qui, depuis, a suspendu les consultations et ne lui répond pas au téléphone. Le silence est alors tombé sur elle. En arrêt maladie, en panne de relations sociales physiques, elle a poursuivi sa vie dans une respiration suspendue. Elle réussit à se procurer un masque rigide un peu long ; garda ses distances ; nettoya les surfaces avec du vinaigre. Tout ceci avant qu'on apprenne que cette substance ne détruisait pas le coronavirus. Au fond elle mettait en œuvre, ainsi que tous à ce moment de tâtonnements, les mêmes gestes exploratoires que les « docteurs becs » au XVIIème siècle devant la peste, qui désinfectaient les corps avec des éponges imbibées de vinaigre et portaient d'étranges masques à bec d'oiseau empli d'onguents, tenant une canne devant eux pour toucher les patients à distance. Gestes exploratoires ou expiatoires ? « La nature se venge » entendait-on et le Nous collectif de l'humanité, « paye ses fautes » contre le vivant. Aussi les humains se virent-ils tous soumis à des rituels de purification au passage de leur porte de maison, d'appartement, retirant leur masque par les élastiques qui cernaient les oreilles, le posant sur une surface qui serait à nettoyer, ainsi que l'ensemble des objets, des courses qu'ils faisait entrer dans leur intérieur, les semelles des chaussures, tout, absolument tout devait faire l'objet du rituel, et, geste central : le lavage des mains qui durait trente seconde rincé à l'eau chaude. Après quoi, la mort enfin retrouvée en ce siècle qui ne la pensait plus réelle, mais la mort domptée, la mort apaisée, demeurait derrière la porte. Les humains confinés confinaient leurs grands prêtres et leur diacres dans les hôpitaux, où ceux-ci se livraient à des opérations de purification du corps social, emmitouflés dans leur costume de cérémonie : masques FFP2, visières, charlottes, sur blouses, gants, protège chaussures, tout matériel désormais manquant cruellement dans ce monde sans foi qui ne connaissait rien à la vengeance du vivant. Ils s'empoignaient avec la mort chaque instant la saisissant à bras le corps afin que soit permis qu'au dehors les échanges minimaux bien que distanciés se poursuivent entre les vivants, pour leur survie. Ils étaient les nouveaux prêtres à qui l'on déléguait la Grande Cérémonie et les nouveaux sacrifices, on les acclamait chaque soir au balcon, on les nourrissait, on leur envoyait des offrandes, suppliant qu'ils garantissent leur fonction pendant que tous vénérait la déesse hygiène au passage du seuil de son chez soi. Et l'État, s'étant rendu pas à pas impuissant depuis plus de trente ans, encourageait ces engouements passionnés, assurant pour sa part un service d'ordre minimal. Ainsi, les humains s'éloignèrent-ils physiquement les uns des autres, tenus à distance par ces nouveaux interdits et ces nouveaux rituels et rentrèrent chez eux. Apparut alors la vengeance de la parole et du lien. Une parole non exercée, un lien non honoré demande son dû. Le téléphone et les ordinateurs suppléèrent la plupart du temps, mais Frédérique et sa petite mère, elles, se retrouvèrent rapidement sans parole. Ce monde qui n'aime pas le vide se retrouva soudain avec le Covid, portant le numéro 19, et définissant les nouvelles formes de lien social.

Elle allait parler depuis presque vingt années à son psychanalyste mais celui-ci avait décidé de ne pas opter pour la téléconsultation. S'agissait-il de résistance du vieil homme devant le changement de dispositif ? Certains psychanalystes affirmaient qu'il n'y avait pas d'analyse par téléphone. Peut-être se disait-il que sans corps parlant présent la parole n'avait aucun poids. En l'absence des corps pas d'analyse. Mais qu'est-ce qu'un corps ? Et la voix ? Et la pensée de l'autre ? Comment peut-on affirmer qu'en s’appelant le corps serait absent ? A moins qu'il ne fut malade et ce peut-être à cause d'elle, parce qu'elle n'avait pas cru, parce qu'elle n'était pas croyante dans les nouveaux rituels subitement imposés. Cet homme hiératique très âgé cultivait les silences qu'il faisait alterner de mots qui tranchaient dans le vide de l'articulation de ses énonciations. Il lui restituait le corps de sa parole, et depuis ces dernières années, cela avait une influence sur son métier. Frédérique craignait farouchement d'être confrontée à sa disparition, elle aurait voulu terminer sa cure avant. Qu'il la laisse ainsi dans le silence sans aucune explication rouvrait le deuil ancien de son père parti trop tôt, et la confrontait seule à la possible perte de sa mère en cette période.


Que peut-elle faire maintenant sinon aller, avec sa mère désormais plantée dans son inquiétude comme un virus en guise de lien, et les quelques affaires récupérées dans le petit appartement parisien pour ce mois à venir. Elle sera recluse dans la grande maison ouverte sur le parc. Frédérique retourne à sa voiture, un peu allégée, sérieuse et concentrée sur une tâche qui s'ouvre comme un bourgeon de camélia, bien peu certaine de connaître les replis de ses décisions.


...A suivre.

 

Agnès Benedetti

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