Vie sociale et confinement : La Trame

VST, la revue du travail social et de la santé mentale des CEMEA réagit à l'actualité en recueillant des témoignages de professionnels actuellement sur les terrains. Comment les institutions s'organisent-elles pour faire face au coronavirus ? Quelles difficultés, mais aussi quelles inventions de la part des professionnels et des usagers pour maintenir une vie sociale … même en étant confinés ?

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                  VST A LA TRAME

La Trame est un lieu d’accueil, d’orientation et d’échange pour les personnes en souffrance psychique et sociale, leurs proches et les professionnels du Nord-Ouest de la Seine-Saint-Denis.


« Le choix du mot trame prend tout son sens quand il vise à proposer un accueil inconditionnel pour les personnes en difficulté psychique dans le département de Seine-Saint-Denis. Dans le prolongement des GEM (Groupe d'Entraide Mutuelle), La Trame assume une continuité entre le sanitaire, le médico-social et le social. Pour dépasser les obstacles rencontrés, la créativité s’avère indispensable. Elle permet une continuelle ouverture sur le monde. Ainsi se dessine la mise en œuvre effective d’une psychiatrie citoyenne sans méconnaître la fragilité des personnes. » *


«  La Trame a été de prime abord pensée comme une sorte d’espace ressource, de soutien, d’orientation et d’accompagnement pour les gemmeurs qui ont des problèmes plus ou moins ponctuels, plus ou moins sérieux, plus ou moins compliqués à régler. »**


« Diffusée chaque mois sur Fréquence Paris Plurielle (106.3 FM), l’émission de radio « Bruits de couloir » fait circuler la parole avec les membres des GEM et de la Trame. Cette émission est devenue quotidienne pendant la période du confinement : « BruitS de Couloir au pays des confins », 15 minutes par jour du lundi au vendredi.»***


Cette interview réunit l'équipe de « Bruits de couloir », émission de radio fabriquée par la Trame :


Christophe M : Commençons par une anecdote, ça situera aussi d'où on vient. Jean Oury en 2006 disait : « C’est pas normal à la Borde, on n'est pas abonné à VST, je viens de découvrir cela. Je reprends dix abonnements et je les distribuerai aux moniteurs ». Pour ma part c’est comme ça que j’ai découvert Vie Sociale et Traitement. Oury parlait beaucoup du mouvement des CEMEA et, par ailleurs, il a beaucoup œuvré pour rassembler les gens de la pédagogie institutionnelle. Cette petite introduction pour dire que la Trame s'inscrit, ou s'inspire du mouvement de la psychothérapie institutionnelle. Je suis psychologue clinicien, animateur de la Trame et, plus largement, de ce projet depuis son début en 2014.


Clarisse : Je suis animatrice de la Trame et du GEM d'Épinay, La Trame étant très liée aux Groupes d'Entraide Mutuelle (GEM) du 93, notamment à celui de Saint-Denis puis à celui d’Epinay-sur-Seine. On est plusieurs à avoir deux casquettes. Les deux miennes sont la Trame, qui est dans un local à Saint-Denis - même si les enregistrements de la radio dont on va parler sont nomades ; et le GEM d’Épinay-sur-Seine, une ville limitrophe de Saint-Denis. Christophe, qui a parlé de la Trame, travaille aussi à Stains dans un Service d’Accompagnement à la Vie Sociale (SAVS), dans ce jeu de double casquette.


Christophe L : Moi c’est Christophe, le « confiné de la Courneuve », mais aussi un Gemmeur de Saint-Denis et qui participe à la radio « Bruits de couloir au pays des confins ».


Christophe L participait déjà à la radio quand elle existait en version mensuelle, et aussi quand « Bruits de couloir » a accompagné la naissance d’un autre atelier radio dans l’Esat Marsoulan, à Montreuil : « Esat, la quotidienne ».


Benjamin : Je suis aussi une double casquette. Je travaille au GEM de Saint-Denis depuis un an et demi, et j’ai rejoint la Trame juste avant le confinement. Je n'avais pas participé à l’atelier de fabrication des émissions qui avaient lieu auparavant au GEM de Saint-Denis ; et je n'avais pas de pratique de « Bruits de couloir » avant cette quotidienne qu’on a commencé à fabriquer tous ensemble spécialement pendant cette période de confinement.


Jean-Baptiste : Plusieurs casquettes aussi mais je ne suis pas animateur dans un GEM. J’avais travaillé avec tout un collectif à la Parole Errante autour des héritages du secteur et de l'histoire de Lucien Bonnafé sur un site sonore « Lire Lucien bonnafé », qui a malheureusement disparu : une enquête sur la question du secteur. J’ai rencontré l’équipe de La Trame à l’occasion des rencontres « Encore Heureux...» qui ont lieu tous les ans au Mans, à La Fonderie. Rencontres qui sont un temps de partage autour des pratiques d’atelier dans les lieux de soins, foyers, hôpitaux de jour, SAVS, ou les lieux d’accompagnement de type associatif comme les GEM. Cette initiative qui s’appelle Encore Heureux... a permis de rencontrer certains collectifs, certaines pratiques qui remettent en jeu les questions du secteur y compris dans le contexte actuel des lieux médico-sociaux, GEM, etc. Aussi critiquables soient-ils, ils mettent en mouvement les pratiques d’accueil, de soin, d’organisation du quotidien, à l’intérieur des transformations en psychiatrie qui sont opérées depuis 30 ans. Et cela passe parfois par des fabriques sensibles : ateliers théâtre, musique, radio, qui sont venus témoigner à la Fonderie, dont la Trame. 

Christophe M : Je voudrais reprendre sur «  Encore Heureux… », Clarisse et moi faisons partie de ce collectif et « Bruits de couloir » est aussi né de la rencontre avec ce collectif. Avant la naissance de La Trame, il y avait une sorte d’embryon d’atelier radio, l’atelier des Boussoles, et c’est Encore Heureux qui le premier a accueilli cet atelier et qui a conforté peut-être la possibilité de pratiquer la radio dans des lieux autres. Cela a permis de confirmer cette hypothèse de radio pour le travail au GEM. Encore Heureux est un peu « meta-casquette ».


Jean-Baptiste : Et pour être encore un peu plus précis, les rencontres Encore Heureux se déroulent dans un lieu culturel, autour de travaux et d’expériences de théâtre, de radio, d’atelier lecture. C’est l’idée que ces pratiques ont droit d’existence en dehors de leur lieu d'origine : dans des centres dramatiques, ou à l’intérieur des lieux d'accueil de spectacle et de résidences, comme c'est le cas de La Fonderie au Mans qui accueille des artistes mais aussi chaque année les Rencontres Encore heureux...


Clarisse : Assez vite aussi il y a eu un voyage de « Bruits de Couloir » au Mans en 2016, puis en 2017, et à Moscou. Cette invitation à voyager a été très marquante dans le fait de faire des ateliers et de constituer un groupe, y compris entre nous, dans la rencontre entre les gens qui portent tout ça. Cette question des extérieurs existait sous une toute autre forme que dans un studio avec un invité, une forme très différente d’aujourd’hui.

Christophe M : L’atelier tel qu’il existait auparavant, c’est une réunion hebdomadaire tous les jeudis au Gem de Saint-Denis ; pendant longtemps La Trame n'a pas eu de local, ni de nom. Et lors de cette réunion hebdomadaire qui rassemble un petit groupe formé d’une dizaine de personnes est évoquée la question d'un calendrier d'ateliers, l’évocation de lieux, de temps de rencontres ; on planifie quelque chose et ça fait exister beaucoup d’autres espaces.


Jean-Baptiste : Ces réunions de l’atelier radio ont aussi un peu une fonction « Club ».


Dominique Besnard (VST) : Après ces présentations qui annoncent déjà le sens de vos actions et engagements, par rapport à vos activités habituelles, en quoi le confinement est-il venu modifier de manière notable vos pratiques, l'accueil des usagers et que vous renvoient-ils des différences pour eux ?


Christophe L : Je vais parler en tant que Gemmeur. Avant au GEM il n'y avait pas beaucoup de Gemmeurs qui s’investissaient, et maintenant avec la radio et le fait que l'on ait changé la façon d'opérer, il y a pas mal de gemmeurs qui s’investissent. Et pas seulement les Gemmeurs de Saint-Denis, aussi ceux d’Épinay, de Montreuil. C’est ce que j’ai vu changer et c’est lié à cette période je pense, le fait de ne pas se voir, qu'il y ait moins de contacts.


Benjamin : Au-delà des GEM de Saint-Denis et d’Épinay, la radio « Bruits de Couloir » me semble-t-il n'a jamais autant été liée à tous les autres groupes de notre InterGEM du 93 et du 95. Pour sept d’entre eux, on se connaît bien, on se fréquente beaucoup ; il y a pas mal de circulation entre nous. Un gros travail a été fait dans ce sens-là par le passé. Avec tous ces GEM, on a le même organisme gestionnaire, cela facilite les rapprochements et « Bruits de Couloir » s’est inscrit comme un soutien à cet InterGEM en allant interviewer des Gemmeurs de tout notre réseau. Plus de gens que d'habitude sont venus contribuer à cet objet là.


Clarisse : Ce que tu dis Christophe L. sur la participation différente des Gemmeurs me rappelle deux moments différents de la journée d’hier, lors d'une conversation avec deux personnes du GEM d’Épinay (qui effectivement avait accueilli une fois l’enregistrement de « Bruits de Couloir »). L’une de ces deux personnes avait laissé un premier enregistrement, il y a 10 jours, sur le répondeur de la radio. On ne comprenait pas grand-chose, c’était court et pas très clair… Hier ou avant-hier, cette même personne a laissé un autre enregistrement bien plus limpide à l’écoute, et vivant, en disant : « je veux faire une émission, je veux être interviewé la semaine prochaine ! » On voit que cela chemine. L'autre personne me confiait que la radio ne l'avait jamais intéressée auparavant, mais que le faire chez elle, sans être vue, pourquoi pas... Il y a comme un effet libérateur, quelque chose de moins inhibant que les enregistrements très collectifs que l’on aime bien faire, sur la place publique par exemple, pas uniquement dans la fête ou dans la joie, mais avec facilement 30 à 40 personnes. Peut-être que prendre la parole dans ce contexte est un autre type de décision que celle de prendre la parole lors de coups de fil très individuels et très intimes, comme en ce moment, pour quelqu’un depuis sa chambre.


Jean-Baptiste : Pour aller dans le sens de ce que vous disiez les Christophe, Benjamin et Clarisse, dans l’histoire de « Bruits de Couloir » il y a eu toute une période où l’attachement au studio à Saint-Denis était crucial, avec l'association Déclic qui accueillait les plateaux radio. Puis la mobilité, le mouvement sont devenus davantage un point d'ancrage de l’activité radio au sens où il s’agissait de fabriquer des plateaux radio itinérants : dans d’autres GEM : à Épinay, à Arnouville, etc. ou dans une communauté à Emmaüs, à Ville-Evrard aussi, dans l'Esat de Marsoulan à Montreuil, devant le local de La Trame aussi ; ça c'était le printemps dernier, sur la place publique, pour une émission sur le quartier. Dans le contexte de « Bruits de couloir au pays des confins », durant ces deux mois, l'atelier redécouvre le studio en quelque sorte, l'émission retrouve les bienfaits du studio et du montage sur la parole, après des temps de plateaux plutôt collectifs. Et l'on s'aperçoit que dans ce contexte une autre parole, un peu nouvelle, peut naître, un rapport différent à l'adresse, et à la diffusion. Car on s'entend et on écoute les autres par l'intermédiaire de la diffusion quotidienne sur FPP. On redécouvre une dimension de la question radiophonique où l'adresse s'est ouverte peut-être. « Bruits de Couloir » est un peu devenu un grand répondeur collectif, où l'on est resté en lien presque physique avec les voix de tous et de chacun, dans un territoire très éclaté marqué en ce moment, du fait du confinement, par l’absence de lieux pour se retrouver – même si les gens circulent, se rencontrent, se croisent. En tous les cas avec l’absence de lieux dans leur fonctionnement habituel, il y a une redécouverte d’une dimension de l’exercice radiophonique en lien avec les pratiques d'entraide, de soins, d’accueil, tels qu'ils ont été reconfigurés par le confinement.

Christophe M : La Trame était très centrée sur l’occupation d'un espace, comment habiter un espace - c'était récemment un local à Saint-Denis. Et l’atelier radio proposait des plateaux radio : à Ville Evrard par exemple et juste avant le confinement, lors du festival « Sonic Protest » qui organisait deux journées autour des pratiques brutes de la musique. A cette occasion La Trame avait proposé de faire la cuisine et 15 personnes, participants de la Trame, se sont retrouvées pendant 4 jours. Il y avait quelque chose de l’ordre du groupe, je n’ose pas dire du collectif, chacun en présence, dans une certaine forme très corporelle, on était en action, on faisait à manger. C’est notre objet habituel quand même, cette présence, comment accueillir l’autre, comment accueillir parfois des crises. Notre objet c’est aussi de traiter une forme de souffrance sociale en même tant que la souffrance psychique - et l'on ne dissocie pas les deux aspects. Ce qui change aujourd’hui, c’est cette pratique radiophonique. Il fallait poursuivre ce geste « très en mouvement », cette quotidienneté. Aujourd’hui, l’atelier poursuit ce geste à travers une écoute : on porte attention à autrui et cela nous déplace, il y a ce passage d’où surgissent les présences de chacun.


Jean-Baptiste : Une synchronie a pu se maintenir par la radio, c'était sans doute une de ces fonctions.


Christophe M : Quand le lundi il y a eu l’annonce du confinement, une semaine après « Sonic Protest », tout de suite il a fallu penser comment maintenir ce groupe et les personnes qui le composent dans cet élan, et ne pas atomiser tout le monde et se séparer.


Clarisse : Ce que je trouve paradoxal depuis ce moment du confinement, c'est la question du rythme quotidien très difficile, y compris pour nous en tant qu’animateurs -pour moi en tout cas- de différencier les jours, le matin, le soir, la journée : ça explose un peu.  Et en même temps, on n’a jamais eu un rendez-vous aussi régulier, aussi collectif que ce rendez-vous radio. C’est-à-dire que du lundi au vendredi, à 13h35, dans mes deux lieux de travail -ces deux groupes qui se mêlent- beaucoup écoutent. Les coups de fil du matin, c'est : on se quitte, mais on sait qu'on s'entend à 13h35. Il y a les réactions après 13h35, les coups de fil qui suivent pour pouvoir parler de ce qui s’est dit, partagé, et c'est beaucoup plus rythmé d'une certaine façon. Après il faut coudre à partir de cela, mais c’est une base importante pour les gemmeurs, les trameurs, les animateurs, les amis, ce moment de se retrouver tous les jours.


Christophe M : Tu as tout à fait raison, ça donne un point d’appui pour coudre et nouer de la relation. C’est là la grande différence avec nos autres activités. Par exemple, en ce moment le local est fermé, et on fait des distributions de nourriture aux personnes qui en ont le plus besoin et que nous connaissons. C’est là où l’objet est beaucoup moins collectif, moins étayant : la distribution, c’est beaucoup plus individualisé – ça, il faudrait le réfléchir un peu.


Jean-Baptiste : La semaine dernière on a reçu Gabrielle à la radio, qui travaille sur la question des permanences téléphoniques. Elle a abordé cette critique assez courante de la virtualité, de la multiplication des échanges téléphoniques pendant le confinement, qui ont, même si je ne le fais pas autant que vous les camarades, un coté épuisant ; c’est très éprouvant d’être au téléphone depuis chez soi. Il y a une activité communicationnelle très intense dans cette période pour tout le monde que l'on peut voir négativement ; mais du point de vue de la radio, elle a permis peut-être une forme de synchronie moins duelle, une forme de correspondance collective dans un territoire aussi large que celui de la Seine Saint-Denis. Le rendez-vous de « Bruits de couloir », a permis de rester reliés en l'absence de lieux physiques, comme vous le disiez.


Clarisse : C'est le moment où le réseau devient plus audible que jamais, de manière plus visible d’une certaine façon. Le GEM d’Épinay n’a jamais eu autant conscience des autres lieux autour qu’en ce moment. Toutes ces voix des autres GEM que moi je peux évoquer d’habitude, que j’essaye de faire vivre dans ce lieu-là (le GEM d’Épinay), en ce moment ils les entendent à la radio. Il y a toujours un peu de chaque GEM dans les rencontres interGEM que l’on organise d’un bout à l’autre du 93, mais il y a aussi des gens qui sont très sédentaires, qui ne vont pas se déplacer aussi loin de chez eux... Et puis entendre La Borde, entendre un Esat, un hôpital de jour, tous ces lieux-là que l'on essaie de faire vivre dans l’imaginaire, en ce moment, c’est plus fort que jamais. Il y a un peu plus d’un an, on était partis à la clinique de La Borde pour rencontrer le journal « Les nouvelles labordiennes » avec plusieurs personnes du GEM d'Epinay. A ce moment-là, on n'avait jamais trop réussi à parler au sein du GEM de ce voyage. Et hier, comme « Les nouvelles labordiennes » étaient interviewées à la radio, plusieurs personnes du GEM d’Épinay m'ont dit dans les coups de fil de l’après-midi : « ah mais donc c’était ça votre voyage ! ». Des personnes qui ont finalement compris ce qu’on avait fait comme voyage il y a un an avec quatre personnes du GEM. Il se passe quelque chose au niveau du partage, de la transmission, qui pour moi est très précieux dans mon travail.


Benjamin : Pour conclure sur cette spécificité du confinement, il y a cette phrase de Jean Oury dans un bouquin que je lis actuellement : « rester vivant, ça ne va pas de soi ; pour rester vivant, il faut mettre le paquet »… J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de cet ordre-là qui se joue avec « Bruits de couloir au pays des confins ». On est quand même tous avec ce confinement dans un moment très bizarre, très lourd, qui peut être angoissant pour nous, comme pour tous les gens qui nous appellent et que l’on appelle tous les jours. Cet objet radio, il a pour moi la fonction d'être un objet excitant, amusant, joyeux, pas que joyeux du tout, mais aussi ça. Il y a quelque chose d'une certaine jubilation à fabriquer cette émission tous les jours, qui nous prend certes beaucoup d'énergie, mais qui nous fait tenir aussi d'une certaine façon.


Christophe M : Au tout début de notre pratique au pays des confins, j’étais très en colère sur tous ces échos que l’on avait de la psychiatrie qui disait « pour nous ça nous change pas trop, les gens sont habitués ». Je pense plutôt que notre travail, la psychiatrie, c’est justement de faciliter la survenue d’événement, c’est d’ouvrir, exister, c’est ça la psychiatrie. Ce n'est pas se contenter de l’isolement, de l'enfermement, comme je l’ai lu dans cet article que j’avais trouvé choquant sur Libé. Cela me faisait penser à Oury qui disait : « si les gens sont habitués c'est parce que leurs lieux sont déjà des renfermeries. » Je tiens vraiment à le dire parce que si on fait ça, la radio par exemple, si on s’embête pas mal en ce moment, c’est qu’on travaille en permanence vers quelque chose de l’ordre de l’ouvert. Et c’est pas de tout repos !


Clarisse : A la différence de lieux comme un hôpital, ou un CATTP (Centre d’Accueil à Temps Partiel), la Trame ou les GEM sont des lieux beaucoup plus éclatés, et nous travaillons avec cet éclatement. Il y a beaucoup moins de possibilité matérielle de s’enfermer dans ces lieux-là (pour commencer, il n'y a pas de lit) : on travaille avec une matière plus liquide, plus fluctuante, plus difficile à enfermer quelque part. Le rapport de chacun à son lieu d’habitation, ses façons d’habiter chez lui ou chez elle ou de ne pas habiter chez lui ou chez elle, de ne pas pouvoir habiter le lieu où on loge ; tout cela est fort pour tout le monde, et ce rapport à l'habitat se pose particulièrement pour nous en ce moment. La question non pas de vivre quelque part, mais d’habiter quelque part, c'est aussi cela que l'on travaille. Et sans te contredire Christophe M, certaines personnes que l’on accompagne étaient beaucoup moins choquées qu’on ne l’aurait imaginé par l’épreuve du confinement, dans le sens où il y avait en fait beaucoup moins de décalage dans leur quotidien, que pour eux ce n’était pas tellement un changement. C'était très triste, et moi en tout cas je me suis pris une bonne claque de réaliser que pour eux ce n’était pas un changement, cela a inversé quelque chose. Pour certains qui sont passés à la radio, ce qui se passe correspond bien plus à leur quotidien d’avant, que pour moi.  Ainsi d’une certaine façon, je me rends peut-être plus disponible à leur quotidien que d’habitude ; je prends l’exemple de quelqu’un qui depuis toujours appelle beaucoup et se déplace très peu - il y avait déjà un vrai lien par téléphone. Mais en ce moment, je réponds tous les matins, alors qu’avant je ne répondais pas systématiquement, tout en sachant que c’était important de maintenir un lien… d’une certaine façon je m’autorise ce rituel maintenant. Alors tout à coup je suis beaucoup plus en lien avec ce qui se passe chez lui et son enfermement habituel.


Christophe M : Ce n'est pas contradictoire avec mon propos, c’est la « greffe d’ouvert » que nous proposons pour laquelle on se rend disponible. Et ça ce n'est pas de tout repos.

 

Clarisse : Certaines personnes étaient aussi inquiètes pour nous, me disant : « pour moi, pas de problème, mais pour toi Clarisse, ça va être dur, toi qui bouges tout le temps ! »


Christophe M: Juste un petit point sur cette question de maintenir la circulation ; cela ne va pas de soi même pour nous qui sommes dans différents lieux. Il y a souvent cette tendance à l’entropie et donc à la séparation, à quitter, ou à homogénéiser un lieu.


Benjamin : Malheureusement ce n'est pas parce qu’on n'a pas de lit, que parfois on ne s’endort pas !


Dominique B : Dans cette situation que vous venez de décrire, notez-vous par rapport à vos actions quotidiennes des manques, des difficultés qui sont révélées de manière plus forte peut-être ?


Clarisse : Ça révèle quelque chose du travail d’équipe et de l’importance d’être assez nombreux autour de tout ça. On voit bien que depuis quelques années autour du GEM de Saint-Denis il y a tout un étayage qui s’est mis en place. Un ou deux référents prenait soin de beaucoup de personnes, et aujourd’hui il y en a bien plus : le SAVS (Service d'Accompagnement à la Vie Sociale), le GEM avec ses générations d'animateurs, La Trame, les autres GEM autour - des liens très forts. A l’inverse, on voit d’autant plus quand quelqu’un est vraiment isolé. De façon pragmatique, on a dû faire une liste de gens pour être sûrs de n’oublier personne, dans les coups de fil, dans l'attention, dans le souci des gens. Or c'est différent  de savoir que pour telle personne, il y a trois professionnels ou un étayage familial et social, ou bien que telles personnes n’avaient que le GEM ou que le SAVS – ça modifie la façon de travailler.  A la Trame nous sommes cinq à travailler, plus Jean-Baptiste et Christophe L qui font la radio, donc une équipe étoffée ; dans les GEM, même si bien sûr les adhérents s’entraident, nous ne sommes que deux salarié(e)s. C’est plus important que jamais que les GEM s’appuient sur La Trame, la Trame sur le SAVS, … parce qu’à deux, si l’un tombe malade, il reste peu de monde - on l'a assez vite vu au début de l’épidémie... Alors qu à La Trame quand deux sont malades ou contagieux, il en reste trois. (Pareil pour s’autoriser à prendre des congés d’ailleurs!) Donc c’est une différence énorme, et avec le dispositif radio qui vient se greffer en plus, ça change tout.


Christophe M : Il faut rappeler que La Trame est aussi née du constat qu’il y avait beaucoup de gens qui fréquentaient les Gem qui étaient en rupture de soins et en rupture de droits. Que notre mission première c’est de restaurer une forme d’accompagnement, de veille pour des gens très isolés, mais qui avaient trouvé la porte des GEM. Dans les constats, ce qui est plus criant et depuis longtemps, nous assistons à une destruction de la question de l’accueil à l'hôpital, plus que de l'hôpital. Sans compter le manque de lieux qui permettent d’accueillir la nuit, d'héberger et d'offrir un peu de confort pour des personnes très démunies.


Clarisse : Jean-Baptiste, tu parlais du secteur l'autre jour ?


Jean-Baptiste : Avant le confinement on devait faire une rencontre sur le désaliénisme et Lucien Bonnafé, car dans La Trame et dans les GEM il y a quand même cette idée de réunir différents héritages dans ce qu'ils ont de nécessaire pour pratiquer le soin et l’accueil aujourd’hui. Il faut apprendre du côté de la psychothérapie institutionnelle et du côte de l'histoire du désaliénisme et du secteur ! La Trame travaille avec et entre ces enjeux-là je crois (la clinique, le quotidien, l'associatif et le politique), et en vous écoutant, la question du lieu pour le GEM de Saint-Denis, pour la Trame, remet bien en jeu dans des conditions de crise l'importance des lieux d’accueil « tiers » aujourd'hui. C’est quoi le territoire du soin, c’est quoi les espaces pour partager, s'occuper des droits sociaux, faire la distribution, héberger une personne une nuit ? Cela souligne aussi la précarisation du secteur, des lieux d'accueil, sans parler de réussir à constituer un vrai réseau de dispensaires, d'une « médecine de ville » moins dépendante des grosses structures de soin. C'est quoi le tissu social, les espaces dont on aurait eu besoin pour les accompagnements dont parle Christophe ? Sans doute de lieux un peu moins exigus, comme c'est souvent le cas pour les GEM. Cette crise, cette pandémie, pour pouvoir faire un travail avant et après la Covid souligne bien l'enjeu des lieux du secteur dont font partie les GEM. Qu'est-ce qu'on aurait fait s'il n'y a pas eu les hôpitaux de jour dont certains, à Paris, à Bondy ont pu ouvrir un peu a minima... Bref, continuer à instituer, instituer « verbe actif » disait Bonnafé, inventer des lieux, c'est un peu l'enjeu pour « vaincre l’intolérable », qui est un enjeu du secteur dans la définition qu'en donne Bonnafé : il faut aussi des espaces, des lieux pour habiter le monde, pour pouvoir se présenter et présenter sur la place publique d’autres discours, sur la folie, le soin, etc.

 

Clarisse : En ce sens là par exemple, entre Saint-Denis et Épinay, je vois une énorme différence de tissu associatif et militant. A Saint-Denis ( là où ont pu naître le GEM et La Trame ), les pouvoirs publics certes ont mis du temps à réagir soit en distribution de masques ou de nourriture, et ainsi pallier tous les problèmes qui découlent du confinement, mais Saint-Denis est une ville jeune et historiquement très militante avec un fort tissu associatif et en ce sens ce tissu là a inventé des solidarités assez vite A Épinay, ville avec une moyenne d’âge plus élevée, une mairie et une vie associative peu dynamiques, il n'y a eu jusque là aucune distribution de nourriture ni de masques organisée. A Saint-Denis, la mairie a fait au bout de quelques semaines une distribution de masques et de gel pour les associations et collectifs qui étaient actifs pendant le confinement, on peut bénéficier d’un minimum de matériel ; à Épinay rien du tout. On voit le résultat quand des territoires sont un peu vivants, et ceux pour qui cette question du politique est déjà au travail -comment créer un collectif et travailler en collectif ; alors que dans d’autres villes, les gens sont plus abandonnés. Saint-Denis est sur un plan social beaucoup plus précaire que la ville d'Epinay, mais les solidarités y sont plus inscrites.


Dominique B
: Pour poursuivre notre échange, vivez-vous cette question des nouvelles solidarités dont il est fait souvent référence, à la fois entre professionnels et usagers, usagers entre eux, professionnels entre eux ?


Christophe L : Moi en tant qu’usager, je constate qu'il y a plus de solidarité, plus de contacts ; on s’appelle plus souvent  pour prendre des nouvelles de chacun, savoir comment ça se passe, alors qu'avant moins... Et pas uniquement les usagers du GEM de Saint-Denis entre eux, aussi des gens de La Trame, d'Epinay, c’est quelque chose de nouveau et qui est lié à la situation du confinement.


Jean-Baptiste : Il y a des coups de main concrets aussi ?


Christophe L : Oui, certains usagers qui ne peuvent pas se déplacer en appellent d'autres pour leur demander un service, faire des courses, les aider à faire le ménage, ... Avant les usagers appelaient les professionnels, maintenant les usagers les appellent moins, ils s’appellent d’avantage entre eux.


Clarisse : Ce que tu dis Christophe L révèle assez clairement que certaines personnes comme toi viennent prendre un rôle encore plus important qu'avant - un rôle que tu avais déjà, mais là c'est une vraie courroie de transmission et d’information qui s’est créée. Parfois on n'a pas de nouvelles d'un tel ou un tel et tu nous dis que tu l’as eu au téléphone ... Ce travail de veille collective est vraiment plus collectif. Je dirais qu’il y a aussi des rôles qui se cristallisent un peu, qui ont émergé. Je pense à toi Christophe L et d'autres qui viennent se faire le relais de plusieurs « usagers », et d'autres au contraire qui s’enferment bien plus qu'avant dans le dualisme avec les professionnels. Et ces appels tous les jours à la même personne tant qu’il n'y en a pas d’autres, d’une certaine façon ça attaque un peu ce qu’on a essayé de (re)faire jusque-là, remettre des greffes de transfert, du collectif... Je me faisais la réflexion sur la question de l’entraide mutuelle comme il est dit, il y a les moments où ça marche et c’est très beau à voir et c’est très précieux pour maintenant comme pour la suite ; et puis il y a les moments où ça ne marche pas. Au GEM d’Épinay, il y a une personne à laquelle je pense dont la présence fait beaucoup de bien à tous. Moi je ne peux pas « réveiller » les personnes de la même façon qu’elle ne le fait, je ne vais pas avoir la même imagination débordante, ou les mêmes petits moments de décalage total qui vont réveiller ceux qui s’assoupissent. Peut-être la radio a aussi cette fonction là de donner des nouvelles, mais aussi de venir faire entendre des voix de personnes dont on ne pensait pas avant à quel point elles pourraient faire du bien aux autres, juste par leur présence. Ce n’est pas tout à fait  la question de la solidarité mais ça produit du soin. Ce potentiel soignant du peuple  va produire un effet solidaire et ça aide.


Benjamin : C’est la solidarité psychique !


Christophe M : Ce moment que l’on traverse ensemble va renforcer et inscrire assez durablement les pratiques de réseau que l'on avait déjà. On a fait deux émissions avec des gens de La Borde, on envoie nos émissions à Sonic Protest pour diffusion, à « Radio sans nom » également du CATTP d’Asnières, cela s'est renforcé ces derniers mois avec les différents lieux.


Jean-Baptiste : Oui, ça reposait sur de l’existant et ça révèle l’existant. Un autre exemple, lors des Rencontres Sonic Protest des 6 et 7 mars, on a fait un atelier radio sur les radios dans les lieux de soin, les gems, Esat, etc. Il y avait Bruno de La Ouève qui travaille autour d'un atelier radio dans un hôpital de jour à Paris : L'Adamant. Aussitôt confinés, ces échanges se sont poursuivis, entretenus plus tôt que prévu. Bruno est venu parlé dans une émission de Bruits de couloirs : la radio a permis d'échanger sur comment continuer les pratiques alors même que les lieux était privés de leur outil de travail, à savoir la relation quotidienne. Puis la Ouève a, comme Bruits de Couloirs, rejoint la diffusion du mercredi sur le site de Sonic Protest – une programmation autour des radios confinées. En effet, cette crise a peut-être confirmé un réseau existant. Cela a été le cas aussi de l'atelier radio Esat la quotidienne, dont certains participants ont pu nous rejoindre pour ces diffusions.

 

Benjamin : Il me semble aussi que l'on est en train de récolter les graines de ce que l'on sème au quotidien. Ces « nouvelles solidarités » dont tu parles Dominique sont comme une prolongation, une cristallisation sans doute de plein de choses qui sont déjà mises au travail tous les jours. Au GEM nous avons eu un moment de débat sur ce qu’est véritablement l’entraide mutuelle… Pourrait-on être plus dans l’entraide mutuelle ? Qu’est-ce que c’est que ce machin-là ? Je pense à cette Gemmeuse que j’appelle au bout de deux semaines de confinement, et qui me fait la liste des dix gemmeurs qu’elle avait déjà contactés spontanément pour avoir des nouvelles. Non pour dire que la solidarité est née à ce moment-là, mais que quelque chose est mis au travail en tant que groupe solidaire depuis longtemps, et que cela a surgi pendant le confinement, poussé par l'éloignement physique. A titre personnel, depuis que je travaille au GEM, c'est bizarrement un des moments où je me suis senti le plus proche de tous les gens que j’ai au téléphone. Hier au téléphone avec ce Gemmeur, nous nous étions très émus de nous parler, alors que dans notre quotidien on se croise surtout ; et là, il y avait quelque chose, ça a resserré quelque chose, mais quelque chose qui était déjà forcément en construction…


Clarisse : Au début je ne sortais pas beaucoup pour le travail, mais une fois sortie de l’effet de sidération, et comme le confinement était plus en plus dur, je suis de plus en plus sortie, pour des rendez-vous individuels ou des distributions de choses et d’autres. Ces deux dernières semaines je sors tous les jours pour voir les gens de la Trame ou du GEM et lors de ces sorties, habitant par ailleurs à Saint-Denis,  j’ai l’impression de tâter un peu l’atmosphère. Plus que jamais entre Épinay et Saint-Denis les différences des solidarités, des habitudes, des usages sont territorialement visibles. Épinay,  c’est une ville tout en longueur qui longe les rails de tram, c’est la ville la plus étirée du 93 je crois. A Saint-Denis dans le centre-ville les rues tournent, se croisent ; à chaque sortie que je fais je sais que, de surcroît, je croise en plus un ou une gemeuse. Se croiser par hasard dans la rue prend une dimension nouvelle de puissance, là où on ne faisait pas trop attention à ce travail qui était pourtant déjà là avant ; se croiser géographiquement n'est pas négligeable du point de vue des nouvelles solidarités. A Épinay cela a été une décision politique de casser le centre-ville et d'ériger un centre commercial qui sera le point d’appui principal pour une ville et donc pour les gens, pour les liens. C’est quand même un autre style de hasard des rencontres, au centre commercial.


Christophe M : Dans les moments comme ça très critiques du début, on a poursuivi notre activité sans faire appel spécialement à d’autres instances comme des foyers, des lieux de vie. On a construit la question des distributions de nourriture suivant notre propre initiative, ces actions on les a proposées assez seuls quand même il me semble ; c’était difficile de faire lien avec d’autres instances.

 

Clarisse : Une grosse différence matérielle entre La Trame et les Gem, c’est que La Trame a reçu des subventions plus importantes. Donc on a le luxe juste de se dire si ça fait sens de faire la distribution, alors oui on y va, et si à la fin il y a trois mille euros de courses.. tant pis. Dans un Gem c’est beaucoup plus compliqué de décider comme ça et tout de suite se posera la question des courses pour lui, donc des courses pour elle, pour eux dans un principe d’économie permanente. Comment faire matériellement avec la carte bleue quand il n'y a pas grand chose dessus.. à La Trame cette question matérielle rejoint le nombre de gens dans l’équipe et le fait d’avoir le luxe de se dire que nous en sommes à sept cents euros ou mille euros de courses, certes c’est un choix, mais on peut continuer comme ça un temps. Cette personne qui financièrement n'aurait pas  tant besoin d’un panier, on a l’impression que c’est aussi un appel du pied parce qu’elle a besoin d’un lien, alors on on lui file quand même un panier, peut-être plus petit, mais c’est une accroche, ça fait circuler. Cela  change toute la matérialité de la solidarité !


Christophe M : Je réfléchis aussi à d’autres associations qui font ce travail sur St-Denis, qui sont plus fragiles que nous et avec qui on ne s'est pas forcément mis en relation - des gens que je connais qui existent et qui distribuent aussi.


Dominique B : Le temps passe vite et vos réflexions riches et variées m'amène donc à vous poser la question de l'après ? Cette période inédite qui vous a amené à modifier des pratiques, à repenser des actions, en quoi va-t-elle orienter des changements dans votre activité future ?


Clarisse : La radio ! C’est le questionnement du moment pour moi. Pendant huit semaines, l’émission quotidienne d’un quart d’heure fabriquée avec ce dispositif là, ça a fait un appel d'air et répondu à un besoin. Pas mal de gens tout à coup se mettent à désirer parler à la radio. Quand nous allons reprendre les activités et les rendez-vous progressivement à partir du 11 mai, comment maintenir en même temps la radio,  à quel rythme ? La question qui se pose aussi  du fait de l'augmentation du contrat de Jean-Baptiste et de la présence plus importante de Christophe, liées à la situation, c'est réintroduire la question de l’argent dans cet atelier là. A quel point ce qu’on a vécu là va transformer la suite pour l’atelier ?


Christophe M : C'est spécifique à cet atelier, mais La Trame réfléchit depuis longtemps à la question de la gratification des personnes qui participent à ses activités. L’activité radio n’est pas la seule activité et tu as raison Clarisse, c'est la seule non rémunérée et qui a été préservée. On a d’autres champs d’activité comme des coups de main sociaux, administratifs ; la veille auprès des gens avec l'aide de quelques personnes. On réfléchit plus globalement comment la Trame va poursuivre ses activités, ses différentes actions et la radio.


Benjamin : Toute la question dans les différents lieux, c'est comment on va se « démerder » à partir du 11 mai, quels vont être les changements ou pas à partir de ce moment-là… La radio a pu se faire parce que on est tous enfermés chez nous et que du coup on peut se permettre de passer quatre heures de travail pour quinze minutes d’émission, entre la préparation, l’enregistrement et le montage (l’émission n’est pas en direct). Si jamais on recommence à circuler de manière plus intensive, à se déplacer pour aller voir les gens ici ou là, nécessairement ce sera plus difficile de tenir les quinze minutes d’émission par jour. Tout ça c’est encore en chantier parce que l’après 11 mai demeure très incertain.


Jean-Baptiste : La radio a pu continuer, car elle pouvait exister dans un câblage, dans un grand « cordon ombilical » numérique et hertzien, à la différence de certaines activités comme le théâtre, le yoga, l'atelier d’écriture, activités plus ou moins mises en danger. La radio a pu exister dans ce contexte parce qu’elle ne reposait pas sur un lieu physique fixe, mais sur l'espace public des ondes. L'émission d’aujourd’hui portait sur une autre activité que la radio, celui de « l'espace jardin » qui a pu revivre de manière très utile pour échanger et préparer à la question de l’après. Sans faire la critique de la radio, on sait que dans cette période qui vient, on aura besoin de lieux physiques ; il s’avère en écoutant l’émission d'aujourd'hui que l’espace du jardin permet d’un point de vue pratique, et en se voyant, d'aborder des questions comme : comment on se protège, comme on est ensemble à quatre personnes, quelles habitudes on institue entre nous, se laver les mains, etc... ? On sait très bien et c’est ça le drame du confinement, qu’on a besoin de réapprendre à vivre un après. La radio a servi à comprendre que le besoin de réunion, de parole collective qui constitue les GEM, est indispensable, elle est sans doute un lieu d’écoute et d’échanges à conserver pour cet après, mais on a aussi besoin de lieux physiques. Le jardin, à Saint-Denis, constitue, en temps de confinement, un espace d’expérimentation de l’après pour se dire aussi qu’il va bien falloir parler collectivement, expérimenter et pratiquer de manière prudente les rencontres. Bref, l’exemple du jardin révèle qu'on ne peut pas simplement être dans la virtualité et l'autonomie des communications radiophoniques. Le 11 mai, cette date butoir est bien abstraite ; il faut commencer à apprendre dès maintenant.


Dominique B : Un dernier propos avant de clore cette interview ?


Clarisse : Ma réflexion du moment... qu’est-ce que c’est, un moment ? Il est rare d'être en synchronie et là, quelle que soit la façon de vivre cette situation et période, de l'éprouver, que les personnes soient très soulagées d'être enfin tranquilles, ou angoissées de  vivre la fin du monde ou même des violences, ou encore d'en baver parce que l'errance en ce moment c’est compliqué,... Quelles que soient les façons d’éprouver ça, il y a quand même la conscience de partager un moment. « Usagers », professionnels, quels que soient les statuts et les conditions matérielles, qu’elles soient joyeuses ou très dures, il y a  un moment commun. Et ça je ne suis pas sûre que ce soit souvent arrivé. Y compris la place dans un groupe,  il y a quelque chose de partagé. La radio, là, est utile pour penser ce qu'est un moment commun lors de la diffusion sur les ondes et donc dans l’écoute. On avait très peu pensé la question de l’écoute jusque là et depuis le confinement, on pense plus que jamais la fonction de l’écoute de l'émission, c’est-à-dire pas juste de la production de l’émission, ou l’atelier radio. L’écoute de l'émission quotidienne à 13h35, c’est la synchronie, « on » écoute en même temps, ça veut dire que tout le monde est chez soi en même temps avec le poste radio (même si on n’a pas internet donc) ou l’ordinateur. Dans un petit texte que j’ai vu circuler quelqu’un disait : « l’espace rétrécit mais le temps se dilate ».  Il y a quelque chose comme ça, on travaille essentiellement l’espace et le temps dans ces lieux là (les Gem et les associations autour) et aujourd’hui on est quand même à la base du travail, au cœur.


Christophe M : C’est très important comme tu le dis de revenir sur le « commun », ce fond humain vivant autour de cette sensation de crise traversée différemment par les uns et les autres. On partage tous ce moment de crise et on est tous sensibles, il y a cette proximité parfois très grande ; le fait d'être éloigné et d’être aussi proche. Est-ce que ce sont les différents aspects de cette tension là qui créent un moment ?


Jean-Baptiste : Sur la question des voix, moi qui ne vois pas tout le monde au sens visuel comme vous le faites ponctuellement, j'ai aussi l’impression que la radio, avec les personnes qui envoient des messages pas tout à fait enregistrés comme on voudrait, offre une nouvelle légitimité quand même à la parole et à toutes ces voix, de manière différentes que lors des plateaux radio où « il faut » prendre la parole. On sait que c’est difficile de prendre la parole, pour qui que ce soit. Dans cette configuration nouvelle de « Bruits de couloirs », de nouvelles voix sont apparues. Tout ceux que l'on a entendu, cet écho de plein de voix, le fait de pouvoir partager le son de sa voix avec d'autres, c’est bien cela faire de la radio et faire collectif, et c'est une belle surprise. Écrire un texte, le dire, fabriquer une adresse à des gens qui ne nous regardent pas, c’est comme une découverte nouvelle. Travailler à ce que tout le monde écrive avec sa voix, développe une parole, offrir la possibilité de s’adresser à la terre entière ou d'envoyer un message presque personnel, comment conserver cela pour la suite à venir ?


Clarisse : « Je m’adresse à toute la population mondiale ! »


Benjamin : Ce que j’ai ressenti à titre personnel  c'est une fonction à la radio du soin des soignants. J’ai lu avec intérêt l’interview qui était faite de « Radio sans nom » du CATTP d’Asnières sur le blog de Médiapart. La différence fondamentale, c’est qu’avec « Bruits de couloir » on fait un objet qui est enregistré en amont, un objet monté. Quand on évoque les liens qui se sont resserrés malgré la distance, l’exercice du montage de chaque émission a produit un effet chez moi. Il y a quelque chose de très singulier à écouter et réécouter les voix dix, quinze, vingt fois pour un montage - je n'avais jamais entendu les gemmeurs comme ça ! On entend les voix très fort, au casque, les timbres, et ça, ça vient mettre au travail quelque chose d’important chez moi, y compris sur un plan éthique. On s’est quelques fois appelés entre collègues pour savoir ce qu’on voulait donner à entendre de telle ou telle personne. Quelqu’un qui par exemple a des difficultés à s’exprimer ; un autre qui nous fait beaucoup rire et dont on se demande si nos rires donnent l’impression qu’on se « fout de sa gueule » ; ou de celles et ceux qui font des louanges sur La Trame, sur « Bruits de Couloir »... On se demande si on passe tout l’entretien, ou ce que cela signifie de laisser entendre telle partie plutôt qu’une autre, pour rester au plus proche de ce que nous avons échangés, sans trahir la parole de personne.  Il y a un avant et un après cette période, qui est passé par la question du montage de cette quotidienne.


Clarisse : Dominique comme  c’est la première fois que quelqu’un nous pose des questions sur la radio, c’est la première fois que nous sommes tous les cinq à pouvoir prendre le temps de réfléchir en présence d’un tiers alors ça donne envie de parler... En écho à ce que Benjamin vient de dire, lors d'une émission avec quelqu’un d’Épinay réagissant à la météo faite par une personne nommée  Anis (un ancien de Bruits de Couloir qui adore faire les chroniques météo), cette personne  a enchaîné sur : «  à Nice il fait moche et à Marseille il fait moche, etc... ».  Et c’est au montage, au bout de plusieurs fois parlant de la météo d'Anis  que j’ai compris qu’il parlait toujours de la météo de Nice! Alors qu’Anis fait la météo de Bondy dans le 93, où il faisait paradoxalement très beau. La météo c’est aussi l’art de l’interprétation.. « météo ressentie » comme on dit… Et en réécoutant les enregistrements tu découvres des strates, des associations d’idées que tu laisses passer en direct.


Jean-Baptiste : C'est ce que j’essaie de dire aussi en insistant bien sur le fait que la radio n’est pas tout, que par exemple dans l’après, le jardin est tout aussi indispensable comme pratique d'atelier, surtout dans un temps où l'on ne pourra pas trop se toucher. Même si la radio redonne une dimension physique à la question des voix, elle est utile parce qu'elle est liée à des gestes, à des relations avec les gens, au téléphone ou non, dans un cadre qui n'est pas celui seulement de la radio mais des activités des GEM : les distributions, les besoins de chacun, etc. Nous avons découvert ou redécouvert l'importance d’entendre une voix, la suite est encore à inventer.


Clarisse : Cela vient complètement battre en brèche l’illusion d’une frontière entre le personnel et le professionnel. De toute façon le « Gem est dans ma chambre », comme disait récemment Benjamin : quand on est au téléphone les gens peuvent nous dire « tu es dans ton salon ou dans ta chambre ? ». Lors de la toute première émission de radio avec un gemmeur, il nous a d’ailleurs demandé si on était sur Skype, et s'il venait sur Skype, est-ce qu’il verrait nos chambres ! C’était la première émission quotidienne, on ne savait pas du tout où on allait, et c’était déjà aussi un peu le cœur de la relation confinée. Quand Jean-Baptiste parle du jardin, moi j’ai pris des semis du Gem pour m’en occuper pendant le confinement pour éviter qu’ils meurent au Gem faute d’arrosage. Parfois j’envoie des photos des semis et forcément ça enclenche des discussions sur les plantes ; j’ai envoyé une photo d’une de mes plantes et une gemmeuse m’a envoyé ses photos de plantes. Tout à coup mon balcon devient un support du Gem ! Le danger de tout ça c’est l’envahissement total du travail dans l’espace psychique, il n'y a plus trop de début et plus trop de fin. La radio peut être une scansion là dedans, parmi d’autres bien sûr. Des jours très calmes, d'autres non, aujourd’hui par exemple avant de commencer la réunion depuis sept heures du matin, j'ai vu beaucoup d’appels de gemmeurs, d’autres jours pas du tout. Tout cela envahit beaucoup plus les rêves qu'avant en tout cas. Mais en même temps ce qui est intéressant, c'est qu'on  ne peut plus faire semblant d'être juste des professionnels.


Benjamin : On est juste des professionnels affectés !


Clarisse : Une toute dernière chose que je voudrais dire : ce sont des traces. Au début du confinement tout le monde a dit on va avoir le temps d’écrire, de lire. Personnellement je n'ai rien écrit de ce que l'on fabrique, j’ai l’impression de ne plus penser, et l'autre jour j’étais assez angoissée de n'avoir aucune trace. Tout à coup j’ai pensé à la radio, la radio c’est la trace du travail collectif et cela m’a soudain soulagée de me dire qu’on a cette trace là.


Interview réalisée par Dominique Besnard, le 30 avril 2020 et coécrite avec Clarisse Monsaingeon, Christophe Mugnier, Christophe Lescot, Jean-Baptiste Velde et Benjamin Penet.


* Introduction, extrait de : « EN PARTANT DES GEM : JE TRAME, NOUS TRAMONS » Clarisse Monsaingeon, Christophe Mugnier, Julie Sabatier et Alexandre Vaillant
Champ social | « Pratiques en santé mentale »
2018/2 64e année | pages 37 à 40
 
** Introduction, extrait de : « Christophe, un gemmeur qui trame », texte issu d'une discussion au Pôle Paris Centre en mars 2019, entre Christophe Lescot, gemmeur et bénévole de La Trame et Lylian Couapel, animateur de La Trame.

*** « BruitS de Couloir », depuis la période du déconfinement change encore de formule, et tient désormais une permanence téléphonique le jeudi entre 14h et 16h, pour fabriquer deux émissions d’une demi-heure diffusées le mardi et le jeudi à 13h30 sur FFP - 106.3 FM.

Toutes les émissions sont réécoutables en podcast sur le Mixcloud de « BruitS de couloir » :
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