La rentrée dans le rétro

Le nouveau ministre de l'éducation a annoncé une série de mesures comme le redoublement et l'obligation des enseignants à utiliser des méthodes pédagogiques testées scientifiquement. En croisant ces deux mesures, on peut se demander : Est-il scientifiquement démontré que le redoublement favorise les apprentissages ? Est-ce une mesure véritablement «efficace» ?

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Le nouveau ministre de l’Éducation Nationale a annoncé et mis en œuvre une série de mesures pour faire évoluer notre système éducatif ! Nous ne reviendrons pas sur l’ensemble de ces mesures, seulement sur une ou deux. Premièrement, la question du redoublement, il semblerait que cette mesure, le fait de « ré-autoriser » le redoublement soit bien acceptée par la population française. En effet, 68% des Français.e.s serait hostiles à l'interdiction du redoublement (Le Parisien du 08 juin 20171). La question a été posée de cette manière-là, nous pouvons nous demander si la question avait été : « Êtes-vous favorable au redoublement », aurions-nous obtenu, alors, le même pourcentage d’adhésion ? Nous sommes donc en droit de nous demander pourquoi ce ministre, ce gouvernement, décident de mettre en œuvre cette mesure. Est-ce parce qu’elle est acceptée par une large majorité d’électeur.e.s ? (en tout cas, ces derniers sont massivement hostiles à son interdiction). Le fait d’aller, sur certaines réformes, dans le sens de l’avis du plus grand nombre n’est-il pas une stratégie pour « préparer » des mesures plus impopulaires ? Est-ce par ce que cette mesure est efficace ? Dans ce dernier cas, de quelle efficacité parlons-nous ? Celle de favoriser la réussite scolaire du plus grand nombre ? Celle de permettre de meilleurs apprentissages ? Celle de développer de nouvelles compétences ? Celle de sélectionner une certaine classe sociale d’élèves ? Nous pensons que ces questions sont légitimes.

Une deuxième mesure qui va être mise en œuvre est d’inciter (d’obliger ?) les enseignants à utiliser des méthodes pédagogiques qui ont été testées scientifiquement. Nous supposons que le ministère fait bien référence à toutes les disciplines scientifiques sans exception.

Il nous semble intéressant, ici, de croiser ces deux mesures : « permettre le redoublement » et « faire référence à la littérature scientifique ». Nous pouvons nous demander si le fait d’autoriser le redoublement a été étudié scientifiquement et si la littérature scientifique de cette thématique le recommande. Nous pouvons penser que c’est le cas, sinon cette mesure ne serait pas proposée.

La question du redoublement et des apprentissages

Mais 40 ans d’études sur cette question nous montrerait que le redoublement ne favoriserait pas les apprentissages. La littérature de cette thématique de recherche parle de « redoublants » et de « faibles promus », dans ce dernier cas il s’agit d’élèves qui n’ont pas forcément acquis toutes les connaissances et compétences à la fin de l’année scolaire mais qui ont tout de même intégré le niveau supérieur. Dés 19752,ainsi que les premières méta-analyses anglo-saxonnes3 du début des années 80 et celles du début des années 904, montrent que le redoublement est préjudiciable aux élèves qui en sont l'objet, c'est-à-dire que les redoublants progressent significativement moins que les élèves faibles promus. Ces études nous montrent également qu’à niveau constant, c’est-à-dire par exemple en fin de CE1, il n’y a pas de différence entre les élèves « faibles promus » et les redoublants, si ce n’est que les redoublants ont un an de plus que les autres !

Comme toujours, dans le cas de ce type de recherche, il s’agit de moyenne, nous constatons tout de même que pour certains élèves le redoublement peut être positif l’année du redoublement, c’est-à-dire que ces élèves obtiennent de meilleurs résultats la deuxième année que la première. Mais cette proportion d’élève est faible, seulement 20% des élèves redoublants se trouvent parmi les 50% d’élèves qui réussissent le mieux les tests proposés.

Les travaux français du début du XXI5 siècle vont également dans ce sens. En moyenne, les promus faibles obtiennent de meilleurs résultats que les élèves pénalisés d’une année au début de leur parcours scolaire à l’école élémentaire ; les moyennes du groupe des promus faibles sont systématiquement et significativement supérieures à celles du groupe des redoublants.

Redoublement et parcours scolaire

Un tableau dans la revue Education et Formation n°66, p.29 (2003) met en évidence le lien entre la précocité du redoublement et l’échec scolaire. La moitié des élèves qui ont redoublé leur CP vont quitter l’école sans diplôme ou avec le seul BEPC ; seuls 9% d’entre eux décrocheront un baccalauréat général ou technologique. S’il redouble en CM2, l’élève a encore une probabilité de 40% de quitter l’école sans diplôme ou avec un BEPC alors que cette situation ne concerne en moyenne que 19% de l’ensemble des élèves.

Si nous prenons une classe d’âge : 70% obtiendra un diplôme de niveau IV (niveau Bac), ils ne seront que 25% s’ils ont redoublé leur CP, 36,6% leur sixième et presque 75% leur troisième. Le redoublement de la troisième est donc efficace pour obtenir son BAC !

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Tableau : Redoublement, niveau de qualification atteint et diplôme le plus élevé obtenu

 

Redoublement et sélection ?

Ces éléments nous font donc penser que cette mesure concernant le redoublement ne semble pas avoir de solides bases scientifiques, en tout cas sur la question des apprentissages scolaires. Ferrier (2003) a montré que si l’on cumule les enfants ayant redoublé une ou deux fois, le nombre d’enfants nés au mois de décembre est presque trois fois plus élevé (582) que ceux nés au mois de janvier (206). Le redoublement peut donc nous aider à identifier les enfants qui sont nés en fin d’année civile6. Plus sérieusement, il semblerait que les enfants les plus jeunes, au sein une classe d’âge, sont ceux qui redoublement le plus, sans doute du fait de leur manque de maturité.

Mais le redoublement peut aussi nous permettre d’identifier la classe sociale des parents, en effet le modèle proposé par Vallet et Caille en 1996 permet d’analyser l’impact de la catégorie socio-professionnelle des parents sur le redoublement d’une enfant. Un père cadre supérieur, plutôt qu’un père ouvrier, augmente de 10,5% les chances de connaître une scolarité sans redoublement. Ce modèle permet également de savoir qu’une mère dotée au moins d’un baccalauréat, plutôt que dotée du CAP ou du BEPC, accroît ses chances de 11,4%7.

Au regard de ces quelques éléments présentés ci-dessus les Ceméa pointent une réelle contradiction entre le fait de mettre en œuvre une mesure, annoncée comme une réforme, (le redoublement) sans qu’elles soient suffisamment validée scientifiquement. Alors que par ailleurs c’est ce qui est demandé aux enseignants !

Les Ceméa continueront dans les espaces de dialogues à faire connaître leur projet et les fondamentaux qui le sous-tendent pour favoriser la réussite de tous les élèves. Les Ceméa sont attachés aux cycles d’apprentissage, ils permettent de prendre du temps, d’adapter des démarches pédagogiques, d’individualiser des enseignements. C’est bien sur une période qu’un élève doit acquérir des connaissances et des compétences (et non pas seulement sur une année scolaire), et la durée de 3 ans nous paraît pertinente. De plus, les cycles permettent le travail d’équipe entre enseignants d’une année sur l’autre ce qui permet un regard croisé sur les élèves. Cette période de trois ans permet de limiter l’impact du mois de naissance sur la réussite scolaire. Une mesure favorisant les cycles, c’est-à-dire favorisant le travail d’équipe, l’évaluation formative, nous aurait paru plus pertinente à mettre en chantier rapidement ;

Malgré ces éléments « scientifiques », il ne s’agissait pas ici de dénigrer pour autant la question du redoublement. Prenons l’exemple d’un enfant qui n’arrive pas à descendre d’un arbre, ce n’est pas en le faisant remonter, sans lui apprendre auparavant à en descendre (« Regarde, telle branche est solide », « Accroche toi de telle façon à celle-là »…) qu’il arrivera la deuxième fois à en descendre seul…

Jean-Baptiste Clerico

1http://www.leparisien.fr/societe/education-le-redoublement-refait-surface-08-06-2017-7028544.php consulté le 13 septembre 2017 à 8h47.

2 Jakson

3 Holmes et Matthews (1984)

4 Holmes (1990)

5 Paul et Troncin (2004)

6 Et, nous pouvons dire que cette information est très pertinente !

7 Et du coup, le redoublement peut également nous aider à prédire la catégorie socio professionnelle des parents d’élève, ce qui est également une information très pertinente !

 

Bibliographie

FERRIER, J. (2003). L’avance et le retard scolaires à l’école élémentaire et au collège. Cahiers de l’éducation 28, p. 9-18,

HOLMES, C. & MATTHEWS, K. (1984). The effects of no promotion on elementary and junior high school pupils : a meta-analysis. Review of Educational Research, 54-2, p. 225-236.

HOLMES, C. (1990). Grade level Retention Effects : A Meta-analysis of Research Studies. Dans L. SHEPARD, & M. SMITH, (Eds), Flunking Grades. Research and Policies on Retention. Bristol : Falmer Press, p. 16-33.

JACKSON, G. (1975). The research evidence on the effects of grade retention. Review of Educational Education, 45-4, p. 613-635.

PAUL, J.-J., TRONCIN, T. (2004). Les apports de la recherche sur l’impact du redoublement comme moyen de traiter les difficultés scolaires au cours de la scolarité obligatoire. Rapport du haut conseil de l’évaluation de l’école.

VALLET L.-A.., CAILLE J.-P. (1996). Les élèves étrangers ou issus de l'immigration dans l'école et le collège français. Une étude d'ensemble. Les dossiers d'Éducation et Formations, 67. Ministère de l'Éducation nationale

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