La prison, c’est pas du cinéma... Et pourtant!

Réflexions sur l'enjeu d'actions socio-culturelles auprès de prisonniers, en appui sur plus de 3 ans d'interventions au sein de divers lieux de détention. Témoignage d'un militant sur son expérience et ses relations tissées avec les prisonniers.

Le doigt sur l’interrupteur, j’attends...J’attends le déclic qui me signifiera qu’une porte-grille vient de se fermer et que celle que je pousse va s’ouvrir, dans un cliquetis parfaitement coordonné. Parfois, l’attente semble interminable et c’est un détenu qui interpelle bruyamment le surveillant de garde : «Surveillant, la 2.37 !». Un, puis deux, puis trois - je ne compte plus les sas à passer-, je connais les longs couloirs où il m’arrive pourtant de m’égarer parfois.

MAH 2, Socio Quartier Femmes ou Quartier Jeunes ou encore l’annexe QCDR, il y a maintenant plus de trois ans que j’arpente ces lieux de détention, moi libre à la rencontre de l’autre privé de cette liberté qui nous est si chère à tous les deux. Que viens-je faire dans ces lieux à l’écart, où règne à la fois surveillance, suspicion, promiscuité, violence même, tout cela mêlé à une sorte de nonchalance, de désoeuvrement, de paroles qui résonnent entre les murs, de désespoir ? Je ne perçois cependant qu’un semblant de «convivialité» entre détenus, voire entre détenus et surveillants, qu’on prendrait presque pour du bien-être.

Bien-être en prison, être bien en prison ? Un préjugé qui à la vie dure au-delà des murs et par delà les miradors. Comment vivre l’enfermement, quand l’enfer me ment...Certains au dehors se demandent pourquoi je perds mon temps dans cet «hôtel 4 étoiles» où tout est gratuit et disponible. De mon côté je me demande pourquoi eux de leur côté perdent leur temps - de vacances - dans des hôtels 2 étoiles où tout est payant et pas toujours disponible...Le monde à l’envers !

Le manque d’activités socio-éducatives en détention n’est un secret pour personne. Et pourtant, les hommes et femmes détenues, quelque soit le délit ou le crime commis, faits sur lesquels je ne saurai rien, ont droit à être considérés comme étant capables de réinsertion en pratiquant des activités qui leur permettent d’échanger, de réfléchir, de comprendre, de s’inventer une autre vie.

Militant des Cemea depuis une quarantaine d’années, je tente d’«agir» là où je me trouve, auprès de ceux que je côtoie, des idées plein la tête, des actes sans doute moins nombreux. Je ne sais plus depuis quand je me passionne pour le cinéma et mon histoire à des accointances avec celle de Toto dans «Cinéma Paradiso». Aussi lorsque notre AT (antenne territoriale) s’est mis en tête d’investir le champ de l’image cinématographique et des questionnements qu’elle suggère, j’étais aux premières loges. Il s’agissait d’autre chose expérimenté sur des BAFA - sensibiliser nos jeunes animateurs à l’importance du cinéma sur les Centres de Vacances et de Loisirs -, de beaucoup plus ambitieux : le Festival du film d’éducation d’Evreux et ses développements possibles auprès de nos publics habituels, habitués à «consommer de l’image» sans retour.

C’est ainsi que dès 2014, les Cemea Martinique ont mis en place une série d’actions à partir du festival du film d’éducation, auquel nous participons chaque année. Actions qui se déclinent en rencontres avec divers publics autour de films racontant tous des histoires de problématiques éducatives. La privation de liberté et la difficulté de réinsertion dans une société qui ne pardonne pas à ceux et à celles - qui ont pourtant payé - d’avoir un jour pris un chemin de traverse conduisant à une impasse. En entrant au Centre pénitentiaire, nous défendions les objectifs clairement énoncés dans le projet éducatif de notre mouvement, à savoir «développer les pratiques culturelles et lutter contre les exclusions, agir dans les institutions pour la jeunesse et l’éducation populaire». Investir ce champ d’action s’appuie notamment sur un principe fondateur des Cemea résumé dans cette phrase : «Tout être humain peut se développer et même se transformer au cours de sa vie. Il en a le désir et les possibilités.»

Nous ne pouvions pas, nous, Cemea Martinique, ignorer qu’à quelques kilomètres du Centre de formation V. Marty, des hommes et des femmes espéraient que la société renoue le contact. Grâce à une salariée des Cemea effectuant un stage au SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation), nous nous sommes invités derrière les barreaux : les films d’éducation allaient pouvoir être vus par les détenu.e.s et surtout, nous allions pouvoir écouter leurs réactions, leurs émotions face aux images qui leur seraient proposées.

La prison, c’est d’abord des groupes d’effectifs variables - il n’est pas rare d’accueillir une dizaine de détenus au QCDR contre parfois quatre ou cinq en Socio avec le cas particulier des mineurs pour lesquels nous organisons une projection à deux groupes successifs qui ne peuvent assister ensemble pour des raisons de sécurité -, ce qui nous conduit à plus d’une centaine de rencontres au cours de près de vingt projections/animations dans l’année...Une manière de travailler en étroite collaboration avec la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) et plus particulièrement avec Véronique, éducatrice toujours présente. Des séances parfois annulées ou reportées en fonction d’événements ponctuels qui nous échappent (fouilles, bagarres entre détenus, mouvement de grève des personnels, salle occupée par une formation, etc).

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Mais la prison pour moi, c’est autre chose que des chiffres alignés lors des bilans annuels...

C’est d’abord des échanges à la suite de films, certains ayant marqué («Discipline»), interrogé («Les enfants d’Ampathé Bâ», «Jackie), ému aussi («Congo Paradiso», «Mud»), voire révolté («Light Fly, Fly High», «C’est gratuit pour les filles» et plus récemment «Le Saint des Voyous»), d’autres moins bien reçus. Des films qui souvent font remonter à la surface des souvenirs pas toujours agréables comme la relation éducative à l’école, dans la famille...Les discussions sont parfois interrompues par «l’heure de la soupe»... C’est aussi la crainte, vite dissipée par l’effort consenti de la part en détenus en difficulté face à l’écrit, qu’un film en VOSTF puisse poser un obstacle à sa compréhension. Il me revient en mémoire que l’un d’eux traduisait à son compatriote hispanophone qui ne pouvait suivre les sous-titres.

La prison pour moi, c’est aussi ces «retrouvailles» avec Hugues le rasta dont j’ai eu les enfants en classe de maternelle il y a plus de trente ans. Des images me reviennent d’une époque où, jeune enseignant, j’intervenais déjà pour faire accepter à des collègues inquiets voire hostiles à l’entrée à l’école de deux petits portant des locks et ne mangeant pas de viande à la «cantine». Un cas que j’évoquerai bien plus tard lors de formations sur «laïcité et valeurs de la république»...

La prison pour moi, c’est cette demande d’un détenu qui m’interpelle à la fin d’une projection pour savoir si je peux lui fournir un dictionnaire de scrabble...Ce qui me rappelle cet autre détenu d’une vingtaine d’années qui me reconnait par un : «Monsieur, vous faisiez pas du scrabble dans la classe de M. Untel à l’école ?». Si, c’était bien moi... C’est un autre qui me demande des documents sur les formations que proposent les Cemea. Les détenus découvrent qui nous sommes, ce que nous faisons d’autant plus facilement que tous ont connu les «colonies de vacances» et autres centres de loisirs avant d’échouer au centre...pénitentiaire.

La prison pour moi, c’est d’apprendre qu’un intervenant en activités musicales depuis une dizaine d’années est traduit devant le tribunal pour avoir accepter d’introduire des téléphones portables dans l’enceinte de la prison, histoire d’améliorer son maigre ordinaire d’intermittent du spectacle...

La prison pour moi, c’est aussi l’aide spontanée d’un détenu face à un ordinateur récalcitrant qui épuise mes maigres compétences informatiques...A ce propos, je ne saurai oublier le tandem formé ces dernières années avec Krystel qui a pu faire entrer un rayon de soleil chez les personnes incarcérées, tandem illustrant par ailleurs la possibilité de travailler ensemble alors qu’une quarantaine d’années nous séparaient.

La prison, c’est également une question qui me taraude chaque fois que je croise un uniforme bleu : comment peut-on être surveillant pénitentiaire dans un pays où l’espace réduit - 1000km carrés - force les connaissances, où personne n’est véritablement étranger à quiconque ? Je suppose que la formation des personnels aborde cette question fondamentale...

Plus de trois ans après mon entrée au Centre pénitentiaire de Ducos, je continue de franchir le portique confiant et persuadé que le peu de temps passé derrière les murs apporte un soupçon d’espoir là où l’horizon bouché reste à portée de main. Pour moi, je me contente de projeter, pour les détenus il leur reste à se projeter... dans l’après, le dehors. Etre acteur de son devenir, en quelque sorte...

Le cinéma d’éducation devrait pouvoir y contribuer.

Par Gérard BOUHOT

Texte à retrouver sur la médiathèque de ressources pédagogiques en ligne : yakamedia.fr

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