Vie sociale et confinement : en psychiatrie infanto juvenile

VST, la revue du travail social et de la santé mentale des CEMEA réagit à l'actualité en recueillant des témoignages de professionnels actuellement sur les terrains. Comment les institutions s'organisent-elles pour faire face au coronavirus ? Quelles difficultés, mais aussi quelles inventions de la part des professionnels et des usagers pour maintenir une vie sociale … même en étant confinés ?

Un psychologue en pédopsychiatrie témoigne des conditions d’accueil des jeunes dans les services de la psychiatrie de secteur pendant le COVID 19

 

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« Alors, je travaille dans un service de pédopsychiatrie en France. L’idée, c’est de témoigner de la réalité du service hospitalier dans lequel je travaille, en lien avec le covid, et plus largement la connaissance que j’ai du milieu psychiatrique dans les services de psychiatrie adultes et des échos des collègues qui travaillent dans ces milieux-là.

Globalement la réorganisation des missions dans la priorité qui est faite est principalement sur : éviter que les jeunes que l’on accompagne au quotidien, viennent emboliser les services des urgences pédiatriques. C’est la mission qui nous est avoué sur la période du covid pour permettre aux urgences somatiques de s’occuper des cas liés au covid plutôt que d’être pris par des situations de pédopsychiatrie par exemple. C’est l’axe prioritaire qui nous est demandé. Toutes les consultations en CMP, les soins en HJ et en CATTP se sont arrêtées, avec juste le maintien pour les situations les plus graves, pour les enfants ou les adolescents les plus fragiles, de soins en individuel dans les services. Il n’y a plus d’ateliers collectifs.

Dans les consultations, on accueille les jeunes qui vont les plus mal, c’est-à-dire avec des troubles psychotiques graves, qui sont sur des registres délirants importants, qui dernièrement ont fait des tentatives de suicide et qu’on ne peut pas du tout se permettre de les faire patienter le temps du confinement pour reprendre les soins plus tard. En ce qui concerne l’accompagnement des familles, on a réorganisé le travail avec des appels téléphoniques à la fois auprès des patients, des enfants, des adolescents, de leurs familles, parents ou familles d’accueil qui s’occupe d’eux dans le cadre de la protection de l’enfance et aussi avec des foyers.

On n’a pas mal de lien avec des professionnels des secteurs socio-éducatifs qui eux aussi, sont assez en peine à la fois pour occuper les enfants, pour les accompagner car les actions mises en place pour des enfants placés, comme par exemple le lien avec leur famille, sont momentanément interrompues. J’ai pas mal d’enfants en consultations téléphoniques qui viennent témoigner de ça. Ils s’inquiètent pour leurs parents et des risques liés au covid. Ces enfants sont aussi exposés aux informations télévisuels et médiatiques qui rapportent quotidiennement l’évolution de l’épidémie. A la fois la question de la mort arrive pas mal dans les échanges, la question de l’angoisse, et puis des adolescents qui perçoivent assez bien que les questions qu’ils posent aux adultes qui les entourent, reçoivent des réponses qui changent de jour en jour. Je prends l’exemple des questions en rapport avec la mort : qui dans la population générale peut être touché ? Est-ce que les jeunes peuvent être touchés ? Le décès, très médiatisé de l’adolescente de 16 ans, dramatique bien évidemment sur le plan individuel, a trouvé chez ces jeunes un écho tel, que dans les consultations téléphoniques que j’ai eues hier dans la journée, au moins trois ou quatre jeunes m’en ont parlé.

Au niveau de l’organisation d’équipe, entre l’annonce du confinement et les mesures de restriction des circulations, la fermeture des écoles puis le lundi suivant la fermeture des centres de soins, sauf pour l’accueil exceptionnel des situations graves, urgences, cliniquement en tout cas inquiétantes, là où on ne pouvait pas se permettre de mettre les soins entre parenthèses, je vais dire ça comme ça. On était tous au début, réunis auprès des équipes, une organisation interne pour que les professionnels s’organisent pour être 2 ou 3 par centre de soins alors qu’ils sont 4 ou 5 pour le moment, avec l’idée de pouvoir réduire les effectifs afin de fermer d’autres centres de soins et de réunir de manière assez restreinte les consultations de soins ouverts pour les accueil de jeunes, les publics et maintenir le lien téléphonique avec la possibilité de faire les consultations à partir de chez nous, pas sur un mode de télétravail, mais sur un mode qui s’y apparente pour assurer le lien avec ces patients.

Également ce qui est assez compliqué, c’est que sur des échanges que je peux avoir comme d’autres collègues, il y aurait un intérêt d’être suffisamment équipé en audio vidéo pour permettre les consultations avec la question du visuel notamment avec les tout-petits ou des jeunes enfants. Actuellement on est avec un ordinateur par centre de soins qui n’est pas forcément équipé de logiciels. On est en train de voir comment s’organiser pour avoir du matériel supplémentaire. Ça c’est l’aspect soins à distance.

Pour les soins en présentiel, on a assez peu de matériel de protection. Les blouses sont arrivées avant-hier, on a du gel hydro alcoolique, pas du tout de masques de protection sauf des masques chirurgicaux mais par exemple pour les visites à domicile où un des parents ou quelqu’un de la fratrie est malade par exemple, avec une grande malchance que ce soit le covid, on n’a pas de masques de protection suffisants. On se débrouille pour faire des masques en tissu qui permettent de pallier à l’absence de protection dans les services, notamment dans les services de psychiatrie. L’absence de masques n’a pas été anticipée. Déjà les masques sont en sous-nombre en France et ils ont été principalement priorisés pour les services somatiques, ce qui peut s’entendre. Néanmoins, les psys adultes sont confrontés à la continuité de l’accueil des patients malades notamment dans les services d’hospitalisation. Ce qui se présente donc en psy adultes c’est la mise en quinzaine des gens dans leur chambre, en confinement. Tous les premiers accueils qui arrivent sur le centre hospitalier où je travaille, les personnes sont accueillies à l’hôpital dans le cadre de décompensation, de diverses raisons cliniques qui les amènent à devoir être hospitalisées, les gens ont l’obligation de rester en chambre 24 h sur 24, il n’y a plus d’ateliers collectifs, le personnel soignant va dans les chambres mais les patients n’ont pas le droit de sortir de leur chambre, ces recommandations sont pour 15 jours. Il faut quand même imaginer des personnes qui présentent des symptômes délirants ou des moments d’agitation, qui sont en phase maniaque ou autre, qui ont l’obligation de rester en chambre avec ce que ça comporte pour eux de capacité à prendre sur eux, là où ils sont dans un grand moment de fragilité. Les équipes soignantes sont assez inquiètes de comment pouvoir faire respecter ce cadre-là au niveau des unités de soins sans être confrontées à l’action de la violence. C’est beaucoup dans l’esprit de soignants, c’est une donnée qui circule pas mal dans les équipes de psy adultes en ce moment.

Sur le plan administratif, les équipes sont hyper mobilisées parce que les recommandations changent de manière quotidienne. Pour exemple, il y a quelques jours, l’idée c’était d’avoir deux chambres dans les services de psy adultes par unité, réservées aux patients qui présentent un covid, et puis là, l’idée, qui a changé cette semaine, c’est de créer une unité spéciale covid en interne de l’hôpital. Les recommandations tombent de jour en jour et le personnel administratif fait un travail colossal, d’autorisations de circuler, d’autorisations pour les VAD, l’organisation du plan des services hospitaliers français. Tout le monde est dans une certaine tension.

Tout cela met dans une tension et à la fois ce qui est particulier, c’est que les services hospitaliers, les HJ, les CATTP, sont dans une activité très réduite, les personnels sont invités à rester chez eux, en tous les cas à s’organiser pour qu’il y ait un service vraiment minimum, un croisement minimal des équipes. Et en Intra hospitalier la pression est toujours aussi forte avec des revendications depuis deux ans en France qui étaient assez criantes sur l’état de la psychiatrie, dans les services d’hospitalisation. Aux moyens déjà manquants sur l’ensemble des services de psychiatrie et de pédopsychiatrie en France, vient s’ajouter, à un manque de lits et une sur-occupation de l’hôpital déjà existant, la question du covid qui vient surajouter à la pression et puis à la demande incessante qui est faite aux équipes et aux professionnels de santé pour gérer de nouveau cette crise sanitaire, qui certes n’était pas prévue, mais qui vient d’autant plus déborder les professionnels. Je pense aux urgences somatiques qui sont confrontées la même chose et qui depuis plus d’un an, décrivent l’état des services. Voilà ce que je peux dire.

Peut-être aussi le point qui concerne la pédopsychiatrie, c’est qu’il y a un certain nombre d’enfants qui relèvent de la protection de l’enfance, qu’on accompagne dans le cadre du soin. Toutes les missions thérapeutiques qu’on a auprès de ces enfants et ces adolescents-là dans le cadre du confinement n’ont plus court, un certain nombre ont été remis à leur famille et pour lesquels l’action du placement n’existe plus en ce moment, avec des inquiétudes au niveau des équipes de soins et des équipes éducatives sur les conséquences des confinements, quand les éducateurs ne peuvent pas forcément se déplacer à domicile pour accompagner les familles dans les tensions qui existent et qui avaient justifié les placements par exemple. Et puis aussi, dans les situations plus ordinaires, on peut penser que pour ce confinement tout le monde n’a pas 150 mètres carrés avec un grand jardin pour circuler et vivre le confinement tout à fait correctement, fonction du niveau socio-économique dans lequel on vit et que là-dessus il y a de grandes disparités sur la manière dont les familles vont pouvoir accompagner leurs enfants et vivre aussi cette période. La première semaine, ce n’est pas trop revenu dans les échanges avec ces familles avec les parents ou les enfants, mais depuis quelques jours, il y a la question des parents qui commencent à dire que c’est difficile la promiscuité, les relations se tendent avec leurs adolescents par exemple qui ont le besoin de sortir, d’évacuer, de s’extraire quand même un peu du milieu familial. On voit cette montée là quand même avec un certain nombre de publics qui ont des vraies difficultés de séparation au sein de leur famille, de distanciation, de pouvoir respecter l’intimité, l’espace psychique de l’autre. On sait bien que la maladie mentale ou les fragilités psychiques peuvent venir attaquer comme ça les espaces de chacun et que le confinement va produire aussi le renforcement des crispations et des tensions. Il y a la question de comment nous, en tant que personnels de santé et médico-social, on accompagne les familles à distance pour assurer notre rôle d’agent un peu séparateur, d’accompagner les familles à pouvoir trouver des solutions, des petits bricolages pour que les personnes puissent quand même supporter la grande promiscuité. Par exemple, j’ai des adolescents qui témoignent : « moi j’ai qu’une envie c’est de retourner à l’internat », parce que c’est compliqué le quotidien à domicile."

 

 

Retranscription : Chris

6 avril 2020

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