vie sociale et confinement : un mois en Maison d'Enfants à Caractère Social

VST, la revue du travail social et de la santé mentale des CEMEA réagit à l'actualité en recueillant des témoignages de professionnels actuellement sur les terrains. Comment les institutions s'organisent-elles pour faire face au coronavirus ? Quelles difficultés, mais aussi quelles inventions de la part des professionnels et des usagers pour maintenir une vie sociale … même en étant confinés ?

Logo VST © CEMEA Logo VST © CEMEA
Un mois en MECS

C’est une histoire vécue au temps du confinement.

La mairie de mon village relaie un appel de la grosse institution locale de protection de l’enfance : on recherche des personnes pour aider parce que avec les salariés bronchitiques possiblement coronavirutiques en arrêt de travail et les absences pour gardes d’enfants à la maison cela manque dramatiquement de monde, éducs, veilleurs de nuit et personnel technique. Je me propose alors comme bénévole pouvant faire l’éduc. Bénévole parce que j’estime que la confortable retraite des vieux que je perçois me permet ce beau geste, éduc parce que j’ai roulé ma bosse professionnelle pendant 40 ans avec des gamins, des ados et des adultes franchement barrés tout en n’étant pas éducateur spécialisé. Animation avec des gamins et des ados pas tristes, éduc de rue, jeunes adultes en errance… Ajoutons au CV que l’organisation et le fonctionnement des institutions éducatives je connais, et que j’ai une solide formation en psychopathologie. Ajoutons aussi à cela que la direction d’équipes et le pilotage de projets je connais aussi, et que les fonctions de direction d’association ne me sont pas inconnues.

Me voilà donc affecté pour grosso modo 2/3 de temps plein de travail à l’unité spécialement ouverte pour confiner ceux qui toussent, qui ont mal à la tête et qui ont un peu de fièvre, puis dans un second temps ceux qui rentrent de leurs familles alors qu’elles n’en peuvent plus de les garder temporairement ou parce que vraiment il ne faut pas qu’ils y soient plus longtemps. Petite unité, 8 potentielles places garçons et filles (pour un maximum accueilli de 6 la même semaine), 7 à 14 ans, 24/24, d’abord 14 jours, puis 7 jours pour les retours de familles. On ne discutera pas ici la logique épidemiologique-institutionnelle de ces durées.

Me voilà donc engagé de cette petite structure, avec des collègues ou bien volontaires, ponctuellement détaché-es des groupes permanents, ou bien recrutés ponctuellement pour l’aventure, récents stagiaires ou ex salariés partis voir ailleurs mais confinés par là et donc disponibles. De fait je suis celui qui sera le plus présent dans la durée. Il n’y a pas de chef de service référent et structurant en dehors de l’établissement du planning hebdomadaire et des urgences matérielles, il y a donc autant de lois et de règles que d’éducs présents. Aïe. On est dans une ex-maison de fonction faisant partie des multiples lieux de cette ancienne propriété nobiliaire : entrée, salon-salle à manger, cuisine, chambres, rez de chaussée et un étage. Une « vraie maison », quoique meublée et décorée nulle, mais pas un « internat ». On ne peut pas en sortir sauf dans un petit jardin muré, en friche, de 25 mètres par 8 mètres attenant, on va à la cuisine centrale chercher les plats à réchauffer et les plats froids, on a un lave-linge familial dans lequel il faut mette à chaque jour à 60 degrés tous les vêtements et les serviettes de toilette, et tout faire sécher comme on peut quand il pleut

Ce qui me marque tout de suite c’est le niveau d’agression permanent entre les enfants. Les injures, les rejets, les provocations physiques, les gestes, les coups qui n’en sont pas mais. Ça je connais par les centres de loisirs, les colos, le travail de cités, avec des gamins qui sont dans leur espace naturel ou dans sa prolongation. Mais ici cela fait des années qu’ils sont accueillis dans une institution éducative, et ils se comportent entre eux comme si rien n’avait été gagné avec eux en capacité à respecter l’autre et à exprimer des désaccords de façon socialisée.

Ce qui me choque aussi rapidement c’est le mode d’intervention de certains adultes, hommes, je ne peux pas dire « éducs », pour qui gueuler et punir (va en chambre !) est le mode unique d’intervention quand ça commence à chauffer. Ce n’est pas général : il y a aussi des femmes et des hommes, tout jeunes professionnel-les ou expérimentées, qui savent tenir une vraie position d’éduc, raisonnée et cadrante, sans effets de puissance vocale et sans punition. Ouf !

Puis vient l’évidence : cette MECS accueille nombre d’enfants et de jeunes ados présentant des difficultés qui dépassent très largement la seule logique de protection de l’enfance. Des enfants et des jeunes ados dont le besoin n’est pas que d’être protégés en étant mis à l’écart de leur milieu familial, mais qui présentent d’importants troubles du comportement et pour certains des troubles graves de la personnalité qui nécessitent, ou plutôt nécessiteraient et auraient nécessité un tout autre accompagnement et de toutes autres modalités de prises en charge professionnelles et institutionnelles. Et là on se prend à regretter que l’institution ne soit pas organisée, structurée, pour être non seulement accueillante et protectrice, mais également thérapeutique. Et ce n’est pas qu’une question de moyen, de personnel en plus (quoique côté psychiatre-psychologues-et paramédicaux ça ne ferait pas des mal), mais de projet conscient et d’embarquement collectif dans une aventure d’accueil ET thérapeutique. Cette évidence est pourtant ignorée par nombre des adultes qui ne voient dans cet enfant ou cet ado gravement perturbé qu’un caractériel qu’il suffit de cadrer, éventuellement par la contrainte ou la punition, sans chercher ou comprendre au-delà de son acte ce qui a fait qu’à ce moment-là il est parti en live.

Mais alors que faire ? On a un au milieu du salon grand écran plat avec des décodeurs et consoles auxquels je ne comprends rien mais que les gamins maitrisent pour brancher la télé, ou mettre FIFA ou un film. Tous savent jouer à FIFA et le réclament en permanence, « comme sur les groupes ». Les films : le catalogue des Disney-Marvel et des productions à base de combats, d’extra-terrestres et d’explosions : Transformers, X-men, Jumaji… Le visionnement de E-T apporté de la maison a subjugué un groupe. Ces films sont mis à disposition par le groupe des grands : ça craint ! Matériel d’activités : un sac de boxe pendu à un arbre et deux paires de gants, trois balles de jonglage, une corde à sauter, un ballon de foot, des poudres pour faire des tableaux de sable, des fils pour des bracelets brésiliens, de la laine pour des tableaux de fil avec un marteau mais pas de clous ni de plaque de bois. Des jeux de société « modernes » jamais joués par personne, et dont personne ne connaît la règle. Et des éducs qui ne savent rien faire, rien proposer, à part des activités non finies, moches, avec les poudres et les cotons et laines, et pour les hommes le foot. Aucune compétence, aucune expérience en petits jeux d’intérieur. Le modeste « Qui suis-je » a été un grand succès permanent, comme la fabrication de couronnes avec des lianes de chèvrefeuille, couronnes ensuite transformées en cercles à envoyer sur des cibles en bâton à quelques mètres. Merci les CEMEA. Quand j’interroge les collèges éducs sur ce qui se fait comme activités durant l’année, quand on en parle avec les gamins le soir dans le salon du haut avant le coucher, il ressort ce que propose un éducateur technique-jardinier avec des grandes décos de plein air, des plantations dans des pots de fleurs pour faire germer des fleurs à replanter… et rien d’autre sauf le groupe des grand sur le terrain desquels il y a des buts de foot. Ah, le foot des grands ! Pendant tout le temps du confinement national, sauf en cas de pluie, une heure le matin et deux heures l’après-midi, sur leur terrain, devant nos fenêtres. 6-8 garçons, un ballon, l’éduc assis sur le muret. Tous les ados déguisés en footeux, tenues et cheveux. Cool.

Il faut aussi parler de la bouffe. Je dis bien « la bouffe », pas « les super bonnes choses servies qui permettent en permanence une découverte accompagnée, une éducation au goût, et qui en plus sont alimentairement et bio-politiquement correctes ». Non, juste « la bouffe ». Exemple : à midi taboulé, croquettes panées de poisson farcie tomate, esbly, éclairs vanille décongelés. Goûter : roulés framboise industriels. Soir : mousse de légumes décongelée (dans le langage des gamins « ce soir on a de l’éponge »), cordons bleus de dinde, gratin de courgettes (décongelés et gruyère dessus), bananes. No comment. Avec les éducs filles et les gamins on a fait des salades de fruits, des gâteaux aux pommes, des bananes au chocolat au four…

Et les éducs ? Il y a ceux sans formation, hommes, qui gueulent. Et il y a ceux et celles qui sont éduc spé, et qui soit sont allés vers d’autres applications (spécialisation scolaire), soit qui sont tristes de faire ce qu’ils-elles font à l’année parce que « en fait je fais pas l’éduc, je fais du gardiennage », « je suis pas psy alors que les enfants sont tous psys », « je veux pas venir travailler là parce que ce qu’on fait avec eux ça n’a pas de sens, ils ont d’autres besoins ». Plus tous ceux qui réfléchissent à leur travail et qui disent « on dit qu’un tiers des SDF sortent de MECS, il y a quelque chose qui ne va pas ».

Alors ? Une MECS, une seule, vue et entendue partiellement de l’intérieur. Une institution parmi d’autres tellement semblables ? Une exception par rapport à la perfection que sont toutes les autres ? Certes la mission centrale de protection est remplie : les enfants sont à l’abri des incohérences parentales, ils mangent, sont au lit à 20h30 pour les petits et 21h15 pour les grands. Leur linge est lavé. Le week-end, avec les éducs, ceux qui restent font un peu les courses et préparent un repas. Mais quid de leur élévation culturelle et intellectuelle au-delà des obligations scolaires qui ne les passionnent vraiment pas? Quid de leurs capacités en construction à vivre une petite société, une démocratie collective partagée ? Quid de la prise en compte de leurs graves difficultés psychologiques, à part avec des traitements médicamenteux ? On se prend à rêver : des groupes fonctionnant sur les principes de la pédagogie institutionnelle, des apports culturels extérieurs permanents, une formation permanente des éducs, une attention institutionnelle aux cadres de vie et aux divers temps de la vie quotidienne, des démarches d’analyse de la pratique, des autonomies matérielles par groupes…

Faute de tout cela j’ai l’impression qu’au fond les enfants placés ne sont évidemment pas maltraités, ni malheureux, mais qu’ils apprennent seulement à être des « enfants de foyer » avec l’intégration de tous les clichés comportementaux qui participent à construisent cette identité. Triste constat.

François Chobeaux

Travailleur social, sociologue

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.