La banalisation du harcèlement sur les réseaux sociaux numériques

// Écrans // Deuxième dossier issu de l’observatoire sur les pratiques numériques des jeunes en Normandie, dans le cadre du projet Éducation aux écrans, mis en œuvre par les Ceméa en partenariat avec le Conseil régional de Normandie, le Rectorat de l’académie de Caen et la Draaf de Normandie.

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Les adolescents ont une relation ambivalente avec l’exposition de soi sur les RSN (réseaux sociaux numériques). Si une minorité (de filles) affirme raconter sa vie sur Facebook ou Twitter, la plupart affichent une attitude de retrait. Ils consultent Facebook mais publient rarement. Cette affirmation de prudence tranche avec la constitution de réseaux de contacts très étendus sur la même plateforme. Se dessine en effet une corrélation inversée entre l’ampleur du réseau et la fréquence des publications. Les adolescents publient davantage sur des RSN censés être plus confidentiels, avec un nombre de contacts plus réduit. Mais le risque est toujours là d’un basculement d’une photo adressée à des intimes à un réseau plus large, dans une attitude de représailles plus ou moins hostile. Ils fréquentent aussi des réseaux tournés plus directement vers la séduction et les relations sexuelles où l’exposition provocante de soi est courante. Celle-ci est loin de faire l’objet d’une acceptation auprès des jeunes interrogés. Loin de s’y montrer tolérants, ils réprouvent unanimement ce genre de mise en scène de soi.

Dans le cadre du dispositif «Éducation aux écrans», les réponses à 1600 questionnaires ont été récoltées en 2013, elles ont donné lieu en 2014 à une analyse des pratiques numériques des jeunes au regard des attentes que les acteurs éducatifs partagent vis-à-vis du Web: participation, production, accès à l’information et à la connaissance, mais aussi des risques qu’ils appréhendent: sous-équipement, mauvaises rencontres, exposition aux images violentes, harcèlement, dépendance aux écrans... Un des constats qui se dégageaient de l’enquête quantitative réalisée dans le cadre de l’Observatoire 2013-2014 était que les activités et les risques sur le web sont très différenciés selon le sexe. Les garçons jouent beaucoup plus aux jeux vidéo, les filles utilisent davantage les applications photographiques. Les garçons redoutent plutôt les spams et les virus, les filles redoutent au même niveau les faits de harcèlement (menaces, insultes, moqueries, questions indiscrètes). Elles sont 2.5 fois plus nombreuses que les garçons à s’en plaindre. Suite à la publication de ces résultats en 2014, des entretiens qualitatifs ont été conduits en mars 2015 auprès de 50 jeunes de 16-17 ans, fréquentant des filières professionnalisantes et ayant bénéficié du dispositif « Éducation aux écrans », soit auprès de 9 groupes composés de 5 jeunes ou plus. Ils permettent de mieux comprendre la configuration des pratiques et la réalité des risques encourus par les adolescents et de mieux dessiner les accompagnements à consolider. L’enquête qualitative réalisée en 2015 auprès de jeunes engagés dans des filières professionnalisantes a approfondi les modalités d’usage des réseaux sociaux et a permis de dresser 6 constats sur les spécificités des activités numériques de ces adolescents et des difficultés qu’ils rencontrent :

1.Le recours à l’image (photo et vidéo) dans les communications interpersonnelles est de plus en plus fréquent.

2. Il occasionne une plus grande exposition de soi et une vulnérabilité au regard des autres, que les jeunes tempèrent en adoptant une attitude de retrait et en limitant le nombre de leurs amis sur certaines applications (Snapchat en particulier).

3.Il permet aussi des pratiques «d’espionnage» devenues courantes, sur le fil d’actualité de Facebook ou sur les «stories» de Snapchat.

4. Les réseaux sociaux numériques (RSN) sont consultés le plus souvent sur le téléphone portable, les notifications rythment le temps de beaucoup de jeunes et suscitent une sensation d’envahissement et d’ennui. La déconnexion qui s’impose pour des raisons externes (établissement mal connecté, téléphone qui se casse) est souvent vécue comme une libération.

5. L’accès à l’information sur le fil d’actualité des RSN propose pêle-mêle des «actualités» totalement disparates, informations privées sur la vie des copains, alertes diffusées par les médias d’information auxquels sont abonnés les adolescents (Le Monde, le Figaro, Ouest France...), les vidéos de gags ou de bastonnades recommandées par les contacts Facebook.

6. Le harcèlement sur les RSN est fréquent, les adolescents enquêtés se sentent démunis pour y faire face, écrasés par le sentiment de faire partie d’une foule et de ne pas pouvoir faire grand- chose; le conformisme au groupe les incite souvent à rendre les filles qui en sont victimes responsables des malheurs qui leur arrivent. Les entretiens ont été conduits exclusivement auprès d’adolescents engagés dans des filières professionnalisantes (filières technologiques en lycée général et technologique, lycée professionnel, Centre de formation des apprentis) qui ont des caractéristiques scolaires et sociales spécifiques. Les entretiens n’ont pas permis de relever les caractéristiques précises des jeunes qui y ont participé. Mais les recherches sur l’enseignement professionnel en rappellent le recrutement majoritairement auprès des classes populaires, et auprès d’élèves en difficulté avec le système scolaire (Jellab 2009, Palheta 2011, Vasconcellos Bongrand 2013). Il s’agit de plus d’un échantillon modeste. Les conclusions qui sont tirées de cette enquête ne sont donc pas généralisables à l’ensemble des jeunes dont les parcours numériques sont marqués par leurs différences en termes de capital scolaire, de capital culturel, qui recouvrent notamment des différences d’aptitudes à l’écrit, et en termes de capital social, sociabilité, représentation de soi en public. Elles nous semblent cependant précieuses pour comprendre certaines difficultés que rencontrent sur les réseaux sociaux numériques en particulier les adolescents issus des milieux populaires.

« La banalisation du harcèlement sur les réseaux sociaux numériques » : Extrait du Rapport 2015 de Sophie Jehel, maîtresse de conférences en Sciences de l’information et de la communication Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, chercheuse au CEMTI.

 

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