Vie sociale et confinement : En Établissement et Service d’Aide par le Travail

VST, la revue du travail social et de la santé mentale des CEMEA réagit à l'actualité en recueillant des témoignages de professionnels actuellement sur les terrains. Comment les institutions s'organisent-elles pour faire face au coronavirus ? Quelles difficultés, mais aussi quelles inventions de la part des professionnels et des usagers pour maintenir une vie sociale … même en étant confinés ?

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LES P’TITS PAPIERS, LES P’TITS PANIERS1

 

Dès lors que le « confinement » a été décidé, les institutions ont été obligées d’inventer. Ni « guides de bonnes pratiques » pour servir le maître normatif, ni la démarche qualité pour nourrir ce grand Moloch capitaliste ne sont efficaces dans ces situations surgies de la contingence. Le « Cocovirus » (comme l’appellent certains pour lutter contre le mal) fait son apparition sur la scène Mondiale. De cette effraction surgie de nulle part, chacun mobilise des défenses pour tenter d’en élaborer quelque chose. De ce réel nous n’en savons rien si ce n’est que des bribes d’informations souvent contradictoires. Ce virus invisible nous oblige, en ces temps rongés par le néolibéralisme, à résister toujours plus et à faire face à de « l’inédit ».

Les institutions ne sont pas en panne d’inventions. D’abord, une information générale en direction des familles, des jeunes, des personnes accompagnées dans nos lieux. Puis, à partir de la semaine du 16 mars, des contacts téléphoniques se mettent en place. D’abord, journaliers ceux-ci vont s’espacer pour certains dont ces appels intempestifs se révèlent plus intrusifs qu’autre chose. Pour d’autres, ils profiteront de cet espace de discussion pour y loger leur préoccupations, leurs angoisses, recevoir des renseignements ou élaborer quelques solutions entre la garde des enfants et le « suivi pédagogique » à domicile.

Dans l’ESAT dans lequel je travaille en tant que psychologue, des « petits papiers » sont livrés aux travailleurs confinés qui n’ont pas d’imprimante (ou qui le demandent). Ces « autorisations de sorties » sont très attendues par nos travailleurs qui commencent à s’inquiéter sur « comment vont-ils faire leurs courses ? » ou « comment vont-ils sortir leur chien ? ». Les chats, eux, semblent lovés dans leur canapé préféré et les travailleurs ne sont pas préoccupés par leur destin ; « il suffit juste de changer PLUS régulièrement leur litière » me dira l’un d’entre eux. « ….ou de les autoriser à aller plus souvent sur le balcon…mais comment on fait si on est dans un appartement fermé et qu’il n’y a pas de balcon ??...», s’inquiétera une autre. Ces p’tits papiers, ces petites autorisations de sorties prendront beaucoup d’importance pour certains. Qu’à cela ne tienne nous pourrons aussi les leur « livrer » à leur domicile ! Un lien est possible avec certains. D’autres s’enferment. Volets clôts, et rien ne bouge. Ils prennent acte de la décision du Gouvernement, ils prennent acte du « confinement » à la lettre. Nous sommes habitués à ce type d’interprétation au regard de la population que nous accueillons dans notre établissement. Un ESAT se doit, toujours, de garder un équilibre entre la production (minimale), et un accompagnement médico-social (et, voir psychologique). Nous oeuvrons dans ce sens. Un matin, un travailleur téléphone au standard. La secrétaire qui reçoit l’appel est débousselée…. mais elle transmet l’appel au moniteur référent. Le travailleur n’est pas content. Il est, d’ailleurs, très en colère. Il a reçu, dans sa boite aux lettres, une autorisation de sortie qui n’était pas conforme à la législation. Effectivement, la règle vient d’être changée sur le format des « autorisations de sorties ». Nous prenons acte de cette erreur, mais le moniteur a pour le coup l’occasion de discuter avec un travailleur qui ne répondait plus à nos appels téléphoniques.

En ce qui concerne nos contacts téléphoniques, beaucoup de professionnels m’ont interrogée sur la pertinence de ces appels journaliers. A l’IME dans lequel je travaille beaucoup d’éducateurs (surtout) m’ont interpellée : « certaines familles trouvent que de leur téléphoner tous les jours…. Elles en ont marre, j’ai l’impression. Je me demande si ça devient pas….à la limite du harcèlement !! Je sais pas ». C’est une question qui m’a été adressée au tout début du « confinement », et j’avoue que je n’ai pas su quoi leur répondre. Par la suite, j’ai pu prendre position. J’ai été, moi même, encombrée avec cette idée (injonction ?) de devoir téléphoner à toutes les familles et de devoir téléphoner à tous les suivis que j’avais habituellement en entretien. Je me suis heurtée, dans le concret, à quelques résistances comme avec ce jeune adolescent de 15 ans2 (pour lequel les professionnels s’inquiétaient beaucoup) qui m’a dit au bout de trois semaines « Vous allez m’appelez TOUS les vendredis !!!?? NON, c’est pas possible ! On se reverra, après le confinement, dans le bureau !! ». Adolescent qui est, plutôt, perçu par notre équipe comme un jeune « docile à la demande de l’autre » !!!

Pour revenir à l’expérience de notre ESAT, j’ai eu pas mal de moniteurs qui sont revenus vers moi pendant cette période. Pas d’angoisse, de leur part, mais plutôt des interrogations. Des interrogations qui semblent être sur le même registre que mes autres collègues (je travaille dans plusieurs institutions). Afin de pouvoir décaler la demande, ils m’ont confié avoir utiliser d’autres outils. Certains travailleurs, m’ont-ils dit, ont l’air oppressés par tous ces appels. Les moniteurs d’ateliers ont « jouer » sur le cas par cas. Parce que certains aussi profitaient beaucoup de ces appels pour se ré-aménager leur espace de vie. Les moniteurs ont joué de leur connaissance clinique, et de la problématique des travailleurs qu’ils « encadraient » d’ordinaire pour pouvoir soit espacer les appels téléphoniques, soit pour différer, ou soit pour signifier une présence par SMS ou par texto. Certains professionnels ont envoyés, aussi, des mails collectifs à leurs ouvriers de façon à ne cibler aucun d’entre eux. Effectivement, certains travailleurs peuvent se sentir « persécutés », mais il s’agit d’une situation qui existe au-delà du confinement en tant que tel. Des collègues m’expliquent « il semble que ce soit un trait de caractère pour certains ». Alors dans ces mails collectifs, répond qui veut…. et surtout qui peut !!...

Je me suis, aussi, heurtée à ces questions dans ma fonction de psychologue. J’appelle, dans un premier temps, tous les travailleurs que je vois en entretien psychologique habituellement. Il se trouve que la plupart ont décliné des contacts téléphoniques avec moi en me stipulant qu’ils avaient, régulièrement, au téléphone leur moniteur. Ils m’ont indiqué que les entretiens psychologiques pourraient reprendre, après le confinement, dans le bureau. Ce qui me fait entendre que mes collègues moniteurs ont pu traiter ou prendre en charge certaines questions. Ce qui ne m’étonne pas, à vrai dire, au regard de l’équipe constituée dans notre institution laquelle, à mon avis, constitue un abri pour la plupart au sens où l’évoque Alfredo Zénoni3.

Il se trouve que, grâce à une collègue psychologue, j’ai pu trouver des articles très intéressants sur le BLOG de l’ACF. L’uns de ces articles, celui de Monique Amirault, parlait de cette question qui m’avait beaucoup fâchée du côté de la demande, et de ce qu’on peut produire aujourd’hui au regard du COVID-19, et de l’urgence. Elle nous dit : « mon souci est essentiellement de ne pas inverser la demande et d’accueillir ce qui se présente sans présumer de la réponse qui sera à faire dans chaque cas ».4 A partir de mon expérience à l’ESAT, j’observe que les moniteurs d’ateliers avaient précédée cette lecture clinique.

Il s’agit face à la contingence, d’éviter certains écueils dans lesquels j’ai été embrouillée dans les premiers temps. Leur adresser notre demande suppose de prendre la tangence pour ne pas leur adresser des propos qui soient injonctifs, empêtrés dans notre propre angoisse face au réel qui s’impose ou pour combler un vide et la solitude dans laquelle nous plonge le confinement. La croyance au transfert, à l’inconscient nous donne les modalités et les limites que notre intervention suppose. Une réponse in extenso nous ferait prendre un risque celui de « de faire passer la demande de notre côté, au détriment du désir de l’analyste, et d’anticiper l’usage que chacun va faire de cette contingence, les réponses qu’il va y apporter, la façon dont l’inconscient va s’en emparer »5.

Il se trouve, aussi, que dans cet établissement des petits paniers de légumes sont confectionnés par notre atelier léguminerie et livrés chez les travailleurs qui en font la demande. A la demande de la Fédération, ces petits paniers sont des petits liens mis en place pour soutenir les travailleurs confinés chez eux qui n’osent plus sortir. D’abord, dans une visée préventive, ils ont pour but de pouvoir ravitailler les travailleurs qui n’osent plus sortir faire leurs courses et cela afin de leur garantir une hygiène alimentaire à minima. Puis, ils sont une occasion pour prendre de leurs nouvelles lors de la livraison. Ces livraisons sont faites par les moniteurs essentiellement, le directeur…et pourquoi pas la psychologue ?

Ces p’tits paniers sont autant de bouées jetées à la mer pour maintenir la relation (en gardant les précautions d’usage6), jusqu’à la fin du confinement. Ces p’tits paniers sont des « outils » qui ont évolués au fil du temps et qui nous guidés dans nos réponses au un par un des situations rencontrées. P’tits cailloux semés ça et là pour tracer la route pour qu’elle ne soit pas pleine d’embûches, comme les p’tits cailloux du Petit Poucet jetés sur le bord du chemin qui lui ont permit de rentrer chez lui, à bon port.

Une situation nouvelle se présente. C’est celle d’une jeune femme qui vient de vivre un événement douloureux (dont je ne déplierai pas les coordonnées, ici), et qui ne répond plus à nos appels. Elle répond un jour, brutalement, à sa monitrice principale et à sa psychologue. Sa décision est ferme « je ne veux plus que vous m’appeliez ! Ni jeudi prochain, ni un autre jeudi ! Je veux rester SEULE ! ». CLIC !!....Elle s’isole.

Nous sommes inquiètes car cette jeune femme est fragile, parle de la mort et vient de vivre une sorte de « catastrophe subjective » liée à la perte d’un être aimé. Notre discussion, avec le directeur, va nous faire entrevoir une autre dimension.

Entre le risque d’intrusion dû à notre insistance et le « prendre soin » de l’autre, il y a une autre voie. Tout en prenant en compte sa parole, nous maintenons une vigilance nécessaire liée à notre responsabilité.

Le directeur propose de subvertir « l’outil/panier ». Il propose d’inventer une fausse commande. A partir de cette « fausse commande », lors de la livraison, nous pourrons garder une vigilance sur sa situation en restant discret….quitte à devoir rester sur le pallier, ou « à se faire engueuler » ! Nous pourrons, si elle n’accepte pas le colis imprévu, alors nous excuser platement et invoquer une erreur de planning. Le directeur nous suggère de faire lui-même la livraison, pour « jouer du tiers » nous dit-il.

Le vendredi matin, immédiatement après le passage impromptu du directeur à son domicile, la jeune femme appelle en urgence la monitrice principale. Elle l’appelle pour se plaindre de cette désagréable visite. La monitrice apaise l’événement et le resitue du côté d’une erreur d’organisation. Puis, elles discutent…brièvement. Un lien peut-il être renoué à partir de cette plainte ?

Durant l’esclandre produit par la présence du directeur à sa porte, celui-ci à la présence d’esprit de lui demander si elle a bien des appels téléphoniques de professionnels de l’ESAT. La jeune femme lui répond aussitôt « oui, la psychologue ». Nous sommes jeudi. Je viens d’appeler la jeune femme et nous avons eue une discussion… intéressante !

Ce prétexte de la livraison de « paniers/légumes » nous sert comme outil pour maintenir un lien avec les travailleurs, qui passent commande, et soutenir leurs efforts d’invention dans cette période si particulière. Le détournement de « l’objet/panier », comme dans l’exemple de la jeune femme, nous sert à tenter de renouer un lien … lorsqu’ils ne répondent plus au téléphone.

Loin de tout standard normatif et de cette « folie évaluative », les institutions démontrent au quotidien leur capacité d’invention et d’adaptation.

Espérons que Le jour d’après permettra de faire reculer cette obsession de l’ordre, chère aux systèmes totalitaires, dont nous parle le philosophe Jean-Claude Milner7 qui nous encombre plus qu’elle nous aide.

 

Légo Gaëlle

 

1 Une première version de ce texte a été publiée sous le titre « Les p’tits paniers » avec le petit journal, en ligne, de La Plaque Tournante, n°147 de mai 2020.  site

2 Il s’agit d’un jeune adolescent que j’accompagne habituellement dans le cadre d’un SESSAD.

3 A. Zénoni, « L’autre pratique clinique. Psychanalyse et institution thérapeutique », érès, Point Hors ligne, 2009. Il cite que ce qui constitue une institution : « c’est la nécessité d’une réponse à des phénomènes cliniques –tels certains états de la psychose, certains passages à l’acte, certains états de délabrement physique qui peuvent mener le sujet vers l’exclusion sociale absolue ou vers la mort » (pp15-29).

4 M. Amirault, « Accueillir la contingence », L’Hebdo-blog, n°198, nouvelle série, du 6 avril 2020.

5 Idem.

6 Les politiques parlent de « distanciation sociale » au lieu de « distance physique ». Cette confusion sémantique donne à voir la difficulté (voir l’impossibilité) de la nouvelle « gouvernance » à penser le socius autrement que par le contact corporel.

7 J. Cl. Milner « Les penchants criminels de l’Europe démocratique », Verdier, 2003.

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