Le traumatisme, ici et là-bas

Les attentats du 13 novembre ont causé de nombreux traumatismes que l’on pourrait être tenté d’assimiler à ceux dont souffrent les personnes réfugiées, qui par définition ont fui la violence extrême.

Si l’on peut trouver des points communs sur les différentes façons qu’a l’être humain de réagir à l’irruption de la violence, les circonstances dans lesquelles ces traumatismes ont été créés ne sont pourtant pas comparables. Interview d’Helena D’Elia, psychologue et psychanalyste à la fois au Centre Primo Levi et en cabinet privé.

Le mot « traumatisme » est utilisé communément, sans que son sens soit jamais questionné. Que revêt-il exactement dans le vocabulaire psychanalytique ? Dans quelles conditions peut-on l’employer ?

On parle d’« événement traumatique » pour tout acte qui crée par surprise une angoisse insupportable, à laquelle on n’est pas préparé et qu’on n’arrive pas à assimiler. C’est ce qu’ont vécu nos patients au Centre Primo Levi : une bombe tombée sur leur maison, une salve de fusillades lors d’une manifestation… Et c’est aussi ce qu’ont vécu nombre de personnes le 13 novembre dernier à Paris.

 

Quels en sont les effets ?

Il y a autant de façons de réagir que d’individus et quelqu’un d’un peu fragile qui a simplement vu les événements à la télévision peut réagir aussi violemment que quelqu’un qui les a vécus en direct. Dans l’immédiat, l’événement peut provoquer chez certains ce qu’on appelle une « sidération », un envahissement des images répétitives de la scène traumatique, et il faut du temps pour pouvoir les subjectiver ou les représenter. J’ai par exemple reçu dans mon cabinet une personne qui, le soir des attentats, dînait avec un groupe d’amis dans l’un des restaurants ciblés. Plusieurs d’entre eux ont été tués. Cette personne peut me raconter la scène et comment elle s’en est sortie, mais elle est incapable de la concevoir.L’incapacité de penser ce qu’on vient de vivre et de prendre la moindre décision, l’effondrement, la perte de contrôle de soi, la répétition des images sont quelques-uns des effets immédiats de l’irruption de la violence. On se laisse porter par tout ce qui se passe, par son entourage, par les dispositifs qui sont mis en place. Ce sont des réactions tout à fait normales.

Chez certains, ces effets s’atténuent plus ou moins rapidement jusqu’à disparaître, quelle que soit la façon employée pour s’en sortir (reprendre tout de suite leur vie d’avant, leurs activités, revoir leur entourage ou au contraire faire une pause et s’isoler).

Chez d’autres, ça prend des proportions beaucoup plus grandes parce qu’ils sont touchés à des points singuliers de leur histoire.

Dans tous les cas, ce n’est que dans l’après-coup (des jours, des mois ou des années plus tard) que des effets pathologiques peuvent apparaître et nécessiter un suivi psychothérapeutique. J’ai eu une patiente qui avait vécu la prise d’otages dans l’avion venant d’Algérie, en 1994. L’angoisse était montée jusqu’à un tel point que quand elle est sortie, elle était tellement heureuse d’être en vie qu’elle n’a rien voulu entendre au sujet de ce qui s’était passé. Ce n’est que trois ans après, lors d’un événement mineur de sa vie, qu’elle s’est effondrée et qu’elle a ressenti le besoin d’aller consulter un psychologue. Une autre patiente a vécu la torture en Colombie. Elle est arrivée en France avec un bébé, et c’est seulement quand sa fille devenue autonome est partie de la maison qu’elle s’est permis de revivre tout ce qu’elle avait vécu et qu’elle a décompensé. C’est tellement imprévisible !

 

Peut-on, dans le cas d’une prise en charge immédiate, prendre la mesure de ce qui risque d’émerger avec le temps ?

Pas vraiment. Immédiatement après un événement traumatique, le travail du psychologue est de rassurer la personne, de l’aider à assimiler et à sortir de l’état de sidération. Ce n’est que quand elle en sera sortie que le psychologue pourra détecter les points de fragilités susceptibles de donner lieu à de véritables symptômes traumatiques.

La particularité du centre de soins Primo Levi, c’est qu’on reçoit les patients plus tard, souvent plusieurs années après les événements. Entre-temps, il y a eu l’exil, l’arrivée en France, l’installation difficile, et enfin le temps qu’émerge la demande de soins, que le Centre Primo Levi leur soit indiqué et qu’une place se libère. C’est une « clinique de l’après-coup », même si certains patients sont encore dans l’état premier de sidération.

 

Vous semblez constater les mêmes effets chez les patients du Centre Primo Levi et chez les victimes des attentats de Paris : peut-on dire que nous savons maintenant ce qu’ils ont fui ?

Dans les deux cas, il s’agit de traumatisme et les effets qui en découlent, dans la singularité de chaque personne impactée, seraient comparables sans cette différence fondamentale : la question de l’impunité. Nos patients, tout comme la grande majorité des réfugiés, viennent de pays où l’Etat n’est pas dans le rôle du protecteur mais bien souvent du persécuteur.De ce fait, chez eux, le sentiment d’insécurité que nous avons tous en France est démultiplié, et c’est ce qui les a poussés à fuir.

Aussi critiquable que puisse être la réponse du gouvernement français, notre Etat se mobilise au contraire pour protéger la population. On incite même les victimes à aller verbaliser leur plainte auprès de la police, ce qui est inconcevable dans un pays où règne l’impunité. Notre gouvernement vient rassurer, apporter des symboles, des conditions de deuil. Il est beaucoup plus facile dans ce contexte de sortir de la sidération traumatique.

Chez les patients du Centre Primo Levi, dont la parole a été bâillonnée dans leur pays d’origine puis souvent mise en doute plus tard dans le ou les pays où ils ont cherché protection, il y a une sorte de délire, comme s’ils venaient à douter du fait que « ça » avait vraiment eu lieu. Ils vivent dans la peur, la méfiance de l’autre et donc l’isolement – exactement ce que visaient leurs tortionnaires. Et tout cela aggrave le traumatisme.

 

Il y aurait donc aussi une différence dans les effets sur le lien social ?

Absolument. Au Centre Primo Levi, nous visons en premier lieu à créer du lien avec le patient parce que ce qu’il a vécu l’a isolé et l’a rendu méfiant de tous. C’est la violence et la peur qui font loi en temps de guerre civile ou de dictature, et qui produisent l’isolement.

Ici, dans un premier temps, c’est principalement un élan de solidarité qu’ont créé les attentats. La société a naturellement créé du liant : les liens préexistants se sont renforcés, les gens se parlaient plus facilement dans la rue alors même qu’ils pouvaient être plus méfiants. Sans cela, les effets auraient été beaucoup plus graves. Il y a des personnes plus fragiles ou plus atteintes qui vont malgré tout nécessiter un travail d’écoute dans l’après-coup mais indéniablement, les conditions que nous avons sont plus favorables pour accueillir et contenir cette violence et faire en sorte de relier la parole. La parole des artistes, des écrivains, a elle aussi contribué à relancer la pensée et à relier les choses.

Néanmoins, nous devons nous méfier de toute récupération politique s’appuyant sur une idéologie fondée sur la peur et l’intolérance de l’étranger.

 

Quelle réaction les patients du Centre ont-ils eue suite aux attentats ?

Eux aussi ont réagi de façon assez variable. Dans l’ensemble, ils n’ont pas une image sécuritaire des forces de l’ordre et ont mis plus ou moins de temps à se rendre compte que leurs fonctions et les circonstances ici étaient différentes.

Les attentats ont éveillé en la plupart d’entre eux le traumatisme de tout ce qu’ils ont vécu. Ils m’en parlent tous : « Je suis venu chercher une protection et je retrouve la même insécurité ». Une de mes patientes a réagi particulièrement violemment : elle n’est pas sortie de chez elle pendant plusieurs jours, et lorsqu’elle est finalement allée sur la place de la République pour se recueillir, elle a complètement craqué, s’est mise à crier… Elle ressent la même douleur que ceux qui ont perdu un proche, parce qu’elle a vécu la même chose. Déjà, après les attentats de janvier, la douleur et l’angoisse étaient revenues, mais cette fois c’était bien plus grave. Elle a annulé un premier rendez-vous au Centre, puis un deuxième, et heureusement elle a fini par revenir.

L’hôtel d’une autre de mes patientes a été perquisitionné parce qu’il se trouve qu’un des terroristes y était passé. On imagine la horde de policiers qui débarque tout d’un coup… Depuis, cette patiente a la hantise qu’ils viennent à nouveau chez elle, qu’ils l’arrêtent et qu’ils la torturent.

Nous avons même eu des demandes de retour d’anciens patients, notamment une jeune femme qui avait vécu une fusillade dans une université. Elle avait dû arrêter son suivi parce qu’elle s’était remise à travailler, mais les attentats l’ont fait replonger dans l’angoisse de son passé.

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