Comment soigner les victimes de la violence politique ?

Comment aider ceux qui, fuyant l’horreur, cherchent refuge dans notre pays ? Confrontés aux effets des traumatismes liés à la violence politique, les professionnels et les bénévoles se sentent souvent démunis pour répondre aux différents besoins de soins. Comment travailler ensemble, en France, aujourd’hui devenu pays d’exclusion plutôt que pays d’accueil ?

Comment aider ceux qui, fuyant l’horreur, cherchent refuge dans notre pays ? Confrontés aux effets des traumatismes liés à la violence politique, les professionnels et les bénévoles se sentent souvent démunis pour répondre aux différents besoins de soins. Comment travailler ensemble, en France, aujourd’hui devenu pays d’exclusion plutôt que pays d’accueil ?

 

Face à la complexité et l’intrication des difficultés que rencontrent les exilés victimes de violences politiques, le centre Primo Levi a fait le choix d’un travail d’équipe.

Parce que les souffrances consécutives aux traumatismes liés à la torture et à la violence politique sont multiples et complexes, c’est une équipe pluridisciplinaire composée de psychologues-psychothérapeutes, de médecins généralistes, d’assistants sociaux, d’une juriste, d’accueillants et d’interprètes, qui soigne et accompagne les personnes souffrant de traumatismes dans une approche globale.

En effet, le soin et l’accompagnement adaptés aux personnes victimes de violences sciemment infligées, qui se trouvent de surcroît en exil à la recherche de protection, ne relèvent pas d’une seule discipline. A leur égard, les dispositifs de droit commun sont très souvent inadaptés ; une démarche purement médicale serait également insuffisante. « La prise en charge devra être adaptée aux séquelles des traumatismes, ce qui implique une disponibilité particulière en temps et en capacité d’écoute », stipule la charte du Centre Primo Levi, rédigée un mois avant l’ouverture même du centre, en avril 1995.

Le grand luxe (qui n’en est pas un !) que l’on s’octroie en tant qu’intervenant et que l’on accorde aux patients au centre Primo Levi, c’est du temps. Leur donner du temps, prendre notre temps afin d’être disponibles, attentifs, à l’écoute, pour favoriser la rencontre, pour la rendre possible.

Ce qu’on peut entendre

La torture fait taire ceux qui l’ont subie. Mais elle assigne également au silence tous ceux qui y sont confrontés : la famille proche, les professionnels de santé, le pays d’accueil. Lorsqu’on se donne les moyens pour que la rencontre puisse avoir lieu – espace convivial, contact chaleureux, approche en douceur, écoute qui ne remet pas en cause la véracité de la parole du patient, cadre qui respecte le rythme de celui-ci, que peut se restaurer la confiance en l’autre, en soi enfin. Et c’est là où le dispositif de droit commun est inadapté. Trop pressé, débordé, impatient, sans possibilité d’approfondir, ni d’expliquer et re-expliquer, trop dans la « question-réponse », l’accueillant au guichet, le praticien, l’assistant social du droit commun ne peut pas entendre cette souffrance replacée dans son contexte. L’usager, le patient, non reconnu comme « victime » quelques fois même entendu comme menteur, erre de service en service, alignant symptôme après symptôme, listant les besoins du moment. C’est seulement en reliant ces éléments à l’histoire vécue que l’on peut accueillir la souffrance. Sinon, la rencontre est impossible, ratée.

Occulter le contexte dans lequel ont eu lieu les violences, nier les raisons pour lesquelles ces personnes se trouvent « ici, maintenant » est une manière de se préserver des horreurs, certes ! Car lorsqu’on « offre » ce luxe, qu’est devenu le « temps » aujourd’hui, qu’entend-on ? Des choses qui dépassent tout entendement !

Très souvent, dès le premier espace où les conditions d’une rencontre sont réunies (dès l’entretien d’accueil pour certains, aux premières consultations médicales ou psychologiques pour d’autres…), le patient évoque tout à la fois. Les plaintes physiques côtoient la détresse quotidienne induite par la précarité ; la blessure et l’incompréhension provoquées par le rejet de la demande d’asile se surajoutent au déchirement de l’exil ; les problèmes de mémoire amplifient le sentiment de ne plus être « comme avant », etc.

Seuls, en dépit de toute compétence professionnelle, nous sommes condamnés à être ou à avoir le sentiment d’être débordés, d’être dépassés par tant de douleur, tant d’injustice, tant d’inhumanité… pourtant infligée par des hommes.

En dehors de la nécessité de pouvoir orienter souvent rapidement vers des collègues d’autres champs d’intervention afin de pouvoir aider, accompagner, soigner le patient au mieux dans le cadre de son domaine propre d’intervention, la pluridisciplinarité s’avère être un précieux dispositif et une ressource pour ceux qui composent cette équipe.

Au-delà du professionnel, c’est le citoyen, l’être humain qui est interpellé, qui est pris à la gorge par ce qu’il entend, ce qu’il constate chez les personnes victimes de l’intentionnalité malveillante d’autres hommes. Et le professionnel constate aussi que ce pays, dit d’accueil, refoule à la frontière des demandeurs d’asile, fait traîner ou expédie l’examen des dossiers de demande d’asile, prive les demandeurs d’asile de moyens nécessaires à une vie digne en attendant l’issue de la procédure et s’empresse d’expulser les déboutés.

Confronté à l’ampleur des difficultés et à l’énormité de l’injustice – et il faut le dire de l’impunité –, le professionnel peut vite être emporté par un sentiment d’impuissance et d’isolement fonctionnant en miroir à ces mêmes sentiments chez le patient. C’est là, précisément, que l’existence d’une équipe soudée autour d’une philosophie commune et des espaces institutionnels d’échanges, de réflexions, de questionnements sur soi, sur sa pratique et sur les limites, s’avèrent indispensables. Sinon la tentation est grande d’outrepasser le cadre de son intervention strictement professionnelle (mettre la main à la poche pour « dépanner » le patient, faire des démarches qui ne relèvent pas de son domaine, etc., bref, trouver des solutions personnelles et bricolées).

 

Ce qu’on peut partager

La possibilité de suivre en même temps ou en décalé avec d’autres collègues d’autres champs permet d’accéder à un regard plus complet, plus nuancé, où l’on se sent moins isolé. Si ce partage entre acteurs de terrain ne peut avoir lieu, l’ahurissement que l’on peut ressentir à l’écoute de certains récits – de certains « destins », pourrait-on dire – peut nous ôter tous nos moyens ou nous amener à nous ériger en « sauveur ».

Au centre Primo Levi, la réunion de l’équipe – au complet – a lieu un après-midi par semaine. Une supervision d’équipe avec un psychologue clinicien extérieur est programmée mensuellement. Il n’est pas aisé de fonctionner en équipe pluridisciplinaire pour autant. Il faut assurer la coexistence de logiques différentes (la médecine vise la disparition des symptômes, alors que la psychothérapie cherche à les contenir, en schématisant un peu). Les « urgences » sont différentes, en effet, d’un champ à l’autre, les notions de temps et les impératifs sont différents.

Entre les différentes approches, le lien ne pourra se tisser que dans la reconnaissance de différences essentielles mais complémentaires. Au sein de l’espace institutionnel, les échanges permettent de se tenir mutuellement informés de l’évolution de la prise en charge. Aucune intervention, qu’elle soit médicale ou psychothérapeutique, sociale ou autre, n’est neutre ni dépourvue de signification. C’est pour ces raisons que se pose la question de l’acte thérapeutique, non seulement comme un engagement, une responsabilité individuelle, mais aussi dans ses implications institutionnelles : chacun de nos actes se répercute sur l’ensemble de la prise en charge.

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