Berlusconi III, le caméléon

Il était une fois « il venditore » (le vendeur). C’était en 1994 et Silvio Berlusconi venait d'annoncer son entrée sur le terrain de la politique. Poursuivi par la justice qui avait déclenché l’opération « Mains propres » sur les financements des partis, opération qui allait avoir l’effet d’un tremblement de terre sur le système italien, le tycoon milanais avait choisi de se déguiser en politicien pour garder le « business core » de son empire, la télévision, largement dépendante des décisions politiques.


Il était une fois « il venditore » (le vendeur). C’était en 1994 et Silvio Berlusconi venait d'annoncer son entrée sur le terrain de la politique. Poursuivi par la justice qui avait déclenché l’opération « Mains propres » sur les financements des partis, opération qui allait avoir l’effet d’un tremblement de terre sur le système italien, le tycoon milanais avait choisi de se déguiser en politicien pour garder le « business core » de son empire, la télévision, largement dépendante des décisions politiques.


Ensuite est venu le « caïman », comme le disait Nanni Moretti dans son film. C’était en 2006 et M. Berlusconi s’apprêtait à quitter le pouvoir après cinq ans de gouvernement très controversé. La sanction était arrivée, mais pas si lourde que prévu. Et pour cause : en fin de législature, la majorité de droite avait changé la loi électorale pour faire en sorte d’empêcher la victoire alors annoncée du centre-gauche. Résultat: au Sénat, la coalition conduite par Romano Prodi allait avoir seulement deux voix de majorité. Son gouvernement est tombé après deux ans péniblement traversés dans les divisions internes et la faiblesse parlementaire.

 

 

Et maintenant ? L’Italie va fort probablement retomber dans les pattes du « caïman ». Mais le visage du «Berlusconi III» n’est pas si clair comme qu'il l'était dans le passé. Il ressemble plutôt à un caméléon, un homme à la figure changeante.

 

 

Pendant cette campagne on a été confronté à plusieurs Berlusconi. Au début, il a été un homme politique bien élevé qui mettait en avant le dialogue et le respect de l’adversaire. Son concurrent – cette fois – est Walter Veltroni. Le maire de Rome, qui a toujours estimé que c'est une erreur politique d’avoir diaboliser Berlusconi dans le passé, a mené sa campagne en ignorant son adversaire.

 

 

Mais les instincts animaux sont vite remontés à la surface. Et on a retrouvé le Berlusconi qu’on connaissait par cœur , à la fois roi de l'esbrouffe et méprisant. Même Veltroni, qui a 53 ans et qui depuis sa jeunesse dans l’ancien parti communiste a affiché beaucoup plus d’admiration pour John Kennedy que pour n’importe quel homme politique de l’histoire de la gauche mondiale, a eu le droit d'être traité de "stalinien" par son adversaire.

 

 

Berlusconi 3, un simple retour ? Pas du tout. Le maquillage, l’esprit, les blagues sont toujours les mêmes. Mais, à 72 ans, le leader de la droite italienne sait très bien que le scénario ne peut être le même qu’en 2001, quand il était arrivé triomphalement au pouvoir. Bien que batailleur, le nouveau Berlusconi n’oublie jamais d’évoquer les difficultés de gouverner et donc la possibilité d’une ouverture « sarkozyste » à des personnalités de gauche dans son futur gouvernement.

 

 

C’est une première chez l’homme politique le plus égoïste du monde. D’ailleurs la possibilité que les électeurs ne lui donnent pas une majorité stable (et pas plus à Veltroni) n’est pas écartée. En Italie, on parle beaucoup de « Grosse Koalition » à l’allemande s'il n'y avait pas de vainqueur. Et parfois, il arrive même de douter que Berlusconi souhaite l’emporter avec une large majorité. Certains pensent même qu'il se satisferait bien, à l'issue d'un match nul, d'une très courte majorité pour son camp. Vainqueur, oui, mais obligé de partager la charge du gouvernement et le risque d’un nouvel échec dans l’ambiance morose de l’économie mondiale.

 

 

La réalité est que le scénario ne peut être le même qu'en 2001. Cinq ans de gouvernement de la droite (Forza Italia, l'ancien parti de Berlusconi, Alliance nationale, les anciens fascistes de M. Fini, la Ligue du Nord, le parti raciste de M. Bossi, Udc, les anciens démocrates-chrétiens de M. Casini) ont profondément déçu. Berlusconi n’a pas tenu les deux principaux engagements qu’il avait pris avec ses électeurs : baisser les impôts et faire reculer la criminalité. L’Italie du Nord attendait beaucoup plus de M. Berlusconi.

 

 

De l’autre côté, le centre-gauche n’a pas été à la hauteur de la relève. En fait, pour battre Berlusconi, M. Prodi – un modéré, ancien démocrate-chrétien - a été contraint au rassemblement de tous ceux qui étaient dans l’opposition. L’extrême gauche a été embarquée dans le gouvernement où il y avait un libéral comme M. Padoa Schioppa au ministère de l’économie ! L’hétérogénéité de l’équipe gouvernementale a été la première cause de sa chute. Mais aussi, et encore, la déception des cercles de pouvoirs italiens.

 


C’est pour ça que pendant ces deux dernières années, dans l’ombre et la discrétion, s’est mis en place un mouvement pour briser l’anomalie du bipolarisme italien. Le premier à en parler a été Mario Monti, l’ancien commissaire européen à la concurrence (le même qui s’était disputé avec Nicolas Sarkozy, à l’époque ministre de l’économie, lors de l’intervention de l’Etat français pour sauver Alstom). Dès l’été 2006, à quelques semaines à peine de l’élection du gouvernement Prodi, Mario Monti parlait de la nécessité que le « centre » politique italien se manifeste.

 

 

Mario Monti, président de la très réputée université Bocconi de Milan – le berceau de la classe dirigeante milanaise – ne parle jamais au hasard. C’était un signal. Et depuis, la question de la renaissance d’un centre politique dans le système politique italien facticement divisé en droite-gauche s’est installée au cœur de l’agenda politique.

 


Le flambeau a été repris par Luca Cordero di Montezemolo, patron de Confindustria (le Medef italien), mais aussi de Fiat et de Ferrari. L’homme a hérité de l’ « avvocato » Agnelli le charme et le charisme du leader des entrepreneurs libéraux. Autour de Montezemolo s’est formé un think-tank dont le but était de préparer le terrain pour une équipe qui aurait dû être prête pour l'échéance électorale normale de 2011.

 

 

La crise politique du gouvernement Prodi a pris tout le monde au dépourvu. Mais si du côté du centre gauche, Walter Veltroni a terminé son parcours en gagnant les élections primaires du parti démocrate et en mettant à l’écart l’extrême gauche, côté droite, Berlusconi a en fait formé son nouveau parti (il Popolo delle libertà, le peuple des libertés) avec la seule solidarité des anciens fascistes de M. Fini. La Ligue du nord est restée à l’écart, en signant un simple engagement électoral.

 


L'emprise de M. Berlusconi sur l'Italie du Nord apparaît donc moins sûre. A la place de Montezemolo à la tête de Confindustria, se trouve aujourd'hui Emma Marcegaglia (une femme, modèle Laurence Parisot), héritière d’une grande entreprise de Mantoue (Lombardie) et qui ne peut pas être classée à droite. Le chef des entrepreneurs de Vicenze – une ville symbolique du nord-est, le secteur le plus performant de l’économie italienne-, M. Callegaro, est candidat dans l’équipe de M. Veltroni. Ça ne suffit pas pour dire que le monde de la production est du côté du centre gauche. Mais il y a beaucoup d’indices qui laissent penser que la saison de Berlusconi est – peut-être - révolue.

 


Le monde des patrons italiens n’a pas été tendre avec le leader de la droite. Le quotidien de Confindustria, « Il Sole 24 ore », a chiffré les coûts des promesses électorales de M. Berlusconi : entre 72 et 87 milliards d’euros alors que les recettes atteignent 33 milliards. Le même calcul sur le programme du parti démocrate donne : 20-28 milliards de dépenses pour 18 milliards de recettes.

 


Le véritable miroir de ce paysage politique, c’est le dossier Alitalia. Berlusconi a joué la carte populiste du chauvinisme contre les étrangers : « Non, aux Français ». Lui qui avait toujours affiché sa proximité à la France. Pour contrer Air France, il a annoncé l’existence d’une « cordée » italienne prête au sauvetage de la compagnie aérienne. Cette annonce n'a eu aucun effet : les repreneurs évoqués (banques et entrepreneurs) se sont vite démarqués.

 

 

Le Wall Street Journal, la bible des conservateurs américains et propriété de Rupert Murdoch, réputé ami fidèle de Berlusconi, a qualifié la démarche berlusconienne de « protectionniste » et anti-libérale. The Economist traite le patron de la droite de "guépard sicilien, incapable de diriger l'Italie".

 

 

A Milan, qui a emporté il y a quelques jours l’Exposition internationale 2015, la véritable championne est Laeticia Moratti, maire de centre droit et ancien ministre de l’éducation du gouvernement Berlusconi. Le « Cavaliere » a tenté de s'approprier son succès... Mme Moratti a préféré remercier Romano Prodi pour son soutien « jour et nuit ». Madame, avec le succes de l’Expo, pourrait être la véritable nouvel leader de la droite. Le charisme de Silvio est visiblement usé. Il est fatigué, affaibli. Le caïman a perdu ses dents. Un caméléon avance…

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