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Billet de blog 7 janvier 2026

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Venezuela, ou l'art de la désinformation

L’une des conséquences les plus désespérantes de l’intervention nord-américaine au Venezuela est l’avalanche d’aberrations, de mensonges et d’erreurs factuelles sur ce pays, déversée dans les médias français. On ressasse des lieux communs sans chercher à connaître la réalité locale. Pas de sources, pas de correspondant, aucune vérification – même élémentaire – des chiffres et des informations.

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Le Venezuela, et plus particulièrement Caracas, j’y ai habité pendant près d’un an, en 2025 – je vis en Amérique Latine depuis une quinzaine d’années. Hispanophone et lusophone, j’y ai travaillé comme journaliste pour un média latino-américain, en faisant des reportages de terrain, en particulier dans les quartiers populaires, où j’ai accompagné de près le processus organisatif des Comunas (on y reviendra, même si ce n’est pas exactement le sujet).

Déjà à l’époque, c’était particulièrement exaspérant de lire dans la presse internationale des analyses tombées du ciel sur la situation du pays, décrivant une société qui n’avait pas grand-chose à voir avec celle qui m’entourait. Aujourd’hui, de passage en France et dans un contexte autrement plus grave, je bondis de mon siège dès que quelqu’un branche la télévision sur une chaîne d’info. Du coup, je me suis dit que ce ne serait pas mal de remettre les points sur les i en décryptant quelques phrases et concepts trop souvent entendus et propagés aveuglément (si ce n’est de manière très intentionnée) par des professionnels de l’information peu soucieux de la véracité de leurs propos.

La lutte contre le narcotrafic…”

En flagrante violation du Droit International, Trump a assumé lui-même la véritable raison de son intervention au Venezuela, dans une déclaration éclatante de cynisme: l’accaparement des réserves de pétrole. Néanmoins, il est étonnant de voir à quel point la rhétorique du narcotrafic perdure dans l’imaginaire médiatique. Or, accuser quelqu’un d’être trafiquant de drogue – ou quoi que ce soit d’autre – ce n’est pas une question de point de vue ! C’est grave. Soit il y a des faits, des objets concrets d’accusation, soit il n’y en a pas. En tant que journaliste, ce n’est tout de même pas trop difficile de faire cette petite enquête avant de donner écho à ce genre de diffamation.

Il existe des organismes internationaux de recherche sur le narcotrafic. Le Bureau de l’ONU sur la Drogue et le Crime (UNDOC, sigle en anglais) produit des rapports annuels qui décrivent de manière unanime qu’il y a beaucoup moins de trafic de substances illicites au Venezuela que dans ses pays voisins et, notamment, qu’aux États-Unis. Sans rentrer dans les chiffres, il n’y a objectivement AUCUNE preuve, ni AUCUN motif légitime à l’accusation proférée par Trump. Le Département de Justice des États-Unis vient lui-même d’exprimer ses doutes sur l’existence du prétendu Cartel de los Soles, dont Maduro serait le grand mentor.

Après, si vous voulez vous en prendre à un chef d’État narcotrafiquant, allez regarder du côté de l’Équateur, par exemple, où la famille du président Daniel Noboa (dont l’élection a également été contestée) est accusée, preuve à l’appui, de cacher de la cocaïne dans des containers de bananes. Mais lui, on ne l’embêtera pas : il est copain avec les US.

D’un point de vue empirique, en général, là où il y a beaucoup de production et de trafic de drogue, la population a aussi un accès facile et un niveau de consommation conséquent. Or, s’il y a une chose marquante, à Caracas, c’est que très peu de substances illicites semblent circuler dans la société. Et ce que disent également les chiffres, c’est que la criminalité aussi a drastiquement baissé au cours des cinq dernières années.

En fait, Caracas est une ville plutôt agréable à vivre – bien différente aussi de ce qu’on peut en dépeindre. Le climat y est excellent, la mobilité facile, les gens sont d’une gentillesse déconcertante. On n’y sent pas de haine sociale ni de véritable tension politique au quotidien. Maduro est souvent critiqué, et très ouvertement, normal, mais non plus pas par tout le monde. Et malgré toutes les contradiction et toute la complexité de ce qui se passe dans le pays depuis 25 ans, je dirais que ce que veut vraiment la population, de manière à peu près unanime, c’est qu’on leur fiche la paix. Les Venezuelien.ne.s sont extrêmement souverainistes.

Illustration 1
Quartier populaire "23 de Enero" à Caracas, avril 2025. © Cha Dafol

« 85% de la population vit dans la misère »

Source? … … ???

Ok, des chiffres comme celui-ci, shootés au hasard pour impressionner, il y en a beaucoup. En l’occurrence, c’est complètement faux. Mais intéressons-nous un peu à la situation économique du pays, parce qu’elle est très intéressante, complexe, je dirais même unique au monde par l’ampleur de ses transformations récentes. Et elle est aussi trop facilement résumée par des mots comme “crise” ou “pauvreté”, sans véritable compréhension des enjeux des 25 dernières années. Sans approfondir, parce que je suis pas économiste de formation, il y a quand même quelques grandes lignes qui sont importantes à avoir en tête.

    1. Depuis la colonisation par les Espagnoles, l’économie du Venezuela a toujours été tournée vers l’exportation. Au départ, c’étaient des produits alimentaires et coloniaux comme le café ou le cacao et, à partir des années 1920, essentiellement du pétrole. Jusqu’à très recemment, presque tous les autres biens de consommation étaient importés.

    2. Quand Chavez arrive au pouvoir, en 1999, il ne change pas structurellement cette logique. Ce qu’il fait (très grosso modo), c’est nationaliser ce qui ne l’était pas et investir les dividendes du pétrole dans le logement, l’éducation, la santé, la culture et autres programmes sociaux pour réduire les inégalités. La croissance explose.

    3. En 2009, un premier choc pétrolier heurte l’économie du pays et met en évidence le risque de cette dépendance au pétrole.

    4. Chavez meurt en 2013. C’est un deuil national dont la société a du mal à se remettre. Maduro n’a pas la même popularité et gagne les élections de justesse. En 2014, avec un nouveau choc pétrolier, l’économie dégringole complètement.

    5. En 2016, alors que le prix du pétrole commence à remonter, les États-Unis resserrent l’étau et imposent de lourdes sanctions au Venezuela pour limiter à la fois les transactions financières et les importations – privant donc la population de l’accès à des biens de première nécessité. La crise s’aggrave et culmine avec le Covid. Ce sont les années les plus sombres. Toutes les pires choses que vous pouvez entendre sur le Venezuela jusqu’à aujourd’hui (pénurie d’aliments, violence extrême, etc.) correspondent à cette époque-là.

    6. Depuis 2021, le pays se redresse. Comme voie de sortie, Maduro a joué avec succès la carte de la diversification économique au prix d’alliances (critiquées) avec le secteur privé. Aujourd’hui, le pays produit environ 90 % des aliments consommés. Chiffres officiels, me direz-vous… mais il suffit d’aller dans un supermarché pour s’en assurer. Tout est produit au Venezuela !Et ce ne sont pas seulement les aliments : l’essentiel des biens de consommation sont fabriqués, au moins partiellement, dans le pays… bravant le blocus des États-Unis…

    7. Finalement, malgré de grosses difficultés qui persistent, notamment pour contrôler l’inflation et réhausser les salaires, le pays affiche plus de 6 % de croissance et tout juste 5 % de chômage en 2024 et 2025. Ils n’avaient donc pas spécialement besoin qu’on leur tape dessus.

Illustration 2
Célèbre boisson gazeuse nord-américaine, fabriquée au Venezuela. Rien n'est simple. © Cha Dafol

« 25 % de la population a quitté le pays »

Pour le coup, il y a du vrai. Avec tout de même une dose d’omission.

Premièrement, parce qu’il y a eu plusieurs vagues d’immigration et qu’il faut savoir les distinguer. Il y a les opposants de première heure au chavisme, dont les plus aisés sont partis en Europe ou aux États-Unis dès le début des années 2000, fuyant l’avènement du socialisme. Soit dit en passant, ce sont eux qui ont voix dans les médias internationaux aujourd’hui et parlent volontiers au nom du « peuple vénézuelien ». Plus tard, au moment des premières crises, une partie de la classe moyenne ascendante, par peur de perdre ce qu’elle venait d’acquérir, a profité des économies dont elle disposait pour s’installer dans des pays qui semblaient plus stables (souvent en Amérique Latine). Mais c’est à l’apogée de la récession (2017, 2018) que le Venezuela s’est vraiment vidé d’une partie de sa population. De grandes vagues d’émigration par la terre, vers la Colombie, le Brésil, le Chili, le Mexique ou les États-Unis, étaient motivées par le désespoir économique et nourries par l’illusion d’y trouver une vie meilleure. On parle donc de trois phénomènes bien différents.

Deuxième omission : le chiffre de 25 % représente l’immigration cumulée de toutes ces années… mais beaucoup d’anciens migrants sont déjà rentrés ! Et bien d’autres en expriment le désir mais n’en ont pas les moyens. Il existe même un programme gouvernemental qui va chercher en avion les migrants souhaitant rentrer – et les listes d’attente sont longues. En pratique, on n’a pas de chiffres exacts pour quantifier ces retours – là aussi, il y a une part de témoignage personnel… mais le pourcentage de Vénézueliens à qui vous parlez aléatoirement dans la rue et qui vous racontent qu’ils ont habité à l’étranger est énorme.

Ce que je veux dire par là, c’est que la plus grosse partie de l’immigration est d’ordre économique et, si vous avez bien suivi, non sans lien avec la pression exercée par les États-Unis. Dès que les choses se sont arrangées, la plupart des migrants se sont montrés disposés à rentrer, malgré la situation politique du pays.

« Mais il y a de la censure partout ! Les gens là-bas n’ont aucun moyen de savoir ce qui va se passer ! »

Ça, c’est la meilleure ! Personne dans le monde ne sait ce qui va se passer dans les prochaines semaines ! Et la cause, ce n’est pas la censure du Venezuela, c’est l’hystérie du président des États-Unis. Mais parlons-en concrètement, de la censure.

À la télévision nationale, les chaînes publiques défendent explicitement l’idéologie chaviste (tout comme celles de l’Occident défendent sans nuances le capitalisme, n’hésitez pas à consulter Noam Chomsky sur ce point). Cela dit, ces chaînes ne font pas plus de 3 % ou 4 % d’audience… Les chaînes privées, quant à elles, ont des lignes éditoriales variés, mais sont clairement plus axées sur le divertissement que sur la politique. En revanche, pour ce qui est d’internet, son utilisation est complètement libre. Aucun site n’est censuré, aucun média, ni local, ni international. Les réseaux sociaux sont tous parfaitement disponibles. L’accès à l’information est total – fake news de tout bord incluses – comme chez nous.

Illustration 3
Rue commerciale à Sabana Grande, Caracas, janvier 2025. © Cha Dafol

« Vous marchez dans la rue, vous voyez les gens qui sont squelettiques. »

Ça, par exemple, c’est une fake news qui circule à la télévision française. Ou serait-ce le témoignage poignant d’une journaliste intrépide qui fait son footing tous les matins dans le centre-ville de Caracas ? Pas sûr. Pourtant, au XXIe siècle, avec internet justement, ce n’est pas si difficile de vérifier ce genre d’information. Si vous allez sur Youtube et cherchez des images récentes de Caracas, vous en trouverez sans difficulté. Tapez Sabana Grande, par exemple, la zone commerciale, ou Plaza de la Juventud. Allez voir le parc Waraira Repano, tant que vous y êtes, pour faire un peu de tourisme (ça vaut le détour). Ou encore les quartiers populaires de Petare ou Cátia, ou les couleurs du 23 de Enero. Et, pourquoi pas, Chacao, chez les élites antichavistes. Vous pouvez même filtrer les résultats pour avoir les images des derniers mois. Vous y verrez une capitale sud-américaine qui n’a rien à envier à ses voisines et avec une population qui a l’air plutôt en bonne santé.

Mais d’ailleurs, c’est ça le point qui m’interpelle le plus : pourquoi ne voit-on pas d’images du Venezuela à la télé ? On ne montre que Maduro menotté à New York ou des venezueliens émigrés. Étrange, non ? On se coltine les opinions de tout le monde sans aucun élément audiovisuel de terrain. C’est comme si le Venezuela, c’était sur Mars ou Jupiter. Comme si c’était un pays inaccessible et inconnu. Pourtant, les frontières (toujours) sont ouvertes, il suffirait d’y aller pour voir ce qu’il s’y passe et parler avec les gens qui y vivent. On aurait pu s’attendre, par exemple, à des scènes de célébration, ces jours-ci. Mais non… Alors peut-être que les gens ne sont pas si festifs que ça en fait. Peut-être qu’ils n’ont pas trouvé ça si cool qu’on bombarde leur pays et qu’on enlève leur chef d’État… Faudrait en parler à Emmanuel Macron.

En fait, les principales manifestations de ces derniers jours ont été chavistes, pour exiger la libération de Maduro. Elles n’ont pas été aussi massives qu’en temps normal : les gens ont très peur de sortir dans la rue et semblent surtout préoccupés à faire des provisions d’aliments au vu de ce qui se prépare. Mais elles ont tout de même eu lieu.

« Les gens sont payés pour participer à ces manifestations »

Argument cliché… Payer des manifestants est malheureusement une pratique qui existe dans toute l’Amérique Latine, indépendemment du bord politique, mais elle reste très marginale. En l’occurrence il n’y a évidemment aucun fondement pour qu’une personne du bout du monde avance une telle afirmation sans savoir qui sont ces gens ni pourquoi ils sont là. Et c’est surtout beaucoup sous-estimer la conscience politique, le souverainisme, l’engagement des militants venezueliens. Que ce soit dans les manifs, ou dans les territoires organisés en comunas, ils ne sont pas facilement manipulables. Et avec toutes les difficultés économiques qu’ils ont déjà affrontées, ce n’est pas maintenant qu’ils vont lâcher l’affaire.

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Manifestation à Caracas contre l'intervention états-unienne et demandant la libération de Nicolas Maduro e Cília Flores, 6 janvier 2026.

« Mais Maduro est un dictateur… »

On arrive au cœur du problème. Le gouvernement est condanable sous beaucoup d'aspects. Mais le véritable problème, ici, c’est que le titre de « dictateur » est tellement attribué à la tête du client qu’il finit par en perdre son sens. C’est quoi, un dictateur ? Je suis allée consulter le Larousse. “Dictateur :personne qui, à la tête d'un État, détient tous les pouvoirs, les exerçant sans contrôle et de façon autoritaire.”

Objectivement, les événements des quatre derniers jours au Venezuela laissent soupçonner tout autre chose… car même après le départ forcé du prétendu « dictateur », tous les pouvoirs continuent en place. Le gouvernement, les ministres, les députés, les gouverneurs d’états, les maires des villes – oui, oui, tous ces gens-là ont été élus par le peuple –, les Comunas, mais aussi les pouvoirs judiciaires, militaires, civils, etc. Rien n’a bougé d’un petit doigt. Delcy Rodriguez, la vice-présidente qui assume actuellement les fonctions de cheffe de l’État, comme le veut la Constitution Bolivarienne, a beaucoup moins été « placée par Trump » que par Nicolas Maduro lui-même, il y a huit ans. Elle ne sort pas de nulle part. Elle était déjà l’une des deux principales figures du gouvernement à la fois sur un plan médiatique et dans les prises de décisions – l'autre, c'est Diosdado Cabello, ministre de l’Intérieur et président du Parti Socialiste Unifié (PSUV), lui aussi toujours en place. En somme, aussi centralisateur qu’ait été Maduro dans sa gestion du pouvoir, il était loin d’être seul et tout semble très bien fonctionner sans lui.

Mais élargissons la définition pour aller plus loin dans le débat. En général, par « dictature », on entend répression, autoritarisme, absence d’élections libres… La dictature, ça serait plus ou moins le contraire d’un idéal de démocratie, non ? Sauf que cet idéal n’est pas si facile à dénicher dans le monde. Alors où se situe la limite ? Si on s’intéresse à l’Amérique Latine, par exemple, les failles de la démocratie sont malheureusement très fréquentes et dans à peu près tous les pays – et ce n’est pas pour autant qu’on étiquette ces derniers avec un gros mot.

Pour parler d’élections, en 2025, les présidentielles d’Équateur et d’Honduras ont été toutes deux contestées par la gauche pour fraude et irrégularités. Mais reconnues par la communauté internationale. Dictatures ? Au Panama, les syndicats ont dénoncé en milieu d'année des centaines d’arrestations arbitraires, et quelques assassinats, pour démoraliser une grève générale de plusieurs mois. Dictature ? Au Salvador, d’autres centaines de migrants refoulés par les États-Unis ont été emprisonnés sans procès dans des camps de concentration aux conditions inhumaines. Dictature ? Au Brésil, la police exécute, selon les chiffres officiels, plus de 5000 citoyens par an, là aussi, sans droit au procès. Au mois de novembre dernier, une seule incursion dans une favela de Rio a fait quelques 121 victimes civiles en une nuit. Il paraît qu'il y avait des trafiquants dans le lot… mais ce n’est tout de même pas hyper démocratique comme méthode.

Et puisqu’on est au Brésil, rappelez-vous : en 2018, quand on mettait Lula en prison pour des motifs fallacieux afin qu’il ne soit pas candidat et qu’on élisait Bolsonaro président, que disaient nos dirigeants occidentaux ? Ils trouvaient ça normal. Et pour en revenir au Venezuela… Juan Guaidó, ça vous dit quelque chose? Le gars qui s’est autoproclamé président de la République en 2019, sans jamais avoir été élu, ni même été candidat au poste ! Du coup, les États-Unis et l’Union Européenne l’ont reconnu sur le champ ! Ils n’ont pas eu la même attitude avec Nicolas Maduro lors des élections de 2024 dont les résultats ont été contestés par une partie de l’opposition.

Trêve d’ironie. Et, au passage, vive la démocratie – non mais vraiment ! Ces quelques récents épisodes que je cite parmi tant d’autres, sont objectivement bien pires que ce que l’on peut reprocher à Chavez et Maduro depuis qu’ils dirigent le pays. Ce ne sera pas suffisant pour faire canoniser ces derniers, mais ça invite quand même à un minimum de pondération dans nos jugements les plus immédiats. Et l’on continuera évidemment à combattre, au Venezuela comme partout dans le monde, toute forme d’injustice et d’abus de pouvoir.

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Manifestation demandant la libération de Nicolas Maduro, à Caracas, le 5 janvier 2026. © Unión Comunera

« Le Venezuela est un pays impérialiste »

Non, le pays impérialiste, dans l’histoire, ce sont les États-Unis. N’inversons pas les rôles. Et cette fois, pas besoin d’un dictionnaire pour argumenter. La question est : à quel moment le Venezuela a-t-il envahi un autre pays ? Ou menacé de le faire ? Même dans le cas de l’Essequibo, territoire en dispute depuis plus d’un siècle avec la Guyane, le gouvernement a toujours été explicite sur le fait qu’il rechercherait une solution diplomatique. Dans tous leurs discours (que peu de journalistes prennent le soin d’écouter), Chavez comme Maduro saluent inconditionnellement l’amitié entre les peuples, rejettent toute forme d’impérialisme et défendent un monde multipolaire. Pour le coup, c’est sans équivoque. L’étiquette ne colle pas.

Et c’est justement ce silence qui me dérange. Parce qu’il y a toujours plusieurs versions à une histoire et là, il en manque une : celle des principaux concernés ! Et je ne parle pas de montrer Maduro souhaitant « Happy new year » aux flics qui le détiennent. Je parle des représentants du gouvernement qui a été attaqué. Ce n’est pas une langue trop difficile, l’espagnol. On trouve toujours quelqu’un qui la parle dans une rédaction. Et avec tous les bruits et critiques qui circulent depuis 25 ans, est-ce qu’on aura entendu ce que disent les chavistes ? Les idées qu’ils défendent, les solutions qu’ils proposent ? On pourrait ne pas être d’accord, et ce serait une excellente opportunité de leur taper dessus, mais il faudrait commencer par là. Et entre nous, je vous garantis que leurs idées sont beaucoup moins choquantes que celles, par exemple, de l’extrême droite en France, qui a libre parole dans nos médias.

Mais si vous voulez vraiment analyser la situation en coupant le son (ce qui n’est pas non plus une mauvaise idée), je conclurai avec quelques éléments qui sautent aux yeux. Depuis 25 ans, les États-Unis essaient de renverser les gouvernements successifs de Chavez et Maduro. Ils y sont allés par TOUS les moyens : coups d’État (2002, 2019), guarimbas (manifestations violentes et désorganisées, en 2004, 2009, 2014, 2019, 2024), blocus économique (depuis 2016) et absence totale de soutien en période de crise, intromission dans tous processus électoraux, diffamation et propagation de toute sorte de mensonges au niveau national et international, bombardement de navires dans les Caraïbes (chaque frappe gérant une panique sociale qui fait doubler les prix dans les supermarchés) et ils sont arrivés à ce point extrême et inédit qui est l’enlèvement du président de la République.

Mais il leur a toujours manqué une chose pour parvenir à leurs fins : un véritable soutien de l’intérieur, doté d’une force politique capable de tenir le pays. Ils n’en auront pas. Samedi dernier, Trump a rejeté la figure du prix Nobel de la Paix (!), Maria Corina Machado, disant que « ce serait difficile pour elle d’être dirigeante. Elle n’a pas de soutien, n’est pas respectée dans le pays ». Pour le coup, il a raison. Elle n’a pas de base populaire solide, de même qu’il n’y a actuellement aucune opposition crédible au chavisme au Venezuela. Au contraire, si Maduro est très loin de faire l’unanimité, il dispose encore d’un puissant réseau militant prêt à le défendre. Rien n’est simple. Et si après tant d’efforts, Trump a décidé de laisser le gouvernement actuel tel qu’il est, sans rien y changer, c’est peut-être parce qu’il a compris ça. Aucun pouvoir ne se maintiendrait à long terme uniquement par la force – ni un pseudo-gouvernement gringo, ni même celui qui est en place.

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Vue de Caracas depuis le parc national Waraira Repano. © Cha Dafol

Et le pétrole, alors ?

Ah, oui, le pétrole sera bien vendu aux États-Unis – mais c’était déjà le cas, en fait, et depuis toujours ! Ce qui va changer, sans doute en pire, ce sont les conditions économiques, politiques et diplomatiques du contrat. Mais là, on entre sur un autre sujet, tout aussi complexe.

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