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Billet de blog 9 janv. 2023

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Invasion des lieux de pouvoir au Brésil : quelques clés de lecture

Des manifestants d'extrême-droite ont envahi et saccagé, ce dimanche, le Palais Présidentiel, le Parlement et le Tribunal Fédéral à Brasilia. Un événement vite comparé à l'invasion du Capitole, il y a deux ans, et qui fera sûrement couler beaucoup d'encre dans les prochains jours. Il faut néanmoins le replacer dans le contexte particulier du Brésil pour en faire une bonne interprétation.

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Quelques notions à avoir en tête avant de se lancer dans l'analyse…

Illustration 1
À Brasilia, des manifestants d'extrême-droite envahissent l'esplanade du Parlement. © Marcelo Camargo. Agência Brasil.

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   1. BRASILIA, CE N'EST PAS LA PORTE À CÔTÉ

Brasilia, c'est une capitale qui a été construite au milieu du désert, à plus ou moins 1000 km des principales villes du pays. Depuis São Paulo, l'aller-retour en car met près de 40 heures et coûte les deux tiers d'un salaire minimum - sans compter l'alimentation sur la route et le logement sur place. S'y rendre pour y passer un dimanche entre amis n'est donc pas une excursion à portée de n'importe quel passionné par la vie politique.

N'y allons pas par quatre chemins: des gens très riches ont organisé et financé les dizaines de cars qui sont soudain arrivés dans la capitale le même jour, pour y amener ces « militants » en maillot jaune.

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2. LE « PEUPLE » N'A PAS GRAND CHOSE À VOIR AVEC ÇA

Une analyse réalisée sur les réseaux sociaux dans les heures qui ont suivi l’invasion affirme que 90% des Brésilien.nes désapprouvent les actes criminels de Brasilia.i

En outre, il suffit de regarder la physionomie des « manifestants » pour se poser quelques questions sur leurs origines sociales. Le peuple brésilien est majoritairement métissé et pour des raisons historiques (et racistes), la population blanche est encore aujourd’hui la plus privilégiée. La population noire, quant à elle, est généralement moins aisée et constamment criminalisée par les médias.

Si l’extrême droite sait trouver des votes dans toutes les couches de la société, c’est bien cette classe moyenne, blanche, issue du sud-est du pays, qui constitue sa base militante et fanatique.

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3. LA POLICE BRÉSILIENNE N'EST PAS SI TENDRE

La police brésilienne est connue comme étant l'une des plus meurtrières du monde, du moins quand elle a affaire à des individus noirs et pauvres. Pas plus tard que la semaine dernière, la police de Rio a tué un homme noir qui marchait dans la rue. Motif : il portait un objet en bois qui, de loin, aurait été confondu avec un fusil. Sans suite.

Travailleurs, fonctionnaires, étudiants et professeurs de tout le pays auraient beaucoup à dire sur la truculence des forces de l’ordre quand il s’agit de réprimer des manifestations pacifiques. Bombes lacrymogènes, balles en caoutchouc et coups de matraques sont des éléments de routine utilisés gratuitement. Qui a déjà participé à des mouvements populaires à Brasilia - ça a été mon cas à deux reprises - sait à quel point il est difficile de s'approcher à moins de 500 mètres de l'esplanade du Parlement. Toute l'architecture de la ville a été pensée pour contenir les manifestations et protéger les cercles de pouvoirs et, encore une fois, les forces de l'ordre ne sont pas du genre à plaisanter en cas d’émeutes.

Bref, voir la police de Brasilia qui agite vaguement un spray de gaz lacrymogène devant la foule avant de laisser passer les « manifestants », c'est de l’ordre du surréalisme.

Aucun doute à avoir : elle était en connivence avec le mouvement et partie prenante des événements.

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4. LULA N'A PAS TOUTES LES CARTES EN MAIN

Le Brésil est un État fédéral où la sécurité de chaque État est déléguée à son gouverneur. Celle de Brasilia était donc aux mains du gouverneur Ibaneis Rocha, dont le Secrétaire à la Sécurité, Anderson Torres, est un ancien ministre de... Bolsonaro.

La première mesure prise par Lula pour contrer la situation, a été de décréter une intervention fédérale dans la capitale, imposant le pouvoir fédéral sur le gouvernement local et confiant la sécurité de la ville à ses ministères. Une mesure d'urgence suffisante pour remettre de l’ordre dans la capitale mais qu'il aurait difficilement pu prendre de manière préventive.

Le gouverneur de Brasilia, quant à lui, vient d'être écarté de ses fonctions par décision judiciaire. Il en est de même pour Anderson Torres... dont on a appris qu'il était en vacances aux États-Unis... !

Vous avez bien lu. La personne en charge de la sécurité dans la capitale du Brésil n'a rien trouvé de mieux à faire que de partir en vacances au moment même où se jouait la transition politique la plus tendue de l'histoire du pays.

SOIT DIT EN PASSANT...

[Bolsonaro, qui passe lui aussi de beaux jours dans une villa à Miami, n’a pas quitté le pays simplement parce qu’il est mauvais perdant. Il a surtout peur d’être confronté à la justice brésilienne où les accusations contre lui promettent de s’accumuler dans les prochains mois.]

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FAUT-IL S'ATTENDRE À TOUT?

Si les événements sont déplorables et représentent une immense perte de temps et d'argent, ils n'iront sans doute pas plus loin pour le moment. Il est même probable que le gouvernement de Lula en sorte renforcé dans l'opinion publique. Des manifestations de soutien devraient avoir lieu aujourd’hui, lundi, dans tout le pays. Mais restons attentifs : les tensions politiques sont encore loin de s’apaiser. Dans ce climat d’incertitude, il est essentiel que les chefs d’État étrangers prennent position (comme ils l’ont fait hier) et réaffirment leur soutien au Président élu.

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i Analyse de l’institut Quaest réalisée sur 2,2 millions de posts entre 14h et 18h.

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