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Billet de blog 20 nov. 2021

La forteresse

A Esra Rengiz, Ninakat, André Bernold et Jean-Claude Ichaï.

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Mon tendre amour


Mon tendre amour, demain, quand tu liras cette lettre, je serai vivant. Ne pleure pas de joie à cet étrange pronostic. Et n'ouvre pas non plus ces yeux hagards. Nous nous habituons si vite à durer, et quant à prédire ce qui est déjà, c'est bien la moindre des choses pour un chat de gouttière. D'ailleurs tout ça est bien plus grave. Et plus léger aussi. Et voilà pourquoi précisément, dans la réalité de notre présent, lorsque tu liras ces lignes, je serai vivant.

Tout a commencé aujourd'hui. Ou plutôt, rien de ce que je vais te dire dans cette lettre, n'a jamais vraiment commencé. Pas plus que cette journée extraordinaire en réalité. Car cette journée s'enfonce dans la nuit des temps, et que toutes les voix s'étranglent, que tous les claviers sautent, que toutes les mines se brisent, si ce que je vais te dire, n'est pas la chose la plus importante au monde. De notre monde.

Mon tendre amour, je ne peux plus écrire !
Je t'en prie, ne souris pas d'un air hilare une fois de plus, je te parle en toute conscience. Quelque chose vient de se passer violemment à cet instant, et je ne peux plus aligner une seule ligne. 

Comment fais-tu pour me lire ?
Oh, c'est un miracle bien simple. Ce que tu lis là, est tout sauf de l'écriture. Je veux dire, rien de cette chose familière que nous appelons, belle histoire, ou récit diabolique, ou plus habilement encore, histoire crédible. 
Alors, quelle bonne histoire nous racontez-vous ? Ecoutez, ne faites pas cette tête-là, je vais vous dire, ça n’a rien de compliqué, vous êtes un chat, d’accord.  Et bien quel est le problème ? Il suffit qu'on y croie !
proclame communément le bienfaiteur en littérature.

Et c'est tout à fait pertinent. Et bien prouvé. Car beaucoup d'hommes et de femmes, la curiosité brûlante et le goût de la vie pleine terrés de force depuis l'enfance au fond du ventre, croyant si difficilement en eux même, sachant que l'Histoire, la vraie, de lauriers d'acier et de lys inoxydables, n'est pas la leur, veulent pourtant qu’on la leur raconte. Encore et encore.

Mais ici non. Ici ce n'est pas une histoire crédible, ni une histoire à croire, ni ces histoires cruelles qu’on se récite au coin du feu pour se foutre de la joie qui ne vient pas. Non, ceci n'est que de la forêt. Et de la ville tout autant.

Car voilà ce qui s'est passé. 
Je suis sorti à l'aube de l'enfilade des habitations, les étoiles encore piquantes derrière les yeux et le corps au chaud dans la vieille guimbarde, et soudain il y a eu ce bois vert-bleu dans l'orange du petit matin, puis la plaine chaude et ondulante sous mes roues d'idiot mécanique, et d'un coup, quelque chose s'est emparée de toute ma personne. J'emploie volontairement ce mot, car nous disons inlassablement l'être, comme un état supérieur, alors que le plus souvent notre être n'est qu'un creux du monde en attente. Mais non, là, c'était bien ma petite personne aveugle et sourde qui s'ouvrait d'un coup comme une plante à ressorts débordante de vie. Si affreusement pleine de vie. Et seulement ça. 

Alors dans cet instant parfaitement banal, plein de couleurs, de volumes, de contrastes et d'espace, j'ai su que chat, ou pacha, je ne pourrais jamais écrire. J'ai su qu'il n'y avait rien de plus fort que cette joie terrible du matin brûlant, que cette conscience d'être en vie au milieu de partout, rien de plus réel que cette présence vide qui me brûlait d'un coup et me remplissait sans aucune rémission jusqu'au fond des artères d'une énergie presque douloureuse, et qu'écrire alors, au sens le plus insensé du terme, au sens de tramer à tout prix des liens autour de ce monde haletant, n'aurait jamais aucun avenir en moi.
J'espère que lisant ces lignes, pas une seule d'entre elles, de celles que nous appelons distraitement écriture, et parfois même littérature, ne viendra démentir ce que je prends la joie de te dire. Que tout ça s'avérera pleinement d'une nature différente, et libre, n'est-ce pas ? Comme la conclusion d'un fait que seule la qualité de bois innocent du léger support que tu tiens entre tes doigts, aura en ce jour particulier, la propriété, la terrible tendresse, la vacuité, de recevoir sans brûler.

Mais pourras-tu sentir cette si corporelle et si simple fantaisie, sous son aspect le plus extraor­dinaire ?  
Car cet événement s'est préparé dans la pression des jours où nous étions séparés. De ces jours où nous étions tous séparés, et attachés tout autant. Et pourtant, ce n'est pas d'eux à travers moi que je parle, mais de cet instant même, de ce moi-même libéré dans cet instant incontrôlable, cet instant si différent, ouvert comme une cosse.

Tu le sais, chacun le sait peut-être aux tréfonds de lui, au cœur d'un grand nombre d'écritures comme au cœur de tant de discours qui n'ont de la parole humaine que le ressac de bouches submergées, couve le pouvoir de ces mots retenus, de ces mots fracassés, de tous ces mots comptables que nous n'avons pas su nous dire de vive voix, toute cette moisson perdue de mots naufragés, arrachés, bâillonnés et engloutis dans la gorge serrée de nos pères et mères, ou lancés comme des bombes de volcans à nos poitrines de bêtes titubantes. Et cette marée de mots tueurs avec son écho insatiable tapi au creux de nos existences en toute impunité, prenant parfois mille ans à remonter, jaillit un soir soir de ses brumes comme une bête de silice et d’acier effrénée et s'empare alors de la conver­sation, parfois de la Terre entière, pour assouvir sa monstrueuse fringale. Et bien sûr nous nous rassasions de cette ogresse-là, car nous ne savons pas faire autrement pour lui régler son compte. Et tout ça produit des milliards et des milliards de formules, de postulats, de concepts, de guerres et de ruses, et presque autant d'arbres morts. Mais tout ça n'est que redite de chants d'amour ou de cris de colère qui n'ont pas su, ou pas voulu se dire à temps, tout ça n'est que survie, tout ça n'est qu'écriture. Et les mots vitaux eux, les mots impérieux d'aujourd'hui, sont étranglés derrière les barreaux.

Dans ce qui m'oblige à l'instant même, à me projeter vers toi à l'autre bout du jour, aucune répétition n'est possible. Aucune distraction, aucun mensonge, aucun projet. Dans ce bouleversement qui te dévorera pareil un jour, qui est nécessairement à l'œuvre dans ton jour le plus secret, aucune volonté de transmettre un monde nouveau ou de changer le cours de nos vies ne se cache, mais le monde lui-même et la vie elle-même. Alors quand je suis rentré dans la maison de terre et de pierre, pleine de bruits lointains et de chants d'oiseaux, ma respiration était devenue tranquille et alerte comme un merle sur la branche. Et comme ces aventuriers libérés qui courent filmer la vie au prix de gros et direct chez le producteur, j'ai jeté horreurs, genres, pièges à cœurs et vilaines mécaniques, dans le vide de la bibliothèque, et j'ai planté les quenottes de la joie et du printemps dans le cou de la vieille chimère aux yeux troués. Parce qu'à cet instant, au cœur de la forteresse, dans ce double privilège de pouvoir te parler et de pouvoir être, il n'y avait plus rien à dire que la musique craquante de cette terre qui nous habite et nous maçonne, nous les nantis d'amour et de lézardes vives.

Mon tendre, et paisible, et insouciant amour, demain, derrière les remparts de la civilisation, quand tu liras cette lettre, je serai vivant, c'est sûr, nous serons vivants. Avec ces cris de joie dans la cour des enfants, ses milliards de rires dans ces millions de bars ouverts sur la rue, et pardessus les collines, les forêts profondes et les montagnes sans pitié, dans l'ombre sale de l’oubli, ces hurlements de bourreaux et ces cris martyrisés, serrés derrière les dents.


Cham Baya  Du magma dans les remparts.

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