Ou alors, poussant la machine masquée à fond les manettes, à fond la compète, la tête dans le poste, juste pour voir jusqu’où ira cette société du spectacle devenue pleinement dystopique, pleinement grégaire, martiale, romaine, décomplexée et suicidaire, ah, burlesque ivresse, mortelle ivresse, voici venir
Les Olympiquettes !
A André, Ceinna, Ezra, Francis, Jean-Claude et Katia.
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Monsieur le Maire a le spleen. Un spleen atroce. Car voilà que l’été se gorge d’orages, voilà que coucher de soleil après coucher de soleil, les vacances se terminent, et plus misérable encore, voilà que la retransmission télévisée des Jeux Olympiques de notre si beau pays, disparue stupidement des écrans, le village, son village bien aimé, s'oubliant à nouveau dans la torpeur d’une fin d’été torride, glisse inexorablement et de quelques façons que l’on tourne la chose, à l’état de point. Rien d’autre qu’un point, oui. Petit point hasardeux, triste point final, perdu sur la carte IGN AZ 209 b. Gx22.
Et si l'on ajoute cruellement, qu'en cette fin d’après-midi torride, au cœur de la somptueuse salle des fêtes de la commune, sa seconde adjointe et collaboratrice favorite, vient de s’unir à un obscur gars de la ville, prénommé Edouard, il nous faut admettre en toute logique, qu’à cet instant, Monsieur le Maire n’en puisse plus. Vraiment plus, non. De toute cette petitesse, de cet abandon, de cet atroce sentiment de marginalité, en somme, de cette anonymité, le mot vient de lui sortir de la bouche.
Et c’est bien pour cela, les registres de la municipalité en sont désormais éternellement témoins, qu’au milieu de la molle ébriété du jour, alors que l’on servait la quatrième tournée de digestif, c’est à l’occasion de cette seule journée, de ce seul repas, sans doute un peu trop arrosé, ou qui sait, trop peu, que Monsieur le Maire, résolu à redresser virilement la situation, se leva soudain de la table nuptiale, et balayant d’un revers de main les coupes et les bouteilles de Suze et de Sauternes, se lança dans un discours impromptu de dernier mandat et de fin de mariage.
– Mes chers administrés !
– Oh non Simonin... D’il te plaît ! On n'est pas le onze novembre !
– Mes chers administrés ! Et néanmoins proches parents. Pardon... Non non, excusez-moi, vous ne l’êtes pas tous ! Je sais, je sais. Ne rêvons pas ! Mes très chers jeunes époux, pour beaucoup d'entre nous, l'avenir semble glisser généreusement dans les ruelles de notre si singulière et éternelle commune, sans une ombre et sans sans un nuage, alors qu’en réalité, patelin et finaud, c’est déguisé en promesses et en perspectives doucereuses, oh combien fallacieuses, que le futur nous trompe ! Mais parfaitement... Et ne vous mentez pas, nous sommes bien, une fois de plus, le onze novembre ! Sachez-le, bon sang de sang, nous sommes irrémédiablement le onze novembre ! Je veux dire, dans sa version métaphorique extrême certes, mais marquée au fer rouge... Celui d’un désastre cyclique, permanent, persistant, immuable ! Teutonique !
Oh je sais, certain d’entre nous, sont des comblés perpétuels, et profitant que la France s’est conduite moins chichement que d'habitude durant ces Jeux, je vous entends déjà vous assoupir et ronronner dans la chaleur éphémère des flambées d’automne ! Mais hélas, chers administrés, notre village n’est pas la France ! Non. Notre village n’est pas la Chine ! Notre village n’est pas la planète Mars ! Et rien, si l’on devait prendre un peu de hauteur, qu’on puisse désigner sur la carte du monde, d’un doigt altier et précis !
– Ah bravo M’sieur le Maire... Secouez-nous tout ça !
Bou diou ! Qu’on s’mette à danser !
Mais Monsieur le Maire ne veut pas danser. Non, Monsieur le Maire a bien mieux à offrir. Immensément mieux. Car il ne suffit pas de boire tout son saoul le vin des autres quand les vendanges approchent, n’est-ce pas, pour boire heureux à de futures unions, encore faut-il que quelqu’un veuille acheter le vôtre, de vin ! Et pour cela, faudrait-il qu'un jour, on parle de la vallée de la Malouette au-delà de la Malouette ! Pour cela, faudrait-il que la commune soit autre chose qu’une utopie cosmique en voie de désertification, et que vous et moi, bonnement, soyons restés vivants. Mais qui est encore vivant, ici ? De toute la copulation de ce charmant bourg lové dans la vallée, qui peut encore raconter l’histoire ?
Eh bien il se trouve qu'en ce jour glorieux, ne l'oublions jamais ! chers rescapés, Monsieur le Maire, grâce à son verbe prolixe et au mélange détonant de Suze et de Sauternes tièdes, allait convaincre ses administrés, et en une après-midi s'il vous plaît, de faire la nique, tant aux vignobles du Beaujolais, de la Bourgogne ou de la Touraine, qu’aux Chinetoques !
Et comment ?
Oh, tout simplement, en organisant à cet effet, les seuls Jeux dignes du XXIe siècle, des Jeux féroces, des Jeux sans demies mesures, des Jeux associés aux vendanges précoces de la Malouette, les « Olympiquettes » !
L’inepte proposition aurait dû faire mourir de rire ou de tristesse la joyeuse assemblée, produire un flop magistral évidemment, mais faut-il penser que les jeux étaient faits justement, l’assistance resta bouche bée devant l’expression démente de ce qui allait suivre. Nul n’osa élever la voix rappelons-le, les registres municipaux en témoignent là aussi cruellement, et l'insondable silence qui suivit, concédant au maire aviné une totale carte blanche, changea le sort de la planète, dans le sens tragique que l’on sait aujourd’hui.
– Tout comme moi, j'en suis certain, chers Malouettains ! chères Malouettines ! ces Jeux Olympiques, vous ont laissés insatisfaits n'est-ce pas, et le cœur entre deux chaises ? Me trompe-je ? Quand on songe qu’aucun jeune de la commune n’y participait autrement que devant son écran, je me dis comme pas mal de monde, excusez ma franchise légendaire, que tout ça ne pissait pas bien haut ! Mais croyez-moi, les Olympiquettes, ce sera tout autre chose, oh ça oui. Et pour commencer, nous allons nous débarrasser de toute cette fioriture qui n’a cessé de corrompre ce qui était au départ l’expression de la virilité la plus grossière. Mais bien sûr. Regardons l'histoire en face ! Un combattant athénien ne demandait pas : Heu, chef, on voudrait passer à la télé, montrez-nous le plan d’attaque et la boîte à pharmacie ! Ou : J’ai une crampe de lit, réveillez-moi plutôt dans quatre ans ! Non, un guerrier athénien sert les dents, comprime les abdos et court à la baston, éclairé par sa seule lumière intérieure, celle de sa communauté, certain qu’il est de se taper les plus belles, s’il revient entier des Dardanelles !
Bref, entendez-moi bien, pour faire court, aux Olympiquette, on ne courra que le cent mètres. Mais oui ! Un sac sur la tête et les mains attachées dans le dos ! Comprenez, tous les coups seront permis en contrepartie. Et particulièrement d’écrouler l’adversaire sur l’arrivée en vers pilé des bouteille de vin... de la Malouette ! Dois-je préciser que la totalité des épreuves étant de cette hauteur, seuls les survivants de chacune d’entre elles, pourront réellement participer aux épreuves suivantes, c’est une lapalissade évidemment, en béton armé ! Ho ho ho... Excusez-moi, c'est nerveux. Et quant au dernier de ces valeureux mercenaires, s’il en reste un, il sera nommé, Roi des Olympiquettes !
Alors Monsieur le Maire, déroulant le fruit amer de son désenchantement et de son addiction aux retransmissions patriotiques, tout comme de son oubli des jeux de l’enfance, où le but du jeu, c’est l’enfance lui-même, fit ce qu’il fallait pour que le nom de la Malouette, entre enfin dans l’histoire et les dictionnaires de guerre.
Pourtant, l’aspect le plus fou de cet événement n’était pas qu’un tel projet puisse germer dans un cerveau aviné, mais seulement d’avoir bénéficié de la plus petite chance de se réaliser. Or, on sait maintenant, que relayés diaboliquement par une obscure chaîne de télé locale, sponsorisée par une entreprise israélo-chinoise de blindage militaire, ainsi que par une nouvelle marque de soda sans fruit, les Olympiquettes, triviales et cruelles, comme la partie finale d’une fusée à étages, bondissant de quelques siècles en avant, ou en arrière, qui pourrait dire, allaient remplacer très vite les Jeux Olympiques bodybuildés en cours, agglutinant de plus en plus de téléspectateurs pavloviens devant les écrans.
Le clou des jeux, c’était sans discussion le concours d’injures. Réservé aux reporters sportifs, il montrait au grand jour le vrai refoulé de naguère. On n’était plus corrigé, humilié, ou ridiculisé, mais écrabouillé, sodomisé, émasculé, au sens propre comme au figuré. Le concours de tremblements et de hurlements de vainqueurs était réservé évidemment aux supporters, celui du lancer de seringues, aux médecins du sport, et le concours de flagorneries aux officiels du CIO et au personnel politique. Tout le monde pouvait enfin participer officiellement ! Quant au concours de consolation pour perdants, il consistait à chialer sur son sort devant les caméras. Seuls les téléspectateurs suicidés par compassion, décidaient, post mortem, des médailles attribuées.
La lutte des bœufs avait également beaucoup de succès. Des costauds s’affrontant à poil devaient s’entretuer à coups de claques sur le cul. Le vainqueur recevait autant de médailles qu’il avait tué d’adversaires et on le promenait pendant quatre ans avec ses breloques dans tous les salons agricoles de la planète, afin de faire peur aux enfants et d’aguicher leurs mamans.
Inutile de dire que certains pharmaciens de la vallée firent fortune en fourguant leurs vieux stocks de drogues en tout genre, ouvrant grâce aux retombées touristiques, une multinationale de faux produits bio et finançant en grande pompe toutes sortes d’officines censées résoudre la crise de santé publique qu’elles entretenaient par ailleurs. Et je ne dis rien des ravages de la guerre éternelle, celle de tous contre toutes, que cette soupe malodorante nourrissait de chacune de ses émanations.
Dans la manifestation paroxystique de la compète décomplexée qu’incarnait Les Olympiquettes, la cérémonie d’ouverture, baptisée héroïquement Génération future, ça passe ou ça casse ! dépassait en audace tout ce que les nigauds des jeux précédents avaient osé rêver. Car celle-ci consistait en un tir d'une centaine de mini-missiles d’où devaient s’extraire au dernier moment, en parachutes colorés, des gamins en bas âge. Leur déploiement multicolore dans la nuit des Jeux, ramenant des mômes cabossés, et bien souvent un vainqueur tétraplégique, était un moment de pure émotion. De pure émotion universelle ! serinaient les infos. En particulier pour les enfants survivants. Dont je fus le premier exemplaire, vous l’aviez peut-être deviné.
Précisons néanmoins que mon engin, fusant étrangement à l’horizontal depuis la Malouette, était allé se perdre sur une petite île du Pacifique, où quelques primatologues entêtés tentaient de reconstituer un sanctuaire de bonobos.
Ah les bonobos... Echapper à leurs jeux espiègles et leurs tendres filouteries, en voilà une véritable école sportive.