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Billet de blog 6 oct. 2017

La  question du franc CFA : sortir par la grande porte

Monnaie coloniale.Territoire colonial. Etat colonial. Développement colonial. Indépendance coloniale. Langues coloniales. Qu'est-ce qui ne relève pas du fait colonial en Afrique? Presque rien. Pourquoi combattre là, tout de suite, la monnaie et pas les langues, les frontières, la figure de l'Etat, etc? Et si le débat autour du franc passait complètement à côté de l'essentiel...

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Préalable 

Confusion. Désarroi. Désorientation. Épais brouillard. Tels sont les mots que j’utiliserais pour caractériser la situation de l’Afrique subsaharienne et l’ensemble des questions légitimes qui agitent l’opinion africaine, depuis près de dix, vingt, trente, quarante, cinquante, voire soixante ans.

La mission civilisatrice ayant porté ses fruits, les anciennes colonies devinrent, du jour au lendemain, de purs Etats dotés de Constitutions et d’Institutions venues tout droit des ex-puissances coloniales mille fois éprouvées.

Les purs Etats africains se retrouvèrent dans un vieux monde où ils apprenaient que, désormais, ce serait le temps de la « Démocratie » et du « Capitalisme », deux horizons jugés et proclamés indépassables. D’ailleurs, des instances internationales avaient été mises sur pieds pour vérifier que tout allait dans ce sens-là : ONU, FMI, Banque Mondiale, OMC…

Il fallait donc s’en tenir à cela. Il fallait marcher dans la voie qui nous était toute tracée, promise. Il fallait valider sans le moindre examen philosophique et politique  les formules telles que « élections libres et transparentes »,  « libre concurrence », « bonne gouvernance »,  « droits de l’Homme »,  « compétitivité », etc. Elles fascinaient l’opinion, agissant dans le continent africain comme une sorte de repère métaphysique et ontologique. Et pourtant !

Les purs Etats étaient, en toute liberté et égalité (quelle évidence !), censés concurrencer ces puissances séculaires qui avaient dessiné la carte du monde, inventé le système politique, culturel, économique, financier international que nous connaissons tous, qui avaient créé les lois qui gouvernent le commerce, la navigation, l’espace, la terre.

L’Afrique avait beau être le berceau de l’Humanité, vielle de 300.000 ans, il n’en demeure pas moins que c’est au lendemain des années 60 que le continent africain naquît dans sa forme politique contemporaine. Exception faite de la très chrétienne Ethiopie, et du Maroc, dans une moindre mesure.

Les purs Etats oublièrent qu’ils rentraient dans ce grand marché étatique mondial, avec des siècles de retard, et donc une inégalité absolue. Les purs Etats oublièrent qu’ils allaient commercer, contractualiser, coopérer avec des Etats qui avaient une vielle tradition du commerce (donc de banditisme, forcément !) entre Nations. Ils oublièrent, que chez eux, les caisses étaient à sec comme le sahel, pendant qu’ils avaient en face d’eux des Etats qui avaient déjà sérieusement pillé, accumulé, poussé la finance à un stade inimaginable.

 Les purs Etats avaient en face d’eux des Etats hyper capitalistes,  rationnels, techniques, militaristes aux intérêts bien établis. Eux n’étaient ni capitalistes, ni rationnels, ni techniques, et sans intérêts établis…mais il fallait qu’ils fassent comme si cela était déjà acquis.

 Il fallait jouer le jeu, se montrer indépendant, naturel, décomplexé. Il fallait montrer que la colonisation et l’impérialisme furent des détails de l’Histoire, que le développement des purs Etats ne dépendaient que de la « bonne foi », de « l’intégrité », de la « bonne gouvernance » de leurs dirigeants. Ce qui, en vérité, est une poignante plaisanterie.

 A partir des années 1990, on commençait à répéter la fameuse vérité sur mesure aux purs Etats : le non-developpement est la conséquence des « dictatures » africaines ;  la « démocratie » est la voie royale pour se développer. Des Etats coloniaux comme la France, par la voix de François Mitterrand, l’homme de gauche, avaient même entrepris de conditionner la fameuse aide au développement au degré de « démocratisation » des purs Etats.

S’il faut donc parler monnaie ou devise de façon sérieuse, il est nécessaire de s’extraire du cadre actuel, qui est le pur prolongement du cadre impérial du 19e siècle, puis colonial du 20e siècle. Discuter donc des aspects techniques, historiques, et culturels du franc CFA n’est ni intéressant, ni révolutionnaire. C’est dans l’ordre des choses.

Ainsi, je renvoie dos à dos les partisans de la stabilité économique de l’Afrique, et donc du maintien du franc CFA, aux partisans de la fin du franc CFA, adeptes d’arguments identitaires, souverainistes et mollement économiques. Ils font partie du même bateau sans regarder le même bord. Voilà leur unique différence.

                Y’a pas que la monnaie

Plus de 50 ans après les indépendances en Afrique, la monnaie est loin d’être le seul fait colonial qui subsiste encore dans les sociétés africaines. On peut citer en vrac : les territoires, les gouvernements, les langues, l’école, l’université, les religions, les présences militaires….Que sont  le Cameroun, le Sénégal, le Congo territorialement ? Ce sont des espaces occupés, délimités et nommés par les puissances impériales du 19e siècle.  Que sont le français et l’anglais, majoritairement parlés en Afrique ? Les langues des envahisseurs.

Je demande aux panafricanistes pourquoi s’attaquer au CFA, alors que chacun peut commencer par couper sa  langue, pour avoir un jour ou tous les jours, parlé en français ou en anglais ?

Le Franc CFA est une chose parmi mille autres  qui relève encore du fait colonial en Afrique. Dépecer cette monnaie en croyant déboulonner le dernier grand vestige, l’ultime figure de la colonisation, est un rêve d’enfant.

La monnaie coloniale ne constitue qu’une tête de cette hydre de Lerne qu’est l’impérialisme. D’ailleurs, le franc CFA depuis sa création, n’a cessé de « muter », de « s’africaniser », de se « décoloniser », en somme de « renaître » de ses propres cendres,  sans qu’on puisse affirmer que cela ait conduit à un changement de la réalité économique.

Il faut dire à nos panafricanistes anti-francs CFA, qu’avec ou sans eux, le franc CFA disparaîtra. Car, l’ennemi anticipe toujours. Le Maître a d’autres chaînes plus oppressantes et moins visibles.                                                                                                           

Posons-nous quelques questions, et tâchons d’y répondre sans gymnastique. En quoi la fin du franc CFA troublerait-elle l’ordre financier mondial ? En quoi la fin du franc CFA rendrait-elle le système financier plus juste ? Quel impact la fin de cette monnaie de singe pourrait avoir sur le Dominant-Dollar, sur l’Espiègle-Yuan, sur le Musclé-Euro ? Pas grand-chose ! La fin du franc CFA pourra faire plaisir à nos activistes, mais le sort des masses africaines ne s’en trouvera pas changé. La damnation est ailleurs.

Pour autant,  faudrait-il faire partie du camp des faux sages et vrais timides qui essayent de trouver quelques avantages à cette monnaie ? Bien sûr que non. On n’a pas à raisonner  sur une affaire aussi grave, comme de lamentables prébendiers, en essayant de répertorier les avantages et les inconvénients. Cette façon de penser et de parler économie est sans intérêt ni avenir.

L’acronyme franc CFA et l’argument de la souveraineté monétaire

Le franc CFA tel qu’on le connaît, est né à la fin de la deuxième guerre mondiale. Le 26 Décembre 1945, la France ratifie les accords de Bretton Woods et procède à sa première déclaration de parité au Fonds monétaire internationale (FMI). L’acronyme signifiait alors "franc des Colonies Françaises d’Afrique". Aujourd’hui, franc CFA veut  dire autre chose : "franc de la Communauté Financière Africaine" pour les Etats membres de l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA), et "franc de la Coopération Financière en Afrique Centrale" pour les pays membres de l’Union Monétaire de l’Afrique Centrale (UMAC).

Ce changement de dénomination ne veut strictement rien dire. Quelle est cette niaise subtilité qui fait en sorte que la même lettre d’un même acronyme, d’une même devise, traduit dans une seule et même langue, le français, renvoie à deux mots distincts : Communauté et Coopération ?  Que nos brillantissimes docteurs ès sciences économiques viennent me clouer le bec : n’y a-t-il pas forcément  de la coopération dans toute communauté, et toute communauté n’est-elle pas animée par des liens de coopérations? Qu’est-ce qui empêche l’UMAC d’être, elle aussi, une communauté financière et  l’UMOA d’être une coopération ?

La seule dénomination du franc CFA ayant du sens de 1945 à nos jours est « franc des Colonies Françaises d’Afrique ». Quoique, avec l’arrivée dans la jungle africaine des chinois et des pays émergents, ladite dénomination peut sembler un tantinet anachronique.  

On pourra, par décret, tant qu’on voudra, changer encore la dénomination ou plus tard, mettre fin à cette monnaie. Est-ce à dire que le « réel » sur lequel elle repose n’existera plus ? Faut-il délibérément confondre le symbolique et le réel ?  La fin du franc CFA ne mettra un terme ni au pouvoir extraordinaire des multinationales (y compris bancaires) en Afrique, ni à la présence frappante militaire franco-américaine, ni à la dépendance totale de l’Afrique envers l’Occident, ni au pillage systématique de l’Occident en Afrique.

L’argument de la souveraineté monétaire s’entend, mais il faut craindre qu’il soit non seulement daté, mais aussi un Pur gadget pour nos Purs Etats. Cet argument aurait bénéficié d’une once de crédibilité si l’ »Afrique » avait disposé de bombes nucléaires (véritable arme de dissuasion) capable de « terroriser » l’Occident….. Mais en l’état, le mot souveraineté n’est qu’un éventail de plus.

                       Devise : Liberté-Egalité-Fraternité-Franc CFA

La Patrie des Droits de l’Homme n’est pas à une contradiction près. Elle chante la liberté le matin et transpire l’oppression le soir.  Elle proclame l’égalité d’un côté et travaille au maintien des inégalités de l’autre. Elle stipule la fraternité dans ses textes et se comporte en ennemi dans la vie. Elle donne un sou-franc à l’Afrique, et elle se réfugie dans l’euro. Fallait-il que les révolutionnaires précisent Liberté pour les Français de sang ! Égalité pour les Français de souche ! et Fraternité entre Français uniquement ?

Que faut-il faire ?

Le combat sera extrêmement difficile et long. Ceux qui se contenteront de brûler quelques misérables espèces, pendant que l’ennemi qu’ils croient combattre gagne en force, sont nuisibles au vrai combat.

Le combat contre le franc CFA serait plus consistant et intéressant si sa dénonciation s’intégrait à une critique générale de l’ordre capitaliste, ou tout du moins du système financier international. Le combat contre le franc CFA serait plus stimulant intellectuellement s’il s’intégrait à une proposition POLITIQUE alternative et émancipatrice.

Je ne crois pas à un combat sans masse organisée, disciplinée, éduquée. Or, la situation actuelle des masses en Afrique est telle que, même dans le cadre d’une politique intérieure, il est impensable de faire quoique ce soit d’alternatif.

Les panafricanistes n’ont pas une critique sérieuse du monde tel qu’il est. Ils ne veulent qu’une chose : s’asseoir aussi à la table des Maîtres. Ils ont un souci de reconnaissance, pas d’invention. Ils aspirent  à une bonne place dans l’univers capitaliste (par nature exclusive).

 Hé bien, ils traîneront leur langue au sol éperdument. Ils réagiront plus qu’ils n’agiront. Ils seront l’éternel miroir pathétique et brisé de l’Occident.  Ils s’enfonceront dans des luttes d’identités, ils s’égosilleront à mettre en avant leurs singularités. Cette voie-là est le socle nécessaire à une recolonisation de l’Afrique, laquelle est d’ailleurs déjà en cours.

 Il est donc nécessaire d’intégrer cette question monétaire dans une perspective plus large et plus profonde. On ne saurait débattre du franc CFA dans les termes et les postures actuels. Ce serait faire du psittacisme ! Et quand bien même, d’aucuns sauront vraiment de quoi ils parlent, ce sera toujours à l’absence de tout « réel ». En d’autres termes,  comme disait le poète : «La vraie vie [sera] absente. Nous ne [serons] pas au monde.»  Conséquence : nous aurons cette économie-. Guidée par le FMI, soignée par la Banque Mondiale, aidée par les organismes de l’ONU, entretenue par les ONG, boostée par d’autres Etats, gouvernée par les Multinationales…..Et malgré toutes ces attentions, le mal sera toujours présent. Et accusera la corruption de miner l'Afrique. Non, ce n’est pas la corruption, du moins celle que l’on croit.

Il faut saper les fondements de notre « paisible » capitalisme. Le franc CFA y trouve ses véritables origines. Je ne crois pas, quoiqu’en dise nos tardifs économistes, que cette ignoble monnaie soit la cause de notre « sous-développement ». Elle est la conséquence d’une réalité politique et économique qui prévaut dans le monde depuis le 19e siècle, faisant expressément de l’Afrique, le continent à civiliser, à exploiter, à entretenir, à accompagner, à aider, à développer, à éclairer…

                                                                                                                                                                    Charles Tsimi

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