Frappes aériennes au Tchad et vue terrestre des" gilets jaunes"

On lit dans la presse que de nouvelles frappes aériennes de l'armée française ont encore eu lieu hier dans le Nord-Est du Tchad contre une colonne rebelle tchadienne en provenance de Libye.

1) 25 octobre 2018, sommet extraordinaire de la Cemac (Communauté économique et monétaires de l'Afrique Centrale) à N'djamena au Tchad. A l'ordre du jour:les prescriptions du FMI pour une sortie de crise dans la sous-région.

2) Début décembre 2018, dans la foulée du voyage "d'affaires" d'Alexandre Benalla, la France  octroie un prêt de quarante millions d'euros pour payer les salaires et les retraites des fonctionnaires. Trente millions consacrés aux salaires de près 90.000 fonctionnaires civils tchadiens et dix millions pour éponger trois mois d'arriérés mois de retraites. Durée du prêt : 20 ans à taux préférentiel.

3) 22 décembre 2018, le président Emmanuel Macron se pointe au Tchad. Il est reçu par le président Idriss Deby, qui déclare dans un discours que : "La seule force aujourd’hui qui fait face au terrorisme au Sahel, c’est la force française". Merci qui? Merci la France. Idriss Deby a soutenu que "si la crise libyenne n'est pas réglée [ils auront] encore longtemps à lutter contre le terrorisme."  Cependant, Idriss Deby  ne nous a pas éclairé sur les origines de cette "crise libyenne afin que les responsabilités soient établies. Le tchadien Deby a seulement poursuivi son propos en déclarant que: "Imaginez dans quelle situation nous serions si la France n'était pas intervenue au Mali et en Centrafrique."  Merci à la France pour ses bons et loyaux services. Le président Tchadien nous a demandé d'imaginer ce que serait le Mali, la Centrafrique, le Tchad et compagnie sans l'intervention de la France. Avec des Deby-les à la tête de ces "Etats", la situation serait exactement la même chose: les masses au fond d'un profond trou noir. 

Quant à Macron, il a fait savoir "l'engagement de la France pour renforcer la coopération régionale" et a indiqué qu' "[qu'ils seront] en particulier présents pour accélérer le soutien de l'Union européenne : 55 millions d'euros doivent être débloqués. La France fera en sorte que ce soit rapide". Merci qui? Merci la France. Merci l'UE. 

4) Benalla et son projet industriel de 250 millions d'euros au Tchad. Quelle idée d'aller investir dans un pays menacé par la sécheresse et les terroristes!Bref....admirons le dévouement des uns et des autres.

5) 4 Janvier 2019, des avions de combat français procèdent à des frappes aériennes dans le nord du Tchad pour repousser un convoi de combattants de l'Union des forces de la résistance (UFR), un groupe armé tchadien provenant de Lybie. L'armé tchadienne disposant des flashball à la place de vraies armes, le recours à l'ancienne puissance colonisatrice est "inévitable" et surtout "bien indiqué". Pour la petite histoire, l'Union des forces de résistance est dirigée par Timane Erdimi, présenté comme par certains un neveu du chef de l'Etat tchadien.  

Deux jours plus tard, la France récidive ses frappes aériennes " à la demande des autorités tchadiennes". Entente parfaite entre ces deux pays. A quoi servent les autorités tchadiennes si elles ne peuvent plus plus payer fonctionnaires et retraités, si elles ne peuvent plus créer des emplois pour les jeunes, si elles ne peuvent plus défendre le territoire, si elles ne peuvent plus avoir une armée capable de se défendre contre des ennemis dotés de 40 pick up? Que gagne la France dans tout ça? Pure charité! Pur amour des tchadiens! des maliens! des centrafricains!  Elle ne gagne strictement rien....Bien au contraire, elle se dépense, dépense son énergie, son argent, etc.

Le panafricaniste Idriss Déby n'a pas fait appel aux armées des Etats voisins ou lointains, mais africains. Sans doute, ceux-ci sont trop faibles à son goût, autant mieux s'en remettre à qui de droit. Et comme l'immortel Victor Hugo le disait dans son Discours sur l'Afrique en 1879 : " Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez là. A qui ? à personne....Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Où [Idriss Deby et son frère] apporteraient la guerre, apportez la concorde." 

Récapitulons. Au Tchad, rien ne va.  Sans l'armée française qui frappe en l'air, sans les conseils du FMI pour plus de maîtrise de la dépense budgétaire dans un pays qui manque de tout, sans les prêts, les "aides", les dons de l'Union européenne et d'autres bailleurs, aux conditions plus qu'opprimantes, sans Benalla et son projet industriel..... le Tchad ferait partie des espèces en voie de disparition, tout comme son Lac éponyme, dont la superficie est passée de 25 000 km² dans les années 1960 à environ 3 000 km² de nos jours. 

"Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! Faites des routes, faites des ports, faites des villes; croissez, cultivez, colonisez, multipliez." Il est évident que Victor Hugo n'a pas prêché dans le vide.

Quant aux "décolonialistes" de France, largués et perdus comme jamais, ils poursuivent leur bataille afrotopique (Felwine Sarr), leur bataille Afropolitanique (Achille Mbembe), leur bataille de cheveux, leur bataille d'apparence, leur bataille de teint, leur bataille de "consommateur black".  Et la gauche? Ah la gauche française. Internationaliste par le cœur, colonialiste dans la tête, et nationaliste dans les actes.

Dans ce beau climat de recivilisation, de recolonisation, ou de colonisation tout court, apparaissent de sympathiques "gilets jaunes" qu'il faut "soutenir" à tout prix. On nous parle alors de luttes de classe (Les gilets jaunes sont avant tout en mouvement , par Bruno Amable)....Expression devenue, à la longue, trop insignifiante. Mais enfin, pourquoi pas, admettons qu'elle est là la lutte des classes, avec les "gilets jaunes" incarnant la figure du prolétariat.  Le problème, avec ce prolétariat en gilet jaune est qu'il conteste un point fondamental de l’analyse, à savoir : Les prolétaires n'ont pas de patrie.

 Les "gilets jaunes", eux, ont bel et bien une patrie. Ils sont prêts à la défendre, à défendre "ses intérêts". Or, si on creuse les intérêts de la patrie France, on tombe inévitablement sur la vérité d'un Victor Hugo, donc sur l'exploitation historique et présente d'autres peuples. La lutte des classes, avec pour prolétaires les gilets jaunes, est une lutte qui a déjà eu lieu et qui ne cessent d'avoir lieu en Occident. On sait comment elle se solde. On sait aussi que l'humanité ne peut rien de déterminant, de solide, de résolument émancipateur de cette lutte de classe là.

Les luttes de classe non communistes sont des luttes de positionnement bourgeoise...ce sont des luttes du salariat des nations avancées pour le salariat des nations avancées. Dans leur manifeste, Marx et Engels écrivent à juste titre: "Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité." Tout le contraire des gilets jaunes. Certains nous disent, mais il faut changer le mouvement de l'intérieur, ce mouvement n'est qu'à ses débuts, il faut soutenir ce mouvement, sinon c'est l'extrême droite qui va rafler la mise. Ils ont peut-être raison. Ce chantage ne laisse personne insensible. Mais en ce qui nous concerne, nous n'agirons pas dans l'urgence de peur de.....perdre la mise.  

 

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