Charles Kabango
Citoyen
Abonné·e de Mediapart

223 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 avr. 2022

Embargo ou autodafé sur la littérature russe?

On dit en Occident que Poutine est fou. Idiotie manifeste de ses "frères" ennemis! Crise de la raison, de la pensée critique! S'il faille d'abord transformer un ennemi en fou pour l'affronter, c'est le signe d'une perdition, d'une incapacité à l'affronter à armes égales. M'enfin, et si Poutine était un romantique...un éminent lecteur, quelque peu fondamentaliste de Dostoïevski.

Charles Kabango
Citoyen
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'opposition, appelons ça ainsi, entre la Russie et l'Europe est une vielle affaire. Le conflit russo-ukrainien n'est qu'un motif et nullement la toile de fond.  Pour s'en convaincre, il suffit de lire Dostoievski, dans son Journal d'écrivain.

Or, dans notre monde occidentale, terre promise de l'illettrisme, de l'aveuglement, donc de la servitude, plus personne ne lit.  Qu'est-ce que lire? Déchiffrer; décoder; prendre connaissance; recueillir....Qu'on se garde de considérer ceci comme une vaine provocation ou comme une prétentieuse phrase de conservateur nauséeux confiné dans le c'était-mieux-avant

Dans sa prétendue quête de paix, la commission européenne, soutien de l'administration américaine, envisage un embargo totale sur le gaz russe, le pétrole, le charbon... Il s'agit en somme de mettre l'économie russe à terre, selon le voeu trop vite prononcé par Bruno Lemaire. On s'imagine alors en occident qu'une économie russe détruite serait le commencement d'une nouvelle ère de la Pax Europa. Cette logique occidentale n'a fait ses preuves nulle part, même pas en Somalie. Les sanctions américaines contre ce pays n'ont jamais ramené cet "Etat voyou", reprenons la terminologie américaine, dans le droit chemin. 

On suppose que Poutine soit fou: manière d'indiquer au monde entier que ses déclarations ne sauraient être prises en compte. Sa parole ne vaut rien. On ne discute pas avec un fou: on l'interne.  On affirme qu'il s'agit d'un criminel de guerre: manière d'indiquer au monde qu'il faut le liquider de suite. Deux affirmations qui se contredisent pourtant. Si Poutine est fou, en vertu de l'irresponsabilité pénale des malades mentaux, il ne pourrait être un criminel de guerre. Et si Poutine est un criminel, ne serait-il pas logique de voir dans les écrits de  Dostoievksi et de bien d'autres la source du "Mal" ?  A quoi sert un embargo sur le gaz russe? Et si Poutine était davantage inspiré  par les génies russes que par le sous-sol de son pays?  Le monde libre serait-il prêt à sanctionner la littérature russe via un autodafé ? Si on a pu exclure de simples athlètes, je me demande ce qu'attend le monde occidental pour interdire la lecture des grands auteurs russes, que personne n'a encore décrété comme fou, criminel et idiot.

Dans  Journal d'un écrivain, Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski  a écrit un article intitulé Guerre datant d'Avril 1877. Nous sommes alors en pleine guerre russo-turque et la Russie tsariste  ambitionne de libérer les peuples slaves en révolte sous le joug de l'empire Ottoman. Aujourd'hui, c'est la Russie de Poutine qui ambitionne de dénazifier et démilitariser l'Ukraine (voisin qui regarde trop du côté de l'OTAN, de l'empire américain)  et par le même coup, de libérer le Donbass. Ceteris paribus...

Dostoïevski commence son article ainsi:

« La guerre ! La guerre est déclarée ! » s’écriait-on chez nous, voilà deux semaines : « Elle est déclarée, soit ! Mais quand commencera-t-elle ! », demandaient certaines gens, anxieux

Quelques « sages », pourtant, ne peuvent croire que ce soit possible. Leur instinct leur dit que cela est, mais, malgré tout, leur incrédulité persiste: « La Russie ! mais comment peut-elle ? Comment ose-t-elle ? Est-elle prête, non seulement au point de vue matériel, mais intérieurement, moralement ? Il y a l’Europe, là ! Et qu’est-ce que la Russie ? C’est un bien grand pas pour elle ! ».

Je voudrais brièvement m'arrêter sur la connaissance très approfondie qu'a Dostoïevski des âmes et nations de son continent. Et, décidément, les préjugés ont bel et bien la vie dure. 

On a appris, il y a quelques jours, que plus de 80% de la population russe soutient l'action Vladimir Poutine. Force est de reconnaître qu'on n'est donc pas très loin de ce qu'écrivait Dostoïevski en son temps: 

Le Peuple, lui, croit. Il est prêt. C’est le peuple lui-même qui a voulu le guerre, — d’accord avec le Tzar. Dès que la parole du Tzar eut retenti ; le peuple se pressa dans les églises, par toute la Russie. En lisant le manifeste impérial, tous les gens du peuple se signalent en se félicitant de voir venir enfin, cette guerre. À Pétersbourg comme ailleurs.

Les paysans, eux, offraient de l’argent ; voulaient même vendre leurs charrues. Mais, tout à coup, ces milliers d’hommes s’écrièrent d’une voix unanime : « À quoi bon de l’argent ! À quoi bon vendre nos charrues ! Allons nous-mêmes faire la guerre ! »

On a décrit Poutine comme un homme seul. Isolé. Tant à l'intérieur de la Russie qu'à l'extérieur. BHL voulait en faire un paria. Les fins connaisseurs de la Russie nous ont même dit que l'heure était venue pour un coup d'Etat. Il est clair qu'aucun de ces bavards médiatiques n'arrivent à nous éclairer Dostoïevski sur le peuple russe en contexte de guerre.

A quoi bon de l'argent!  C'est sans doute ce que doivent se dire ces russes à l'annonce du gel de leurs avoirs par les occidentaux. Je crains pour l'Occident qu'elle ait confondu le cas russe au cas ivoirien. Et il faudra bien se préparer, lorsqu'on aura bel et bien fait tomber l'économie russe, s'attendre à ce que les millions de russe aillent eux-mêmes faire la guerre. La diplomatie des sanctions a brisé certains Etats à vie, mais elle n'a jamais fonctionné, elle n'a jamais ramené la paix nulle part. 

Au cessez-le-feu, les diplomates devraient penser à un cessez-les-sanctions. Car, il suffit de regarder en Afrique, pour savoir qu'il n'y a pas que les bombes qui tuent les innocents. La famine et les maladies défigurent et tuent aussi des millions d'humains sur notre terre. La sanctification du malheur ukrainien, ai-je déjà dit, dans un précédent article, est une négation du monde, de la promesse universaliste vers laquelle nous devons nous tourner. 

Reprenons l'article de Dostoïevski dans lequel, plus loin, il écrit:

Quoi qu’il en soit, ils (les fameux  "sages" russes contre la guerre)  croient toujours à leur force. « Ils vont faire une promenade militaire ! » disent-ils maintenant en parlant de nos soldats. Il n’y aura pas de guerre. Tout au plus des « manœuvres de campagne » qui coûteront plus cher, des centaines de millions de plus que les « grandes manœuvres » ordinaires. Ah ! s’il pouvait arriver que nous soyons battus, qu’il nous fallut bien accepter la paix dans des conditions désavantageuse, comme ils triompheraient les « sages » ! Et nous serions humiliés et bafouée par eux pendant des années. Grâce à eux surgirait un nouveau nihilisme, négateur comme le premier de la patrie russe. La jeunesse cracherait encore sur son drapeau et sur ses foyers, déserterait ses familles, ânonnerait encore comme des leçons apprises des dithyrambes sur la grandeur européenne écrasant la bassesse russe. Ce serait, d’après elle, un devoir pour la Russie que de se faire aussi petite, aussi insignifiante que possible. — Mais non ! Il nous faut la guerre et la victoire. Avec la victoire viendra la parole nouvelle ; la vraie vie de notre pays commencera et nous ne serons plus endormis par des radotages faussement raisonnables comme avant.

L'écrivain russe moque ses compatriotes pacifistes pour qui se serait un devoir pour la Russie que de se faire aussi petite, aussi insignifiante que possible. Eh bien, le problème aujourd'hui encore il est là. L'occident a voulu la Russie se fasse petite. Nul ne se demande d'ailleurs pourquoi la fin du pacte de Varsovie n'a entrainé la fin de l'OTAN? Aujourd'hui, pour être bien vu, il faut avant toute chose dire que c'est la Russie qui a agressé l'Ukraine et est fautive. Ceci relève du pur sentimentalisme et de l'escroquerie. S'il est un pays aujourd'hui agressif dans le monde, ce sont les USA. Ceci ne relève pas d'un anti-américanisme, mais de faits. Avec plus  de 700 bases militaires dans près de 80 pays, les USA mènent une politique militaire qui n'a rien de défensive. Que le rapprochement entre Kiev et Washington agace Moscou, quoi de plus normal. Certains arguent alors que l'Ukraine est souveraine, s'allient et s'acoquine avec qui elle veut. Il s'agit ici ni plus ni moins que d'une pétition de principe. l'Ukraine est un pays en crise politique et étatique depuis des décennies. L'immixtion des USA dans la politique intérieur de ce pays a été à plusieurs reprises attestée. L'agression de l'Ukraine est une réalité géopolitique ancienne. A l'Ouest et à l'Est.  

Bien. Poursuivons avec l'auteur des Démons: 

Nous, nous pouvons nous fier à notre colosse, à notre peuple. Le début de cette guerre populaire a montré que rien chez nous n’est pourri, corrompu, comme le prétendent nos « sages » qui ne songent peut-être qu’à eux-mêmes. Ces « sages » nous ont rendu un service réel. Ils ont complètement rassuré l’Europe au sujet de nos forces. Ils répétaient à l’envi qu’en Russie il n’y avait pas de sentiment national, que nous n’avions pas de peuple à proprement parler ; que notre peuple et ses prétendues idées n’existaient que dans l’imagination de quelques rêveurs moscovites ; que nos 80 millions de paysans n’étaient que de vagues contribuables indifférents et abrutis par l’alcool ; qu’il n’y avait aucune solidarité entre le peuple et le Tzar et que seuls les exemples des cahiers d’écriture faisaient allusion à cette mauvaise plaisanterie ; que tout, en Russie, était démoli ou rongé par le nihilisme ; que nos soldats jetteraient leurs fusils et se sauveraient comme des troupeaux de moutons ; que nous n’avions pas de vivres et n’attendions qu’un prétexte pour reculer ; que nous supplions même l’Europe de nous fournir ce prétexte. Voilà quelles étaient les convictions de nos « sages ». Toute l’Europe s’écria ! « La Russie se meurt ! La Russie n’est plus rien, ne sera jamais plus rien. »

Oui, par la voix de Bruno Lemaire , elle s'écria encore : Guerre économique et financière totale à la Russie

Les cœurs de nos ennemis tressaillirent d’aise ; (...) ; et plus que tout autre tressaillit d’aise, le cœur de Beaconsfield. On lui promettait que la Russie supporterait tout, les avanies, les affronts, sans vouloir jamais se déterminer à faire la guerre. Tous se réjouirent de penser que la Russie n’avait aucune importance. Ils ne remarquèrent pas le principal : l’alliance du Tzar avec son peuple. Ils n’ont omis rien que cela !

Il suffit de lire la presse, d'écouter la radio, de regarder la télévision, pour se rendre compte que journalistes, politiques, généraux, intellectuels de service, électeurs ....tressaillent en effet d'aise à la moindre nouvelle venant du champ ukrainien faisant état d'un soldat russe capturé, d'un tanker abandonné. Le moindre ragot pouvant servir à ridiculiser l'armée russe est surexploitée. A défaut d'avoir envoyé ses propres soldats en Ukraine, l'Occident, disons-le a su mener une guerre d'informations quasi parfaite à la Russie.  Aujourd'hui, face à une Ukraine saccagé et des millions d'habitants déplacés, on continue sans honte de tenir un discours de victoire aux ukrainiens. Quelle victoire? 

L'Ukraine a été sacrifiée par l'Occident. Elle n'a pas résisté, mais collaboré à sa propre désagrégation. Quant à la Russie, on a beau comprendre son discours anti-OTAN, ses objectifs lors de cette campagne ukrainienne furent un brin flous. Elle n'a  Russie n'a rien engrangé de considérable si ce n'est la sympathie de ceux qui rêvent d'un nouvel ordre mondial. Il s'agit d'un conflit sans victoire et sans défaite. Sauf si on élargit le spectre, et là,  il va sans dire que la victoire revient aux USA et la défaite à l'Europe. La Russie maintient sa position fragile (pauvreté de sa population), mais exceptionnel (puissance militaire, scientifique-spatiale). 

Ils (les "sages" ne comprennent rien à la Russie ! affirme Dostoïevski. Cette phrase pourrait également s'appliquer à tous ces spécialistes de radio-télés qui produisent en continue des analyses et des avis sans avoir mis les pieds sur le terrain, sans avoir eu un entretien avec le commandement russe.   

Ils ne saisissent pas que même si nous perdons quelques batailles, nous vaincrons, malgré tout grâces à l’unité de l’esprit populaire et à la conscience populaire : nous ne sommes pas la France, qui est toute dans Paris ; nous ne sommes pas l’Europe qui dépend entièrement des bourses de sa bourgeoisie et de la tranquillité de ses prolétaires, achetée pour une heure au prix d’énormes efforts accomplis par ses gouvernements. Ils ne savent pas ... leurs millions ni les multitudes de soldats de toutes les puissances coalisées ne pourront nous obliger à faire ce que nous ne voulons pas faire et qu’il n’y a pas une force comme la nôtre sur ce globe.

Le malheur, c’est, que ces paroles feront rire non seulement en Europe mais chez nous. Quelques uns de nos compatriotes, intelligents et avisés en n’importe quelle autre circonstance, méconnaissent entièrement l’esprit et la puissance de leur pays. Et pourtant la tactique européenne ne peut rien contre nous. Sur notre terre russe, qui diffère tant du reste de l’Europe, la tactique a dû progresser dans une direction toute autre, et toutes les armées de l’Europe se heurteraient chez nous à une force insoupçonnée ; et que faire contre notre sol illimité et l’union entière du peuple russe ? (...)

 L’Europe se briserait contre notre résistance. Jamais elle n’aurait assez d’argent et jamais elle ne saurait assez s’organiser, divisée comme elle l’est, pour nous vaincre.

De l'avis des experts, par son invasion de l'Ukraine,  Poutine est parvenu à unifier l'Europe et donner un sens, une raison d'être à l'OTAN: quel enfant peut croire à pareille sottise? Si l'unité de l'Europe est fondée sur Poutine ou l'anti-poutinisme ou la Russophobie autant dire qu'elle est fondée sur le néant.  L'unité contre un fou: sacrée et "sage" unité européenne, n'est-ce pas?  Mais lorsqu'il a fallu aller soutenir les italiens en pleine épidémie, les bons européens ont laissé faire l'armée russe. Quant à l'OTAN....après avoir bombardé la Libye de Kadhafi sous mandat de l'ONU, elle aura accompagné l'Ukraine dans une espèce de suicide assisté et acclamé.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal — International
Plusieurs morts lors d’une fusillade à Copenhague
Un grand centre commercial de la capitale danoise a été la cible d’une attaque au fusil, faisant des morts et des blessés, selon la police. Un jeune homme de 22 ans a été arrêté. Ses motivations ne sont pas encore connues.
par Agence France-Presse et La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Cochon qui s’en dédit
Dans le cochon, tout est bon, même son intelligence, dixit des chercheurs qui ont fait jouer le suidé du joystick. Ses conditions violentes et concentrationnaires d’élevage sont d’autant plus intolérables et son bannissement de la loi sur le bien-être animal d’autant plus incompréhensible.
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Face aux risques, une histoire qui n'en finit pas ?
[Rediffusion] Les aliments se classent de plus en plus en termes binaires, les bons étant forcément bio, les autres appelés à montrer leur vraie composition. Ainsi est-on parvenu en quelques décennies à être les procureurs d’une nourriture industrielle qui prend sa racine dans la crise climatique actuelle.
par Géographies en mouvement