Que veut dire "soutenir les gilets jaunes"?

64% des Français soutiennent les Gilets jaunes. Excellent! Que veut dire "soutenir" les "gilets jaunes"? Que soutiennent-ils exactement?Les idées, la stratégie, les têtes d'affiche, l'antimacronisme, le RIC, le ressentiment, etc?

Samedi 17 nomvembre, Samedi 17 nomvembre,

 

Qu'est-ce le"gilet jaunisme"?

Convoquons l'histoire de cette affaire. Elle est si récente que même un amnésique peut y voir clair. Tout est parti d'une taxe sur le carburant et d’automobilistes excédés, pour qui la voiture n'est pas qu'un vulgaire machin pollueur mais un outil sans lequel il serait impossible de vivre.  Quasi impossible de travailler, quasi impossible d'emmener ses enfants à l'école ou chez le médecin. Quasi impossible de faire ses courses. Quasi impossible de séquencer sa vie, d'aller où l’on veut ...A moins d’accepter de revenir cent ou deux cents ans en arrière, et donc de vivre comme certains africains aujourd'hui qui font des kilomètres à pieds, pour aller à l'école; qui font des kilomètres, bassines sur la tête, pour trouver un peu d'eau, à peine potable mais buvable, qui marchent durant  des heures pour aller cultiver manioc, igname, arachide, maïs dans leurs champs. Mais bon,  nous sommes dans la cinquième ou septième puissance mondiale, ça change tout. Radicalement.

Ces automobilistes (travailleurs) exaspérés, pour manifester leur mécontentement, ont pris ce qu'ils avaient sous la main, à côté du frein à main, ou plus exactement dans le coffre de leur voiture : un gilet de sécurité, le fameux gilet jaune. 

Un "gilet jaune", originellement, est donc un automobiliste (ou travailleur) qui a dit non à la taxe carbone. Il n'en peut plus de cette autre taxe. Alors, il va protester pour l'abrogation de cette taxe. Cependant,  il s'agit là d'une définition complètement dépassée du "gilet jaune". Très vite, le mouvement, porté par toute la France, a pris une autre trajectoire. Il est devenu anti taxe, anti fiscal. Nous avons donc eu droit aux libéraux du Figaro et d'ailleurs qui ont salué le mouvement des "gilets jaunes" au nom des impôts:

- Pourquoi les Français doivent se mobiliser contre la hausse de la fiscalité (12/11/2018). (Figaro)

La fronde contre les impôts, une longue tradition française (Figaro)

- Impôts : les raisons de la colère (Figaro)

Les gilets jaunes en ont assez des taxes (Express)

Eric Brunet, éditorialiste de BFM TV fut l'un des premiers et authentique "soutien" des "gilets jaunes. Il faut s'en souvenir. Ce cireur de pompe des oligarques n'était pas devenu subitement partisan de la révolution égalitaire, d'un monde juste. Son soutien était fort calculé et fort idéologique.Il avait les éléments qui lui permettait de croire que nous étions en face des gens qui ont d'autres chats à fouetter que renverser les capitalistes et leurs idées.

Plus tard, on s'est aussi aperçu que le mouvement est fondamentalement anti-macron. Macron démission pouvait-on entendre lors manifestations. Un tel mot d'ordre a pu rassembler aussi bien la gauche, la droite, et leurs extrêmes. Ce fut la convergence des luttes. La convergence des "extrêmes et des mitoyens. Pour le meilleur, ça reste à prouver, mais surtout et manifestement pour le pire (avenir immédiat). La définition du "gilet jaune" est sans cesse fuyante, nous dirions même qu'elle est résolument En Marche et relève, elle aussi du  En même temps macronien. Macron, synthèse de Sarkozy et d'Hollande. Les "gilets jaunes", avenir ou désir en commun du Front National et de la France Insoumise. 

Certains commentateurs ont essayé de nous donner une explication, une définition. Ils nous ont dit que "gilets jaunes" sont, en fait, la France des invisibles, et plus essentiellement, la France des souches. Celle qui a été chassée des banlieues par l'immigration, celle qui a été abandonné par "ses élites" au profit des "migrants", des populations immigrées ou d' "autres minorités kulturelles"....Les "gilets jaunes", pour eux, sont les grands malheureux de l'univers, les grandes victimes de la mondialisation qu'il faut écouter. C'est sur cette base que des gens comme Finkielkraut, Zemmour, Rioufol se sont enthousiasmés. C'est sur cette base explicative que les fascistes de Le Pen, les réacs de Dupont-aignan ont soutenu le mouvement. Hélas, on ne pourrait véritablement réduire les "gilets jaunes" à ça.

Pour d'autres commentateurs, les "gilets jaunes" étaient la France d'en basinvisible, mais surtout invisible aux yeux de Macron, de l'Union Européenne, du libéralisme. Ces commentateurs, de gauche et d'extrême gauche pour la plupart, ont alors clamé que "gilets jaunes"= contre l'injustice fiscale,  "gilets jaunes" =contre l'injustice tout court. Sur Mediapart, on a eu d'ailleurs les articles les plus délirants à ce sujet, on a même eu droit à un cénacle d'intello qui ont signé une tribune pour nous faire du chantage: si vous ne soutenez pas les "gilets jaunes", hé bien l'extrême droite va rafler la mise, gens de gauche, "soutenez les "gilets jaunes". Misère! Autrement dit, les "gilets jaunes" sont des consciences  fragiles, enfantines à qui on peut vendre n'importe quel bobard, il suffit juste d'être là le premier: démarche éminnement électoraliste, comme seule la gauche française a le secret. Dans ce même camp de la gauche, il y a eu Mélenchon l'enchanteur qui nous a sorti sa sous-théorie de la révolution citoyenne, dans laquelle on peut maintenant deviner, grâce aux événements du week end dernier, que brûler la maison secondaire d'un corrompu président de l'Assemblée Nationale est anti-révolutionnaire une régression du mouvement. L'Obs-cène a eu tort de le magnifier en Robespierre.

 

Jean-Luc Mélenchon, déguisé en Robespierre, est en une de L'obs. L'Obs Jean-Luc Mélenchon, déguisé en Robespierre, est en une de L'obs. L'Obs

Que ce soit du côté des Finkielkraut et Marine ou du côté  des Todd et Mélenchon, tous s’accordaient sur un point, les "gilets jaunes" sont des gens aux fins de mois difficiles. Et là, dès que les people ont entendu que des gens souffraient dans le pays, et qu’ils ne réclamaient qu'une banale augmentation du smic, ils sont tous devenus "gilets jaunes" de cœur et c'est ainsi que la France est entrée dans un grand moment compassionnel (qui a conduit au Grand débat Nationaliste), émotionnel.

A ce sujet, il faudra reconnaître que le gouvernement de Macron n'a pas toujours été d'une grande "méchanceté" à l'égard des "gilets jaunes". Je me rappelle qu'au départ, certains membres du gouvernement se donnaient un mal de chien  à distinguer "gilets jaunes"et "casseurs". Il ne fallait surtout pas amalgamer, il fallait surtout montrer qu'on est disposé à parlementer avec les "vrais-gilets-jaunes-républicains-non casseurs"....La suite des événements a démontré, ce que nous autres savions dès le début, impossible de distinguer les "gilets jaunes" de quoi que ce soit. La confusion règne et l'emporte sur tout. Et personne n'a la réponse à la seule question qui vaille en pareille circonstance: qu'est-ce que le "gilet-jaunisme" ? Qu'est-ce qu'un "gilet jaune"?  Impossible d'y répondre. Eric Drouet donnerait une définition, que tout de suite, il se ferait talocher la nuque ou tirer la barbe par la binoclarde Jacline Moraud. Celle-ci oserait définir l'esprit "gilet jaune",  qu'elle se ferait traiter de "salope" par "d'authentiques" "gilets jaunes" anonymes sur la toile. 

En résumé, il est impossible de définir exactement ce qu'est un "gilet jaune". Aucun texte, aucun manifeste n'a été rédigé par les acteurs afin d'éclairer quelques lanternes, afin de mettre un terme à certaines polémiques inutiles qui les concernent: Les "gilets jaunes", mouvement droite ou de gauche? Les "gilets jaunes", racistes ou pas racistes? Antisémites ou pas antisémites?, etc. Comme si la France, ses "représentants" ou  plus exactement l'Etat français pouvait se targuer d'être un modèle à suivre en matière d'égalité.... raciale. Fermons cette parenthèse.

Lorsqu'on nous prie de bien vouloir  ''soutenir les gilets jaunes" (comme si nos écrits, nos engagements quotidiens, nos trajectoires, nos positions politiques , nos histoires ne démontraient pas suffisamment que nous sommes fondamentalement du côté du prolétariat,du mouvement qui veut renverser la marmite), on nous exhorte en fait au vide. Ce qu'il faudrait, ce qu'on gagnerait à faire: exhorter ces "gilets jaunes" à soutenir l'idée communiste telle que présenté par Marx et ses camarades de la Ier Internationale. 

Lorsqu'on nous informe que plus 50% des Français  soutiennent les "gilets jaunes", eh bien, ça ne veut pas dire grand chose. On ne nous renseigne pas exactement sur l'orientation politique que souhaite la "majorité" des "Français".  La preuve: pendant qu' Aude Lancelin se félicite de ces sondages qui démontrent que les français "soutiennent" toujours autant les gilets jaunes, un autre sondage nous apprend que la popularité de Macron remonte, et que, si l'élection présidentielle devait se rejouer dimanche, Jupiter l'emporterait devant Marine Le Pen (encore!). En même temps "gilets jaune", en même temps Macron, en même temps Marine Le Pen...... La gauche dans tout ça? Elle continue sa prostitution historique.

 

Ce que "soutenir les gilets jaunes" veut dire

Le "soutien" des personnalités politiques, médiatiques, artistiques, intellectuelles, sportives aux "gilets jaunes" est un véritable manifeste d'insignifiance ou de boboïsme. La question du soutien des "gilets jaunes" est une non-question. On ne va pas demander à des gens qui se battent pour qu'un autre monde Puisque nous ne savons pas exactement ce qu'est le "gilet-jaunisme", soutenir les gilets jaunes s'apparente à un commandement biblique, un dogme, un vœu pieux, une oraison presque funèbre : Tu honoreras les gilets jaunes ou Tu ne t'opposeras point aux "idées" des Invisibles, ils sont la vérité, le chemin de la vie.

Pour un bourgeois, un oligarque, un parlementaire fossilisé, un présentateur télé, un ex-mafieux, un ex-président....''soutenir les gilets jaunes" revêt surtout un aspect compassionnel. Rien à voir avec la politique. Le "soutien" de toutes ces hautes et belles âmes vise donc endormir les "gilets jaunes", comme de purs enfants. C'est une manière de stopper net le débat sur l'égalité à échelle de l'humanité. Car, il faudrait pouvoir s'expliquer sur un refus de "soutenir" ceux qui travaillent et n'arrivent pas à terminer le mois convenablement. Ces bourgeois "soutiennent  donc les "gilets jaune" de la même manière qu'un humanitaire soutient la misère en Afrique. Au fond ce n’est pas la France avécu ses fondements économiques et politiques, ni le monde, que l’on souhaite bouleverser...On bouleverse simplement son langage, ses tics.

« Le soutien aux gilets jaunes » est la preuve que le capitalisme est humain. Qu'il faudra compter avec cela. D'ailleurs, en fin d'année 2018, certains patrons, sur demande de Macron, se sont prêtés au jeu en accordant des primes spéciales à leurs employés. On n’a entendu aucun milliardaire, aucun capitaliste de renom dire que ce mouvement des "gilets jaunes" l'inquiétait, le dérangeait....Ceux qui se sont exprimés sur le sujet, à un moment ou un autre, ont déclaré eux aussi qu'ils "soutenaient" le mouvement. Pourquoi ne pas les croire sur parole? Ces milliardaires soutiennent le fait que le mouvement des "gilets jaunes" se borne à revendiquer un tas de chose à l'intérieur du système actuel.

Un tas de choses. Les revendications des "gilets jaunes" forment-elles un tas ou un tout? Incontestablement un tas. Du RIC à l'établissement des camps de réfugiés en passant par l'octroie aux forces de l'ordre, à la gendarmerie, et à l'armée de plus de moyens. On peine à voir l'horizon, car le mouvement des "gilets jaunes" n'a pas de vision stratégique, d'idées directrices, de principes fondateurs ou unificateurs. Est "gilet jaune" celui qui décide de l’etre, nul besoin d'avoir un projet commun en partage.  Chacun essaye de tirer son épingle du jeu et d'interpréter le mouvement comme bon lui semble. D'où ces multiples et différentes listes  "gilets jaunes" aux européennes, d'où ces"gilets jaunes" qui se qualifient de "modérés" pour bien se distinguer des "faux" "gilets jaunes violents", d'où ces "gilets jaunes" qui réclament un Général à la tête du pays, d'où ces "gilets jaunes citoyens" qui veulent rencontrer Barack Obama quand d'autres s'exhibent avec Luigi Di Maio, d'où ces gilets jaunes qui continuent de se présenter comme "apolitiques", d'où ces guerres individualistes que l’on a pu observer à l’intérieur du mouvement. Il n'y a pas de querelle idéologique au sein des gilets jaunes. Ce ne sont pas des idées qui s'affrontent, mais des ambitions, des jalousies, des humeurs.  

 

Les Français, nous dit-on, "soutiennent" majoritairement les "gilets jaunes". Très bien. Soutiennent-ils les revendications éparses des "gilets jaunes" ou leur anti-macronisme féroce ? Qui sont ces Français qui "soutiennent", comme de bons mécènes, sans rentrer dans la lutte?  En réalité, ce qui compte véritablement pour un mouvement, ce n'est pas tant qu'il soit "soutenu" ou non par madame Opinion, ou par cette frange de la population tranquille et débonnaire à qui l’on demande, comme si elle était en visite dans son propre pays : soutenez-vous des gens qui se battent pour une "France juste et humaniste"? "Soutenir les gilets jaunes" ne signifie strictement rien, et surtout ne vaut rien, si l’on n'est habité par la conviction qu'il faut bouleverser ce monde où 26 têtes possèdent autant de richesses que la moitié de l'humanité, ce monde qui s'est construit et ne cesse de se construire sur l'acceptation fondamentale des inégalités et des crimes. Tapie, Hanouna, Polnareff, Pamela Anderson et compagnie peuvent donc "soutenir les gilets" comme ils veulent, le point fondamental est ailleurs...oui, ailleurs. Pas "ici chez nous". Inutile de chanter donc la Marseillaise et de sortir son bleu-blanc-rouge. Même lorsqu'on n'affronte le gouvernement de son pays.

Peut-on continuer à  vivre  ou faut-il accepter de vivre dans un monde régi par les lois de la concurrence, du profit, de l'enrichissement sans limite, l'intérêt national, l'exploitation inhumaine des uns par des autres ? La réponse est non. Que faire? Telle est la question léninienne qui est posée à l'ensemble de l'Humanité. Le mouvement des "gilets jaunes" semble avoir opté pour le culte de l'action (française), d'où la satisfaction d'un Todd. Ils continuent de répéter des concepts vides  de toute réalité": Souveraineté! Souveraineté!Vive le RIC! Ils ont opté pour le réformisme, l'aménagement du capitalisme, le réenchantement national. Pour l'heure, les "gilets jaunes" ne sont qu'une manifestation de la crise en cours en Occident. Il ne s'agit pas d'une promesse d'avenir....mais d'une confusion au présent. 

Pour autant, nous autres, continueront de sillonner dans les rues de Paris,  lors des manifestations des gilets. Témoin de la conversion de Saint Paul dans les Actes des Apôtres, le miracle de notre conversion est peut-être inscrit  dans la suite des Actes des "gilets jaunes". Ces "Apôtres" du temps présent.

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