Kamel Daoud, l'ectoplasme de la propagande occidentale

Bouteflika (son régime) a retenu quelques leçons du "printemps arabe". C'est évident!

Il aura fallu un, deux, trois, quatre mandats et un Bouteflika complètement hors d’usage pour que le "peuple" se lève enfin pour barrer la voie au cinquième mandat du président. Les intellectuels façon Kamel Daoud parlent alors de "renaissance du corps algérien". Dans son papier paru dans Le Point, Daoud baratine que : " Le retour de la vie a été violent, exubérant, multiple dans son expression. C'est presque un corps-à-corps réussi : d'un côté, le corps de Bouteflika, immobile, incarnation d'une génération qui ne veut pas mourir, n'accepte pas la transition, la transmission filiale, de l'autre, le corps du manifestant : joyeux, riant, chantant, féminin, masculin. Ce jour-là, en marchant dans les rues avec les centaines de milliers d'Oranais, ce fut ma première idée : le retour du corps. Depuis vingt ans, le corps algérien est malheureux, difficile à vivre, étroit, surveillé, contrit."

Kamel Daoud est un écrivain dont il faut souvent se forcer à avoir pitié. C'est le petit symbole, non pas de la putréfaction de l'Algérie, mais de la décadence de l'Occident. C'est l'occidental-typique dans sa version colonisée, post-colonisée, ou même décolonisée, hélas toujours aussi vide de sens, toujours aussi bizarre dans le style, toujours aussi plat dans les idées.

- Retour de la vie?  Sans doute, l’agression au couteau d'un étudiant zimbabwéen, le 5 février 2019, devant sa cité universitaire d'Annaba, à 400 km d'Alger relève pour cet écrivain du pur fait divers ou de l'insignifiance. Cependant, pour les milliers d'étudiants subsahariens en Algérie qui ont manifesté le 6 février 2019, il ne s'agissait pas d'un fait divers. Le quotidien algérien Est Républicain a rapporté le propos d'un étudiant qui affirmait que :" Notre ami a été tué juste devant les portes du campus universitaire. Ce n’est ni la première, ni la dixième agression de l’un des étudiants étrangers. A chaque fois, on va déposer plainte, mais rien n’est fait. Jusque-là, nous n’avons rien dit. On n’aime pas réclamer (Logique, qui vous écoutera?). Mais il s’agit de notre sécurité. De nos vies. On est venu en Algérie pour y étudier et rentrer chez nous. Notre camarade qui était au bout de ses études ne retrouvera jamais son pays ni sa famille. Nous exigeons de pouvoir étudier sans craindre pour nos vies".

Se prononcer massivement contre le 5e mandat d'un vieil homme n'a rien de très vivant et stimulant. Par contre, se dresser contre des attaques que des étrangers subissent dans son pays, contre le traitement inhumain dont sont victimes certains d'entre eux, au motif qu'ils seraient migrants ou clandestins, se prononcer en faveur des gens que le système Bouteflika nie, persécute, opprime, humilie dans l'indifférence générale, voilà le souffle nouveau et éternel qui manque à l'Algérie. Mon ami d'enfance, Wallace, vit en Algérie. Et sa vie là-bas n'a rien d'une renaissance. C'est un captif qui ne peut plus ni avancer vers l'Occident qu'il espérait pouvoir atteindre, ni reculer vers son pathétique Cameroun natal. Ça, Kamel ne peut pas le savoir, puisqu'il ne s’intéresse pas à la vraie vie des gens, tout ce qui l'importe, c’est sa petite littérature, son petit style, sa petite critique de l'Islam, sa petite critique de l'Algérie, sa petite critique de Bouteflika, etc... Wallace, c'est presque un condamné à mort à Alger. Que Bouteflika se présente ou pas, le sort de Wallace demeure intact. Car, au-delà des lois du régime de Bouteflika, Wallace sent tous les jours qu'il est un "animal" aux yeux de beaucoup. L'autre jour, il m'a même envoyé sa photo sur WhatsApp...J'ai hurlé en voyant la gueule de mon ami. Il avait une tête de chien errant. Son visage fatigué et malheureux me disait et me prédisait tout.

- ... le corps de Bouteflika, immobile, incarnation d'une génération qui ne veut pas mourir, n'accepte pas la transition, la transmission filiale, de l'autre, le corps du manifestant : joyeux, riant, chantant, féminin, masculin...Voici ce qu'il faut écrire de nos jours pour bien paraître en France.  Autrement dit, il ne faut rien écrire. Paradoxe: le corps de Bouteflika immobile....qui ne veut pas mourir. Le signe d'un corps qui ne veut pas mourir ce n'est pas l'immobilité, c'est l'inverse. Il suffit d'aller dans un abattoir, même hallal, pour s'en convaincre. L'animal qui refuse de mourir gigote. L'immobilité c'est déjà la mort. Le mort ne saurait accepter ou refuser qu'il est mort. C'est un fait.

Et, qu'est-ce qu'un corps qui n'accepte pas la transition, la transmission filiale? Ecrire pour ne rien dire. Et puis, faut savoir, soit c'est la transition, la transmission que l'on souhaite, soit c'est la "révolution". Si c'est la révolution, le "corps du manifestant" n'a rien à attendre du corps de Bouteflika, il faudrait donc se réjouir de la non transmission filiale.  Que le corps du manifestant soit Joyeux, riant, chantant, féminin, masculin....et après? Que Kamel entre dans n'importe quelle boîte de nuit parisienne, il pourra tirer le même constat du corps dansant: joyeux, riant, chantant, féminin, masculin...Définir donc le corps du manifestant algérien en ces termes ne veut pas dire grand chose. C'est d’une grande banalité.

- "Ce jour-là, en marchant dans les rues avec les centaines de milliers d'Oranais, ce fut ma première idée : le retour du corps. Depuis vingt ans, le corps algérien est malheureux, difficile à vivre, étroit, surveillé, contrit." Depuis vingt ans, rien que ça...Pur bavardage. Ce n'est pas tant le retour du corps qui compte, c'est le retour des idées, le retour d'une Idée, le retour de la Politique....celle qui guidera le fameux "corps algérien".

Pour qui, pour quoi se mobiliseront-ils maintenant?

Le président algérien a annoncé renoncer à un cinquième mandat dans une lettre adressée aux Algériens, en fin de journée, lundi 11 mars. Deux semaines de mobilisations pacifiques auront suffi à faire plier le régime croulant. Le "peuple algérien" est dans l'allégresse. Eh bien, qu'il danse! Qu'il jubile! Qu'il chante! Qu'il crie liberté-égalité-fraternité si ça le tente. Sa joie nous est également chère. Mais, que Bouteflika s'en aille n'est pas le signe que les algériens soutiennent massivement une politique d'ordre émancipatrice et égalitariste.  Après avoir manifesté contre...et après avoir obtenu gain de cause, nous attendons de ces mêmes foules, de ces mêmes nombres, qu'ils manifestent pour un projet. 

Je saluerai le peuple algérien lorsqu'il aura donc manifesté pour une véritable alternative politique. Pour l'heure, le démocratisme ambiant et triomphant me laisse à trente sept. Il n'est pas exclu (et c'est même ce qui risque d'arriver) que maintenant que le nom de Boutflika ne sert plus simplement de paravent, ceux qui jusqu'ici tenaient réellement les rênes du pouvoir s'organisent afin de le conserver. On parle d'un référendum, d'une constitution....Nous sommes là dans les hautes manœuvres d'un pouvoir qui mue, qui a compris qu'il valait mieux pour ses intérêts faire les "démocrates", et donc contenter le "peuple". Et vous l’avez vu, le "peuple" est content. Bien plus content que si on lui déclare qu'Allah est mort. Content comme si l' "affaire" était réglée. Suis-je rabat-joie? Bien sûr que non. J'ai simplement lu sur le visage de mon ami Wallace l'avenir des révoltes démocratiques en Algérie. Et pendant que la France qui mate les gilets jaunes salue la sage décision de son excellence Bouteflika, je ne voudrais pas me confondre avec elle dans ces moments d'effusion.   

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