Nous ne serons pas les chiens de garde de 250 "intellectuels et plus".

Dans un texte clair et précis publié sur Mediapart, 250 intellectuels et plus nous invitent à "soutenir" le mouvement des "gilets jaunes"...Ils nous enjoignent de le faire basculer à gauche, de l'arracher des mains de l'Extrême-Droite. Texte riche en signature émérite, il m'a pourtant paru, dans le fond, dans ses justifications d'une extraordinaire platitude. Décryptage.

 

"Qui aurait cru qu'un gilet suffirait à ébranler l'État ?"

Telle est la question primordiale et glorieuse posée dans l'article Nous ne serons pas les chiens de garde de l'État! Hé bien, je voudrais y répondre, en toute modestie bien sûr.

1) Le 13 février 2008, l'Etat, via le Comité interministériel de la sécurité routière (CISR)  décide de rendre obligatoire la présence dans tout véhicule d’un gilet de sécurité et d’un triangle de pré-signalisation (en complément des feux de détresse). Le non respect de ces obligations est passible d’une contravention de la quatrième classe (amende forfaitaire de 135 €, amende minorée de 90 €). Le gilet rapporte donc à l’Etat plus qu’il ne l’ebranle. Et,  en persécutant les automobilistes n’affichant pas de gilets comme on a pu le constater, au réveil de ce mouvement , les "gilets jaunes" sont  devenus des agents non-déclarés de l'Etat.

2) Ébranler l'Etat? Que le pouvoir de Macron vacille ne voudrait pas dire que l'Etat soit ébranlé. D'ailleurs, l'intention du gilet n'est pas d'ébranler l'Etat. Il revendique à l'Etat des tas de services: il reconnaît donc à l'Etat sa toute-puissance. Ces derniers temps, l'Etat français a pu être secoué, mais nullement à cause d'un gilet. La présence de la Russie en Centrafrique, la remise en question de la place permanente de la France au Conseil de Sécurité de l'ONU par l'Allemagne...ont pu ébranler la 6e puissance mondiale. Quant au conflit avec les "gilets jaunes", il s'agit comme Le Drian s'est plu à le rappeler à Trump, d'une affaire interne à la France. Les "gilets jaunes" chantent la marseillaise, agitent le drapeau tricolore, piétinent le drapeau de l'Union Européenne. 

Qui aurait cru qu'un gilet suffirait à ébranler l'Etat? Des surréalistes. " L’homme, ce rêveur définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort...", André Breton, in Manifeste du surréalisme.

3) Si, par pitié, et uniquement par pitié, on admet que le gilet a ébranlé l'Etat, la question de fond qui importe serait plutôt de savoir à quelle fin? Quelle est donc leur lutte finale? L'instauration d'un Etat qu'on voudrait plus fort, plus musclé, plus national, plus armé...et pas pour autre chose. Ces intellectuels font-ils semblant de ne pas le voir et le sentir? Oui.

Paragraphe 1 

Intéressons nous maintenant au premier paragraphe du texte émérite : "Nous assistons depuis deux mois à un mouvement populaire de grande ampleur soutenu par une grande partie des Français. Ce mouvement a pris le gilet jaune comme symbole. Ce gilet de sauvetage qui signale le danger est devenu un cri de ralliement contre la casse sociale en marche : "ne nous écrasez pas" ! Il permet de rendre visibles ceux qui restent d'ordinaire invisibles. En occupant pacifiquement des ronds-points, les Gilets Jaunes s'inspirent à leur manière des occupations d'usines de Juin 36 et de Mai 68, et de mouvements de contestation plus récents comme les Printemps arabes, les Indignés espagnols ou Occupy aux USA".

1) Le mouvement est populaire...nul ne saurait nier cette évidence. Mais, un populaire où des populations immigrées ne sont pas du tout prises en compte. Elles, n'ont pas l’impression de traverser un moment révolutionnaire qui changerait leur destin. Le mouvement est soutenu par une grande partie des Français, certes, ...mais que soutiennent-ils exactement? Les revendications, le projet imprécis des Gilets Jaunes ou simplement leurs larmes et leur souffrance? Comment les "Français" pourraient-ils ne pas soutenir des personnes aux fins de mois difficiles? Ils soutiennent des malheureux en colère...ils soutiennent une réaction jugée légitime...ils comprennent qu'être pauvre, c'est pas du tout facile. Ça s'arrête là. Soutiennent-ils une même Idée directrice? Faudrait déjà que les "gilets jaunes" en aient. Et là, l'expression soutenir les "gilets jaunes" sortira du champ humanitaire, pour le champ politique.

Le soutien des uns et des autres et le non soutien de certains ne prouvent absolument rien. Nos intellectuels n'ont rien prouvé, rien expliqué, rien démontré, rien pensé rien....Ils ont fait oeuvre de propagande. Ils complaisent tout mollement à appeler d'autres intellectuels à soutenir les "gilets jaunes". 

2) Le mouvement n'a pas pris le gilet jaune comme symbole. Le "gilet jaune" s'est plutôt imposé au mouvement comme symbole. On taxe des automobilistes, que font-ils ? Ils protestent et sortent les gilets de leur voiture....Ensuite, toute une mystique de la fluorescence a été inventée. Il s'agit d'une autre histoire. "Ce gilet de sauvetage qui signale le danger est devenu un cri de ralliement contre la casse sociale en marche : "ne nous écrasez pas"...Euh, lorsqu'un éditorialiste de BFM TV, Eric Brunet, avait arboré le gilet jaune pour soutenir le mouvement, son discours ne concernait pas la "casse sociale en marche"....mais le "trop d'impôts". Le gilet jaune a donc été le cri de ralliement contre les impôts dans un premier temps. Ce qu'on entendait, c'était "Ne nous écrasez pas d'impôts". Raison pour laquelle le Figaro a eu quelques billets magnifiant ce mouvement. Raison pour laquelle petits et moyens entrepreneurs se sentaient solidaires de ces Français aux fins de mois difficiles. Dans les manifestations aussi, au départ, on pouvait lire sur des banderoles des messages anti-taxes. Ce n'est que tardivement que les revendications sociales de ce mouvement ont pris un peu le dessus sur les dénonciations fiscales. Dans leurs listes de revendications, vient en tête: la vraie lutte contre l'évasion fiscale, suivie de l'entrée du Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC) en toutes matières dans la Constitution, puis la  fin des indemnités présidentielles à vie. Dans ces trois premières mesures les plus plébiscitées dans le mouvement, je ne vois aucunement le cri de ralliement contre la casse sociale en marche....Le cri de ralliement des "gilets jaunes" est pour la souveraineté.

3) La rhétorique des invisibles et des visibles était maniée jusqu'ici par les professionnels de la réaction, et les sympathisants de la droite extrême. On a suffisamment entendu parler de ces Français de souche devenus invisibles dans leur propre pays, de ces SDF oubliés au profit des "migrants"....de ces banlieues qu'on a préférées aux campagnes. Et parlant de cette néo-notion d'invisibilité, il faut constater que tout comme les gilets jaunes, Marlène Schiappa déclarent les femmes invisibles à la télévision, les Afro-féministes et les décolonialistes se déclarent invisibles dans la société française (c'est à dire médias, lieux de pouvoir...), je veux dire dans la société bourgeoise française.....Les vegans déclarent les animaux véritables invisibles .....Brefque des invisibles qui ont la conviction qu'il n'y a pas plus invisibles qu'eux, et que le combat qui doit être mené, est celui qui doit conduire à leur "visibilité". Qu'est-ce donc que la visibilité? Qu'implique t-elle? Que nos 250 têtes nous l’expliquent......."En occupant pacifiquement des ronds-points, les Gilets Jaunes s'inspirent à leur manière des occupations d'usines de Juin 36 et de Mai 68, et de mouvements de contestation plus récents comme les Printemps arabes, les Indignés espagnols ou Occupy aux USA". Et alors? C'est la dimension kitsch de ce mouvement. 

On aura tout entendu avec les "gilets jaunes": révolution de 1789, Poujade, sans-culottes, Mai 68, occupations d'Usine, printemps arabe....Les gilets jaunes ont provoqué maints fantasmes intellectuels. Pourquoi? Un jour il faudra y répondre.

 

Paragraphe 2

"Le mouvement des Gilets Jaunes a montré à nouveau que, face à un pouvoir prêt à tout pour imposer ses "réformes", seule la lutte permet de gagner : occuper, bloquer, manifester, toucher les lieux sensibles de l'État, de l'économie, de la finance. Tisser des liens, inventer des solidarités, s'organiser pour tenir, fédérer les colères, rechercher des convergences, créer de nouvelles formes de résistance, penser de nouvelles manières de faire de la politique."  Mon sentiment? C'est creux et banal, nuageux et donc vague.

1) Oui, seule la lutte permet de gagner. Le monde entier est d'accord sur ce point.  Mais, on est en droit d'attendre de la part de nos intellectuels une réflexion un peu plus poussée: qu'appelle-t-on lutte? Qu'implique-t-elle? Que  suppose -t-elle et qu’impose-t-elle? Qu’est-ce qu'une victoire en politique ou dans le champ social? Peut-on réellement parler de victoire dans la situation générale actuelle? Qu'est-ce qui a été arraché pour l'ensemble des travailleurs, ou du moins les travailleurs les plus précaires, au patronat? Je ne méprise pas la "lutte" des "gilets jaunes", mais je ne pourrais la surestimer, puisque attaché au fond des choses. Je ne souhaite donc pas participer au storytelling "pro gilets jaunes". Ce mouvement pour ma part, politiquement, ne draine rien de passionnant. Ce mouvement ne pense pas, il se refuse de penser....Il est la dimension contestataire et réactive du pouvoir en place, rien de plus. Le mouvement a un site de revendications sur lequel on ne peut lire aucun texte, aucun discours, aucun rapport d'assemblée dans les ronds-points. On ignore quelle est leur vision du monde...quelle est leur lecture des événements. En réalité, on ne peut pas débattre avec les "gilets jaunes", il n'y a plus que le vague soutien des intellectuels et de la société française et la répression "normale" de ce mouvement. 

2) Fédérer les colères.....Colériques de toute la France, unissez-vous! C'est l'extrême droite, ou plus exactement encore le fascisme qui se donne pour mission de rassembler les "colériques", les "méprisés", les "souillés", les "oubliés".  Fédérer les ressentiments, les frustrations légitimes, les angoisses, les peurs....ne peut que faire basculer le pays vers Marine Le Pen ou quelque chose du genre. Quant à la Gauche, sa mission n'était pas de fédérer les colères, mais de fédérer les prolétaires, les nations: l'internationalisme.   

Paragraphe 3

"Confronté à ce mouvement, l'État a choisi la voie de la répression policière et judiciaire. Il envisage désormais de ficher les manifestants pour pouvoir procéder à des interpellations préventives. Alors que les armes employées par la police ont déjà entraîné blessures et mutilations chez des dizaines de manifestants, de nouvelles consignes d'"extrême fermeté" viennent d'être données aux préfets et aux procureurs. Pour justifier cette politique de confrontation brutale, les autorités s'efforcent par tous les moyens de discréditer les Gilets Jaunes."

Tout à l'heure, ces surréalistes parlaient de la lutte, on voit très bien dans ce passage qu'ils sont dans les airs...Ils compilent des mots et ils appellent ça réalité.

1) L'Etat n'a pas choisi la voie de la répression policière et judiciaire. L'Etat, surtout lorsqu'il a en face des gens qui prétendent vouloir sa peau, est essentiellement répressif. Que s'imagine t-on ? Que l'Etat aurait choisi la voie de la douceur? Dire que l'Etat a choisi la voie de la répression, comme s'il ne détenait pas le "monopole de la violence légitime" est un aveu de "chien de garde" de l'Etat. Paradoxale? Pas vraiment. ....."Alors que les armes employées par la police ont déjà entraîné blessures et mutilations chez des dizaines de manifestants, de nouvelles consignes d'"extrême fermeté" viennent d'être données aux préfets et aux procureurs". Quelle surprise, il y a des blessés et mutilés dans la "lutte". Inacceptable. Mais voyons, si la police est capable de mater des non-révolutionnaires qui n'ont aucune ambition  d'Etat comme les banlieusards, à quoi doit-on s’attendre face à  ces manifestants? N’oublions pas qu’un CRS a achevé au mois de juin 2018 un jeune banlieusard à Nante qui a eu la malheureuse idée de vouloir échapper à un contrôle. On ne découvre donc pas, avec les "gilets jaunes", une police extrêmement ferme, et répressive ....Cette police, à certains égards, semble même avoir "un peu" appris ce qu'était les droits de l'homme. On a même vu des policiers qui déclarer leur flamme aux "gilets jaunes". Et inversement. Certains comme Todd rêvent que la police s'abandonne à la cause des "gilets jaunes": l'union sacrée. 

Poursuivons: " Ainsi, Emmanuel Macron les a stigmatisés comme une "foule haineuse" qui serait à la fois xénophobe, homophobe et antisémite… L'État peut compter sur la complicité de certains médias qui montent en épingle le moindre incident pour faire passer les Gilets Jaunes pour des racistes et des fascistes. Il peut également compter sur ses chiens de garde, ces intellectuels médiatiques qui se sont empressés de les dénoncer comme des "barbares" et des "gilets bruns". L'un d'eux vient même de féliciter la police pour avoir "sauvé la République".

2) On ne peut pas être à la fois bon manifestant et bon révolutionnaire....Attendent-ils des compliments d'Emmanuel Macron? Qu'est-ce qu'ils en ont à foutre de l'avis d'Emmanuel Macron sur le mouvement des "gilets jaunes"? Si ce mouvement n'a rien de xénophobe, homophobe, antisémite, alors tant mieux. Si ce mouvement ne renferme rien de fasciste....c'est parfait. Par ailleurs, il n'y a pas que l'Etat qui a des chiens de garde. Les "gilets jaunes" aussi, ont leurs chiens de garde, tant médiatiques (Marianne, Médiapart, Le Media, BFM à l'époque, Cyrille Hanouna...) qu’intellectuels (Todd, Zemmour, Finkielkraut, et la panoplie des invités de Mediapart).

3) Les chiens de garde des "gilets jaunes" ne sont pas plus acceptables que ceux de l'Etat. On pourrait même dire que les leurs sont doublement chiens de garde: d'abord des "gilets jaunes, ensuite de l'Etat en tant tel. Toute critique du mouvement est pour eux l'oeuvre du régime de Macron ou des "médias". Surtout qu'ils savent "qu'une grande partie des français" soutiennent le mouvement...alors d'où pourrait venir les critiques? Des Macronistes forcément. Ils se sont donc installés dans un "Nous" ou Macron.....Qui est ce "Nous" qui contient aussi bien Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Mélenchon, Todd, Zemmour? En un mot, c'est le "peuple français".  Pour ces partisans du "peuple", l'opposition serait donc entre eux ou Macron. Il s'agit d'opposition stérile, intestine. Nous ne ferons aucun choix. 

 

 Paragraphe 4

"Beaucoup d'universitaires, d'intellectuels (enseignants, chercheurs, etc.) et d'artistes s'en sont tenus jusqu'à maintenant à un silence prudent, y compris ceux qui affichent leur sympathie pour la gauche et l'extrême-gauche. Sans doute parce que ce mouvement échappe aux catégories habituelles du jugement politique – imprévisible, inclassable, comme Mai 68 en son temps, comme tout événement historique digne de ce nom. Certains ont pris position en faveur de ce mouvement populaire, mais leur parole est ignorée par les médias dominants. C'est ce silence que nous voulons contribuer à briser, en affirmant publiquement notre solidarité avec les Gilets Jaunes et en appelant les intellectuels, les universitaires et les artistes à les rejoindre."

1) J'appelle ça une douce terreur intellectuel. La situation est cocasse. Ce n'est pas un acte anodin d'afficher son "soutien" à un mouvement qui se donne pour porte-voix les Eric Drouet, Fly Rider, les Cauchy? Quelle est cette sympathie qu'on voudrait avoir à tout prix? Comment et pourquoi l’accorder à des gens qui manifestement n'ont aucune sympathie à l'égard du monde, je veux dire de cette masse d'esclaves et misérables qu'il y a en France, et qu'on appelle communément et fautivement les "migrants"? Il y a là un point d'interrogation. Pourquoi chercher à vouloir briser le silence de gens qui ont au moins la dignité d'observer....sans juger...mais d’observer d'abord. Ça veut dire quoi affirmer publiquement sa solidarité avec les "gilets jaunes"? Qu'on valide leurs revendications sans examen, sans la moindre discussion, sans partager une vision commune de ce que doit être la société? 

2) Qu'est-ce que les "gilets-jaunes"? Qu'est-ce le gilet-jaunisme? Dans une situation aussi confuse, franchement ce qu'on attend des intellectuels, ce n'est pas des attroupements, mais des discussions sur le fond des choses. Ce qu'on attend des intellectuels, ce n'est pas du nationalisme....ce n'est pas qu'ils fassent Nation....mais qu'ils éclairent la nation, le monde, et qu'ils s'engagent à sa transformation avec les prolétaires. Tel était le point de vue de Marx.

Il faudrait déjà savoir où l’on va, où ces gens veulent aller, avant de nous parler de soutien. On sait que les "gilets jaunes" veulent la démission de Macron, mais Dupont Aignan la veut aussi. On sait que certains "gilets jaunes" veulent voir un général à la tête de la France, et les autres?  

3) Leur parole est ignorée par les médias dominants ....Qu'est-ce qui importe à ces intellectuels?  De se faire adouber par un système qu'ils présentent comme corrompu ou bien de construire leur propre force? Ils déplorent que la parole d'intellectuels soient ignorée par les médias dominants. J’ai envie de leur dire que même ici, sur Médiapart des paroles sont ignorées. On préfère toujours un type d'intellectuel de "gauche" à un autre type d'intellectuel. C'est trop facile et agréable de se placer sur Médiapart et de faire le procès des médias dominants. On a écouté sur France 2, télévision d'Etat (si on veut), Emmanuel Todd prononcer sa déclaration d'amour à l'endroit des "gilets jaunes". BFM TV  a voulu recruter une "gilet jaune". Alors ne nous faites pas croire que ce mouvement ou bien ses défenseurs incarne quelque chose de craint ou d´ostracisé.

Paragraphe 5

 

 C'est sans aucun doute le paragraphe le plus grotesque, aveuglé et aveuglant. Que disent-ils: "Il s'agit certes d'un mouvement hétérogène, traversé de multiples contradictions, et qui fait l'objet de tentatives d'infiltration et de récupération de la part de l'extrême-droite. Il importe de demeurer vigilants face à toute dérive complotiste, raciste ou homophobe. Mais ces dérapages restent le fait d'une petite minorité et ne peuvent en aucun cas servir de prétexte pour déconsidérer l'ensemble des Gilets Jaunes. Tout en condamnant sans réserve les menaces de mort envers des élus ou envers des Gilets Jaunes accusés de "trahison", nous contestons l'usage indifférencié du terme violence qui confond les violences physiques contre les personnes, qui sont inacceptables, et les dégradations de biens (voitures brûlées, vitrines brisées ou porte de ministère enfoncée…) qui accompagnent toujours les soulèvements populaires. Sans oublier que, comme l'écrivait Brecht, « On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent / Mais on ne dit jamais rien de la violence / Des rives qui l’enserrent ».

1) De quelles contradictions s'agit-il? Reconnaître simplement que le mouvement est traversé par des contradictions n'est pas très utile. Il y a des contradictions fondamentales et les contradictions secondaires. Des contradictions essentielles et des contradictions liées  à l'action concrète du mouvement. Il peut y avoir aussi contradiction entre la parole écrite, donnée et les faits. Les gilets jaunes c'est toutes les contradictions possibles et impossibles. Cependant, lorsqu'un mouvement est traversé par de multiples contradictions, on a le devoir de ne retenir que la ligne directrice du mouvement, on peut alors s'en tenir à ses principes, son manifeste, sa déclaration. Mais les "gilets jaunes" n'ont rien de tout cela. Ils ne cherchent pas à lever les contradictions. 

2) C'est extravagant de parler d'une récupération de la part de l'extrême-droite. Et la gauche, et la droite ne sont-ils pas dans la récupération? Au nom de quoi a t-on décidé que c'était l'extrême droite qui récupère? Pourquoi cette extrême-droite n'a t-elle pas cherché à récupérer Nuit Debout? La "gauche" est pompeuse et nie le réel. Elle en vient à oublier, tout comme ces intellectuels, qu'en pleine actualité des "gilets jaunes", alors qu'une "grande partie des Français" soutient ce mouvement, c'est Marine Le Pen qui devance tous ses concurrents politiques dans les enquêtes d'opinion. Marine Le Pen a été deuxième à la présidentielle...pas la gauche. Alors , au nom de quoi c'est l'extrême-droite qui récupère?

C'est la "gauche" qui est à la ramasse. Et ses intellectuels avec. Elle voudrait penser ce mouvement comme un mouvement pur, un mouvement où elle pourrait éviter ce qu'elle appelle les "dérives" racistes et "complotistes". On a vu la gauche au pouvoir, et on a vu qu'en matière de loi raciste (déchéance de la nationalité) son potentiel était immense. La gauche n'a jamais démontré qu'en matière d'égalité et de lutte contre le racisme, elle valait mieux que ses concurrents. C'est monsieur Faure qui a récemment parlé de "colonialisme à l'envers" en France.....ce n'est pas Marine Le Pen.

3) Le sujet n'est pas de considérer ou déconsidérer les "gilets jaunes". Le problème est qu'on veut nous plonger dans un tête à tête avec Macron qui n'a rien de consistant et de stratégiquement pertinent. Au-delà des cas enregistrés de racisme, antisémitisme, ou homophobie dans ce mouvement, (tout cela existe dans la société française) il y a une conception et une orientation politique que je ne souhaite partager.

J'ai été très frappé, pendant la taxe carbone de voir à quel point, les uns et les autres, discutaient comme si la France disposait des puits de pétrole. Très frappé de voir ce pays tourné sur lui-même..., minorer le rôle de l'Etat français dans ses anciennes colonies, dans les pays du Proche et Moyen-Orient. Les "gilets jaunes" sont à mon goût bien trop portés sur le national. Or les problèmes que rencontre la France ont une dimension proprement mondiale. Au nom de nos enfants, des générations qui viennent, on ne peut pas continuer avec cet enfumage national qui nous autorise à déconsidérer les violences, pillages des Etats impérialistes à l'égard d'autres Etats dont les populations vivent dans des conditions d'une infinie inhumanité. 

Personne en France, n'aura ainsi remarqué, le rôle néfaste du ministre des affaires étrangères dans le conflit post-électoral en RDC et ses commentaires tendancieux sur un pays déjà bien déchiré par les violences. Les "gilets jaunes" qui réclament plus de souveraineté, sont hélas donc insensibles et non solidaires des populations congolaises. Si monsieur Le Drian s'est autorisé un commentaire, ce n'est pas parce qu'il aime trop la démocratie, c'est parce qu'il défend et veut faire valoir les intérêts réels de l'Etat français.

Quant à la citation de Brecht, c'est jolie, mais elle n'a rien à faire là. 

Paragraphe 6 

"Le mouvement des Gilets Jaunes est né d'une exigence d'égalité et de justice, d'une protestation contre la destruction du "modèle social français" et la précarisation de larges couches de la population, encore accélérées par les réformes d'inspiration néo-libérale menées au pas de charge et sans concertation par Emmanuel Macron. Ce mouvement témoigne d'une demande de reconnaissance, de la volonté d'être écouté et respecté, face à l'arrogance méprisante d'un gouvernement de technocrates qui se jugent «trop intelligents, trop subtils»pour être compris par un peuple d'«illettrés», de gens «qui ne sont rien»."

La République française elle-même est née d'une exigence d'égalité et de justice. Ce n'est pas les "gilets jaunes" qui ont inscrit sur certains bâtiments publics: Liberté-Egalité-Fraternité. Parler d'égalité et de justice....peut être à la fois vide et consistant. Dans le texte que nous commentons. Il est archi-vide.

Le mouvement des "gilets jaunes", dans ses origines, n'a rien à voir avec une exigence de type égalitaire. On parlait dans ce mouvement de "justice fiscale"....un peu comme d'autres parlent de "justice climatique". Ce mouvement est un mouvement anti-taxe à l'origine.  Et ça, ça n'a rien à voir avec "une exigence d'égalité". Il est contradictoire de parler égalité et "gilets jaunes"....Puisque dans la liste des revendications, on a plus affaire au mot "français" que travailleurs. Et lorsqu'on parle des non-français, il s'agit des "migrants", on convoque l'ONU pour mettre en place plus de camps. Donc oublions ces pompeuses prétentions, il n'y a rien d'égalitariste dans ce mouvement. Et rien dans leurs revendications n'indiquent une société juste....Le mouvement se concentre à punir les élus qui touchent trop de fric, puis rien. Ca ce n'est pas l'égalité. C'est le ressentiment.Ce mouvement témoigne d'une demande de reconnaissance, de la volonté d'être écouté et respecté, face à l'arrogance méprisante d'un gouvernement....Cette formulation est elle-même arrogante et méprisante. Et une fois de plus contradictoire. Les intellectuels ont écrit plus haut que les "gilets jaunes" nous ont montré que "seule la lutte permet de gagner"....alors pourquoi ce mouvement chercherait-il encore à être écouté et respecté par on ne sait qui. En s'exprimant de cette manière, nos intellectuels font le travail sous-terrain de l'extrême droite. 

 

Pour conclure

 Aujourd'hui, le mouvement des Gilets Jaunes est à la croisée des chemins. Même s'il ne doit pas être surestimé, le risque existe que l'extrême-droite arrive à lui imposer son orientation autoritaire, haineuse et xénophobe. C'est la responsabilité historique de la gauche de ne pas lui laisser le champ libre.

Pour toutes ces raisons, nous appelons les universitaires, les intellectuels et les artistes fidèles aux idéaux d'émancipation à soutenir activement les Gilets Jaunes, à relayer leurs revendications et à les rejoindre dans la lutte.

La France n'a pas attendu les "gilets jaunes" pour s'auto-orienter subjectivement vers la réaction. Au lieu de se borner à accuser l'extrême-droite de n'importe quoi, il faudrait soi-même oser regarder les concessions faites à cette extrême-droite.  En faisant comme si l'Etat lui-même n'était pas xénophobe et raciste, mais simplement répressif à l'égard des bons "gilets jaunes", ces intellectuels sont en train de jouer une triste partition. 

Idéaux d'émancipation en voulant renforcer les moyens de l'armée, de la police? Idéaux d'émancipation en voulant caser ce qu'ils appellent "migrants" dans les camps? Idéaux d'émancipation avec leur RIC? Allons mesdames, messieurs. Il faudrait déjà qu'ils s'émancipent mentalement du cadre national, qu'ils aient pour horizon l'humanité, ou si c'est trop demandé, l'Afrique voisine. 

Je laisse le soin aux universitaires, intellectuels et autres qui voudraient se laver la conscience, se donner le sentiment qu'ils sont enfin dans le bon camp, d'aller soutenir les "gilets jaunes". Quant à moi, je soutiens que la tâche politique actuelle ne consiste pas à soutenir les "gilets jaunes" dans leur conception curieuse de ce qu'est l'égalité et la justice. La tâche est de travailler à l'émergence d'une conscience internationale dans tous les pays, et donc de briser les derniers rêves nationalistes qui jaillissent ça et là, et d'opposer à la voie capitaliste mondiale triomphante, la voie communiste. Réelle voie de l'émancipation.

C'est le monde qu'il nous faut travailler à changer. La tête de Macron n'est d'aucune valeur. On n'a guère besoin de la couper.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.